‹ Correspondance inédite, 1819-1868; avec une notice biographique par Daniel BernardChapitre 84 sur 91 · A M. BERLIOZ, A LA COTE-SAINT-ANDRÉ · texte numérisé non relu

A M. BERLIOZ, A LA COTE-SAINT-ANDRÉ

Paris ce 10 mai [i 828.'.

Mon excellent p6re^

Que je vous remercie de votre lettre ! Quel bien elle m'a fait! Vous commencez donc à prendre un peu de confiance an moi! Puissé-je la justifier! C'est la première fois que vous m'écrivez sur ce ton, et mille fois je vous en remercie; c'est un si grand bonheur de pouvoir faire honneur et plaisir à ceux qui nous sont chers. Oh! certes, oui, je serais enchanté de pouvoir me faire entendre de vous; mais pour un voyage de vous à Paris, il faut quelque chose de plus positif et de plus assuré qu'un concert qui peut être empêché par le plus léger caprice des hommes du pouvoir. J'attends depuis huit jours, dans une mortelle impatience, la permission de M. Mangin, le préfet de police, pour faire afficher le concert; je dois retourner seulement demain

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pour savoir si ou m'accorde l'autorisation. 11 faut passer i>ar les mains des chefs et sous-chels de division, qui ont Tair de taire une aft'aire d'Ltat de ce qui n'est qu'une tbrmali lé. Dans naes deux précédents concerts, je m'en étais dispensé; mais, comme celle fois, c'est le soir et dans un théâtre, les directeurs des Nouveautés ne veulent point prendre d'cnj^agcnient décisif avec moi, avant d'avoir la pièce officielle de /a police. D'un autre côté, M. de La Rochcloucaiild pourrait, s'il voulait, empêcher ma soirée d'avoir lieu, car. dans ce pays de liberté, les musiciens sont au nombre des csclave.s. D'un autre côté, le succès de ma symphonie n'est pas sûr; le public sera moins musical dans cette saison que dans l'hiver; toute la haute société qui a imeospècc d'éducation musicale est à la cani pagne, et je doute que l'originalité de mon drame musical inspire as-ez d'intérêt pour faire revenir à Paris des gens de sang aussi froid. Puis, j'ai un auîre sujet d'inquiétude, c'est celui de l'exécution : mon orchestre va être obligé de se frayer une route à travers une forêt vierge. Outre qu'il y a beaucoup de choses nouvelles pour eux, la plus grande difficulté est celle de l'expression . La première partie, surtout, est d'une telle fougue dans lo mouvement et d'une si grande intensité de sentiment, qu'avant de pouvoir leur inculquer toutes mes intentions ci qu'ils puissent les rendre, il faudra une patience angélique de la part du chef d'orchestre et un nombre très-considéral)le de répétitions. Heureusement, ce n'est pas plus difficile que l'ouverture des Francs-Juges (que je redonne encore), et elle a été suôlimement exécutée.

Je suis déjà vos instructions quant au régime; je mange ordinairement peu et ne bois presc^ue plus de thé.

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Je ne fais depuis quelques jours, que corriger des parties d'orchestre, surveiller mes copistes, copier moi-même. Le soir, je vais au théâtre allemand, où le dii'ecteur a eu la politesse de rue donner mes entrées, sans que je les aie, en aucune manière, demandées. Je compte sur l'incroyable chanteur Haitzinger pour chanter à mon concert et compléter le programme. Je l'ai vu ces jours-ci; il m'a demandé si j avais un rôle important pour sa voix dans l'opéra des Francs-Juges (que je ne pourrai jamais monter à Paris); et, sur l'assurance que je lui en ai donnée, il m'a engagé beau- (»up à venir en Allemagne, oIj il me serait beaucoup plus aisé de le faire exécuter, mais je ne puis pas encore m'occuper de le faire traduire en allemand. Voilà mon plan : si ces messieurs de l'Institut me croient digne d'obtenir un des deux grands prix, si je puis me faire assez petit pour passer par la porte du royaume des cieux, je resterai aussi peu de temps que possible en Italie, et de là, je courrai à Carlsruhe, où est ordinairement Haitzinger, ou bien à Dresde, où le célèbre compositeur Spohr est maître de chapelle et professe des principes autrement généreux que le font les compositeurs de Paris. Alors, il me sera aisé de voir ce que j'ui à faire pour monter mon opéra. Vous me parlez d'hommes de lettres en réputation; mais rien n'est plus inutile. Il n'y en a qu'un, c'est Scribe, qui puisse faire passer une partition. Les directeurs ne font pas plus de cas des autres que s'ils étaient inconnus. J'ai un grand opéra, Atakiy qui a été reçu, il y a deux mois, à l'unanimité, sans corrections, ni conditions, par le jury de l'Opéra. Dernièrement, Onslow, qui venait de lire la partition des Francs- Juges que je lui avais prêtée, courut, dans son enthousiasme

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de jeune homme (quoiqu'il ail VJ ans), chez M. Lubbert, directeur do l'Opéra, lui parler de moi. Il savait qa'Atalii était reçu et mVtait destiné; il pressa beaucoup Lubberi do me faire jouer, l'assurant que nen n'était ridicule comme les obstacles qu'on me faisait-éprouver et qu'il était de son intérêt de les lever. A tout cela, Lubbert se contenta de répondre que beaucoup de gens lui avaient parlé de moi, ks uns avec admiration, les autres lui assurant que j'étais fou; d'autres, qu'il n'y avait aucun fond à faire sur moi (entre autres Cherubini, qui n'a jamais entendu de sa vie une note de moi, si on excepte les balivernes de l'Institut défigurées sur un piano); mais que, dans tous les cas, il avait l'intention de m'écrire pour m'engager à ne pas faire la musique d'Atala, parce que, malgré sa réception, il ne voulait pas monter ce poënie, dont il ne voulait pas introduire le genre à l'Opéra. « D'ailleurs, ajouta-t-il, je répète encore ce que j'ai dit déjà tant de fois : il me faut de l'argent; rien ne fait plus d'argent que la musique d'Auber, pane que le peuple l'aime. Ainsi, j'ai assez d'Auber et de Rijssini. Beethoven et Weber reviendraient au monde et m'apporteraient des opéras, que je n'en voudrais pas. »

A Feydeau, c'est le dernier degré de la dégradation musicale; ils ne pourraient m'exécuter. Le directeur va faire banqueroute incessamment. 11 faut absolunient laisser un théâtre nouveau jouer de la musique nouvelle; il faut que cet odieux privilège tombe, et il tombera si, à la Chambre des députés, la demande en est faite. Benjamin Constant et deux autres devaient se charger de la présenter, si la prorogation ne fût survenue. Conçoit-on que les Allemands, les Italiens, tous les étrangers puissent élever des théâtres

à Paris pendant, une partie de l'année et que les Françiis, seuls, soient obligés de se faire écorcher à Feydeau. ou de garder leurs partitions, tandis que le théâtre des Nouveautés a un orchestre superbe et des chœurs passables, qu'on emploie à chanter des vaudevilles ou des morceaux tirés des partitions étrangères. Mais il ne faut pas porter ombrage à ce Conservatoire du pont-neuf et de la routine; il faut tout sacrifier pour faire prospérer la ronde, la romance, le duetto; et, malgré la puissance de ces grands moyens musicaux, donner des subventions payées par les provinciaux qui ne vont pas à l'Opéra-Comique, et voir, tous les deux ans, un directeur manquer.

Eh! mon Dieu! laissez-les donc libres tous de jouer ce qu'ils voudront: opéra, grand ou petit; ne donnez point de subventions et laissez-les se ruiner ! Cela coûtera moins cher aux contribuables, et les moyens ne manqueront pas, à quelques-uns du moins, de s'enrichir.

Je vous écrirai dans quelques jours pour vous donner des nouvelles de mon affaire, si les répétitions sont commencées. — Adieu, mon cher papa, je vous embrasse tendrement.

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