‹ Correspondance inédite, 1819-1868; avec une notice biographique par Daniel BernardChapitre 85 sur 91 · A SON PÈRE · texte numérisé non relu

A SON PÈRE

Paris, ce 3 novembre 182S.

Mon cher papa,

D'abord, pour vous tirer d'inquiétude, vous saurez que j'ai obtenu un succès d'enthousiasme des artistes et du public, que j'ai couvert les frais du concert et que j'ai gagné

.... ISO francs! J'ai mieux aimé ne pas vous parler de ce concert avant de l'avoir donné. Je vous aurais encore trop inquiété. Quoiqu'il m'ait donné beaucoup moins de peine que le premier, néanmoins, après la dernière répélilion, je ne pouvais plus me tenir.-La fatigue m'accablait. Je ne m'en ressens presque plus. Cherubini s'est contenté cette fois, de ne pas trop me contrarier. Il m'a refusé d'abord, et accordé l'instant d'après, tout ce que je lui ai demandé.

Enfin, le concert a eu lieu. Mon orchestre de cent musiciens a été dirigé par Habeneck. A part quelques fautes qui venaient du défaut de répétitions, mes grands morceaux ont été exécutés d'une manière foudroyante. Il n'y a eu que mon septuor de Faust que je n'ai pas eu le temps d'apprendre aux exécutants et au public.

J'ai été mis à une épreuve effrayante à laquelle je n'avais pas réfléchi. Hiller, ce jeune Allemand dont je vous ai parlé, jouait dans mon concert un concerto de piano de Beethoven, qui est une composition vraiment merveilleuse. Immédiatement après, venait mon ouverture des Francs-Juges. En voyant l'effet du sublime concerto, tous mes amis m'ont cru perdu, écrasé, anéanti, et j'avoue que j'ai éprouvé un moment de crainte mortelle. Mais aussitôt que l'ouverture a été commencée, je me suis aperçu de l'impression qu'éprouvait le parterre et j'ai été complètement rassuré. L'effet a été terrible, volcanique; les applaudissements ont duré près de cinq minutes. Après que le calme a été un peu rétabli, j'ai voulu me glisser entre les pupitres pour prendre une liasse de musique qui était sur une banquette du théâtre (car l'orchestre est sur la scène). Le public m'a aperçu. Alors, les cris, les bravos ont recom-

mencé ; les artistes s'y sont mis, ia grêle d'arcliot'5 est tombée sur les violons, les basses, les pupitres. J'ai failli me trouver mal; cette bourrasque inattendue m'a bouleversé. Je tremblais comme vous pouvez le penser; mais vous me manquiez. J'étais seul de la famille dans un tel moment; tout le monde m'embrassait, tout le monde... excepté mon père, ma mère, mes sœurs !

La séance a été terminée par mon chœur du Jugement dernier^ qui a produit presque autant d'effet que l'ouverture des Francs-Juges. Je n'avais pas assez de voix ; l'orchestre les écrasait.

Quand tout a été fini, que j'ai cru les issues libres, je suis sorti; mais les artistes m'attendaient dans la cour du Conservatoire, et en me voyant passer les cris ont recommencé. jHier soir, à l'Opéra, tous les musiciens sont venus me complimenter, me féliciter. Enfin, j'ai obtenu un grand succès qui m'a complètement satisfait. Le Figaro d'aujourd'hui a rendu compte de mon concert; je vous l'enverrai avec les autres journaux.

Eh bien ! depuis hier, je suis d'une tristesse mortelle ; j'ai envie de pleurer ; je voudrais mourir. Je sens que le spleen va me reprendre plus fort qu'auparavant. Il faut, je crois, que je dorme beaucoup. Je ne puis lier mes idées.

Adieu, mon cher papa, j'euibrasse manian, etvous, et mes sœurs, et mon frère.

A M. DERI.IOZ, A LA COTE-S A INT-A M>Hft .

Paris, ce 3 août I.s29.

Mon cher papa, j'ai attend)) que tout fût terminé pour répondre à la dernière lettr<! de maman que j'ai reçue à l'Institut, avec la dernière lettre qu'elle contenait. Le jujîement a été porté hier : il n'y a point de premier prix ni pour moi, ni pour d'autres.

L'Institut ayant déclaré qu'il n'y avait pas lieu à en donner un, l'a réservé pour l'année prochaine, où il pourra en donner deux si bon lui semble. M. Lesueur étant malade n'a pu se mêler de tout cela, et c'est ce qui m'a nui terriblement. Cependant, Cherubini et Aubcr m'ont soutenu; MM. Pradier, Ingres, grands admirateurs de l'École allemande, ont fait, à la fin de la séance, un long discours où ils ont exhalé toute leur indignation en disant qu'il était inconcevable qu'une telle assemblée prononçât aussi légèrement sur moi dont on connaissait les antécédents et dont on ne pouvait connaître l'ouvrage après une pareille exécution.

En effet, madame Dabadie, qui devait chanter pour moi, a été obligée de me manquer de parole à cause de la répétition générale de Guillaume Tell, qui était à la même heure que le concours de l'Institut. Elle m'a envoyé sa soeur, élève du Conservatoire, qui est d'une inexpérience totale. Ci qui n'avait eu que quelques heures pour se préparer.

Mais la principale cause de tout ceci est que, d'après !:< voix publique, le prix m'était destiné. Je me suis cru assez

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solidement soutenu pour me permettre d'écrire comme je sens, au lieu de me contraindre comme l'année dernière. Le sujet était la Mort de Cléopâtre, qui me paraissait grand et neuf, et que je n'ai pas résisté à écrire. . . et c'est là mon tort!..

Tous ces messieurs étaient bien disposés pour moi : mais ils ne m'ont pas compris, et pour les musiciens, mon ouvrage a été une sorte de satire de leur manière.

Je viens de rencontrer Boïeldieu sur le boulevard. 11 est tout de suite bonnement venu à moi et m'a tenu conversation pendant une beure.

— Oh ! mon ami! qu'avez vous fait ?nous comptions tous vous donner le prix. Nous pensions que vous seriez plu.s sage que l'année dernière, et voilà qu'au contraire vous avez été cent fois plus loin en sens inverse. Je ne puis juger que ce que je comprends : aussi, suis-je bien loin de dire que votre ouvrage n'est pas bon ; j'ai déjà tant entendu de choses que je n'ai comprises et admirées qu'à force de les entendre 1 Mais, que voulez-vous? je n'ai pas encore pu comprendre la moitié des oeuvres de Beethoven. Vous avez une organisation volcanique au niveau de laquelle nous ne pouvons pas nous mettre.

D'ailleurs, je ne pouvais m'empêcher de dire à ces messieurs hier : — Ce jeune homme, avec de telles idées, une semblable manière d'écrire, doit nous mépriser du plus profond de son cœur. 11 ne veut absolument pas écrire une tiote comme personne. Il faut qu'il ait jusqu'à des rhythmes nouveaux ; il voudrait inventer des modulations si c'était possible. Tout ce que nous faisons doit lui paraître commun et usé!.. .

APPENDICE. ;îf»3

Voilà la clef de l'énigme pour Catel et Boïeldien. Auber et Cherubini ont été néanmoins pour moi, par des consiilorations personnelles; mais ils éprouvaient la mênie influence de mon ouvrage; Cherubini, toutefois, beaui.uup moins que les autres.

Pour les membres non musiciens, ils n'y ont rien compris: c'est comme si on faisait lire Faust à P. . . L'autre second prix qui concourait avec moi pour le premier, n'a rien eu pour la raison contraire; il était trop plat; il a excité riiilarité.

Je n'ai pas pu faire la commission de l'alcarazas; quand j.^ suis sorti de la loge, votre caisse de livres était déjà i artie.

Je ne puis pas encore aller vous voir. Je veux terminer <li:elques arrangements avec Feydeau qui nie donneront la latitude de demeurer plus longtemps auprès de vous.

Je vous écrirai encore dans peu. 11 faut, ce soir, que j'aille passer la soirée chez Boïeldieu. 11 me l'a fait promettre pour reprendre notre conversation. 11 veut, dit-il, m'étudier.

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