LETTRE
Londres, 11 mars 1829.
Mon cher ami,
J'ai été trop occupé ces derniers temps pour songer à vous écrire, et si je n'avais pas eu par votre frère la présente occasion, j'aurais probablement encore différé ce plaisir. J'espère que vous r(îcevrez les états et rapports du conseil de l'Université de Londres, en même temps que cette lettre, le recteur m'ayant promis de me les envoyer à temps pour les remettre à votre frère avant son départ. S'il manquait à cetle promesse, ce que je ne pense pas, je saisirais la première occasion de vous les envoyer. Je suis heureux d'apprendre que veus vous êtes mis sérieusement à écrire sur TAngleterre et je ne suis pas étonné
dbyGoogk
que vous trouviez beaucoup de difficultés inattendues à décrire Tétat de la société anglaise : car personne, même en Angleterre, n'est capable de traiter un aussi vaste sujet d'une façon quelque peu complète. Vous auriez grand tort de vous décourager en constatant qu'il y a un grand nombre de choses que vous ignorez : je suis convaincu que vous en savez plus sur TAngleterre que la plupart, voire même aucun de vos compatriotes, et cela suffit. Il aurait été intéressant pour votre livre que vous fussiez ici en ce moment, vous auriez vu ce qui n'existait pas lors de votre séjour, une période d'agitation politique. Cette agitation n'atteint pas les classes ouvrières ; mais elle règne dans toutes les autres à tel degré qu'elle a jusqu'à un certain point, si j'en crois des renseignements dignes de foi, arrêté les affaires: car on ne pense qu'àla question des Catholiques. Depuis le débat à la Chambre des Communes et la majorité des 488, personne ne doute du succès du Bill, et il est très heureux pour nous, et très honorable pour nos ministres qu'ils n'aient pas entravé cette nouvelle loi de clauses ou de restrictions fâcheuses.
Le duc de Cumberland et Lord Eldon ont usé des pires artifices pour agir sur l'esprit du Roi, et
c'est un fait certain que le duc de Wellington, le lord Chancellor et Mr. Peel ont quitté Windsor, mercredi dernier, ayant résigné leurs fonctions : l^îurs démissions avaient été acceptées el les anticatholiques avaient déjà commencé à former un ministère, quand le Roi s'est alarmé et a envoyé un exprès au duc de Wellington pour le prier de conserver ses fonctions. 11 est de la plus haute importance que l'effet probable de cette mesure soit connu en France: son effet en Irlande sera peu de chose auprès de celui qu'elle produira en Angleterre. C'est une ère nouvelle dans l'histoire delà civilisation. C'est un de ces grands événements périodiques par lesquels les institutions d'un pays sont mises en harmonie avec ce qu'il y a de meilleur dans l'esprit de ce pays : grâce à eux, ce qui n'était que le fait de la partie la plus intelligente de la nation devient la loi de la nation entière, et par suite le niveau de toute la communauté s'élève d'autant.
Le plus grand progrès de Tesprit national jusqu'à ce qu'il soit réalisé par le gouvernement et incarné dans les institutions du pays, est seulement le progrès des esprits dirigeants, de ceux qui étaient déjà en avance sur les autres. Ce progrès ne fait pas avancer la nation tout
dbyGoogk
4 LKTTHKS DE S. MILL
entière, mais il augmente l'écart entre les avantpostes et Tarrière-garde.
Tout notre progrès depuis vingt ans n'a été réalisé que par quelques-uns d'entre nous. Des millions d'hommes restent encore dans l'état d'ignorance brutale et de préjugés invétérés d'il y a un demi-siècle. Mais cette mesure fera avancer les retardataires de la civilisation : elle donnera une nouvelle direction aux opinions de ceux qui ne pensent jamais par eux-mêmes, et qui, par suite, ne peuvent changer qu'autant qu'ont changé leurs maîtres et leurs guides.
Ce sont les classes intellectuelles qui mènent le gouvernement, et c'est le gouvernement qui mène les classes ignorantes. En outre, le changement d'une loi aussi importante et aussi ancienne que celle qui exclut les catholiques des droits politiques a imprimé aux esprits une secousse qui, en les affranchissant de leurs vieux préjugés, les rendra beaucoup plus accessibles aux idées nouvelles et aux innovations rationnelles, sur tous les autres points de nos institutions. De plus, noire ministère a été trop attaqué et trop outragé par les Tories et le parti de la High church pour pouvoir jamais plus agir de concert avec eux, et il devra se rejeter entièrement
du côté des Libéraux. Quant au parti des Tories il est brisé et en déroute ; il avait tout placé sur cet enjeu et il a perdu. Ce qui, par soi-même, ne lui aurait pas enlevé beaucoup de sa puissance, sera maintenant sa ruine, car il avait réuni toutes ses forces sur ce terrain et sa défaite est décisive.
11 y a 10 ou 42 ans, Lord Sidmouth disait à un de mes amis, que le gouvernement ne pouvait rien contre l'opposition du clergé. Cette idée a vécu ; le clergé a résisté de toute sa force, et comme il a échoué, c'en est fait de l'influence de l'Eglise, ou du moins de son influence morale. L'Eglise n'a pas de prise sur l'afl'ection du peuple ; toute son influence reposait sur l'idée qu'on avait de son pouvoir. On reconnaît maintenant qu'il est peu considérable, et l'eff'et de cette découverte sera si grand que je commence vraiment à croire que je verrai de mon temps la chute de TEglise.
Je ne vous ai parlé que de la question des Catholiques, mais c'est tellement l'événement le pins important du jour que j'aurais pu difficilement trouver un sujet qui pût vous intéresser davantage. Soit dit en passant, il est maintenant certain que nos ministres sont disposés à pousser la liberté du commerce plus loin encore que
dbyGoogk
6 LËTTHES DK S. MILL
leurs prédécesseurs. J'espère que vous en ferez autant chez vous.
Croyez-moi votre affectionné,
J. S. MlLL.
LETTllES DE S. MILL
Il« LETTRE
Londres, 15 mai 1829.
Mon cher d'Eichthal,
Merci de votre intéressante lettre que Tooke et moi nous avons lue avec un très vif plaisir, ce qui a été le cas aussi de plusieurs de nos amis. Je suis lieureux d'apprendre que vous avez tant avancé votre ouvrage sur TAngleterre. Il y a cependant, il me semble, d'après votre lettre à Tooke, quelque danger que vous louiez ce pays plus qu'il ne le mérite. Vous avez très naturellement été frappé de la supériorité des Anglais sur les Français en tout ce qui touche aux qualités qui permettent à une nation de tirer le meilleur parti possible de ses ressources productives et commerciales. Mais cette supériorité se rattache de très près au pire défaut de notre caractère national, à savoir la tendance à tout sacrifier à l'accumulation des richesses et à cet égoïsme exclusif et âpre qui l'accompagne. Ceci, je le sais bien, est dû en grande partie à nos
dbyGoogk
institutions politiques qui donnent tout à la fortune et presque rien à la pauvreté. Mais je crains que l'esprit commercial, parmi toutes ses heureuses conséquences, n'entraîne aussi, partout où il prévaut, une certaine dose de ce mal, car ce qui occupe nécessairement le temps, les pensées d'un homme pendant la plus grande partie de sa vie prend sur son esprit un ascendant hors de proportion avec son importance réelle : là où la poursuite de la fortune, en dépassant ce qui est nécessaire au confort de Texistence, où cette poursuite exclusive, par un individu, de ses intérêts et de ceux de sa famille devient l'objet essentiel de sa vie, presque toujours cet individu devient incapable d'étendre ses sympathies et le cercle des objets auxquels il s'attache, au delà de sa famille et de lui-même. Vous avez dû observer durant votre séjour ici, bien que vous n'ayez fréquenté que la meilleure classe de la nation, combien il est difficile d'intéresser les gens à quoi que ce soit, qui n'ait pas quelque rapport avec ce qu'ils nomment leur avancement dans la fortune. On trouve dans tous les pays des hommes, arrivés à un cerlain âge, devenus égoïstes et positifs ; mais il y a peu de pays où, comme dans celui-ci, même parmi les jeunes
dbyGoogk
LKTTRKS DE S. MILL 9
gens, le plus grand nombre soit ouvertement ainsi. En France et en Allemagne, les entraînements ridicules de sentiment et d'enthousiasme sont communs, et rares les excès de froideur et d'égoïsme. Ici, c'est le contraire; il faut beaucoup de tact et de flair social pour se montrer profondément et sérieusement attaché à un objet désintéressé quelconque, sans se rendre ridicule. L'étiquette de ce qu'on appelle la bonne société est de paraître parfaitement insensible à toute impression extérieure ou intérieure. Vous dites que vous n'osez pas penser àlagrandeurde notre nation une fois débarrassée de notre bigoterie. Je ne crois pas, pour ma part, que la bigoterie ait été ou soit le pire de nos défauts. C'est de l'indifl*érence, de l'insensibilité morale que nous avons besoin d'être délivrés. Je voudrais apercevoir chez nous une chance de progrès dans ce sens, sans révolution politique ou sans un changement dans notre éducation nationale, tel qu'une révolution serait, je le crains, nécessaire pour le produire. Vous êtes en France très en avance sur nous: il vous suffit d'enseigner aux hommes ce qui est bien pour qu'ils le fassent. Us sont sans instruction, mais" sans préjugés, et ils sont curieux et ardents à apprendre. Ici, la
dbyGoogk
10 LKTTIU:S DK S. MILL
grande (litiiciiUt^ est de donner le désir d'apprendre. On a une telle opinion de sa propre sagesse qu'on n'a pas Tidée qu'on puisse s'instruire. On considère trop peu les autres peuples pour beaucoup s'inquiéter si on est au courant ou non de ce qui intéresse seulement la nation ou l'humanité en général. En outre, notre classé moyenne n'a qu'un objet dans la vie : singer ses supérieurs pour lesquels elle a une admiration béate et sotte et qui s'attache plus aux défauts qu'aux qualités, celles-ci étant plus difficiles à comprendre et à imiter. Ceux qui désirent bien faire peuvent, il est vrai, grâce à Vesprit d'association que vous admirez tant, obtenir plus, proportionnellement à leur nombre, qu'en France. C'est un grand défaut de vos compatriotes de s'entourer, comme vous le dites, d'une atmosphère de vanité personnelle qui leur fait désirer de garder tout l'honneur de chaque action pour eux seuls, et les éloigne de recourir à la coopération des autres par crainte d'être obligés d'en partager le succès avec eux.
Le défaut de vos hommes publics est certainement le désir d'éblouir. Ici, on s'en occupe peu. Les bravos « qui ne mènent à rien » sont peu appréciés. Mais le succès qui a une valeur
échangeable, qui se traduit en livres sterling, ou en puissance tangible, celui qui vient des éloges des classes gouvernantes, est hautement estimé et recherché aussi ardemment ici que partout ailleurs. Nous faisons sans doute de rapides progrès, principalement, il est vrai, en nous dépouillant de nos préjugés. Nous ne considérons plus nos institutions comme les meilleures, mais nous commettons de lourdes erreurs chaque fois que nous essayons de les corriger.
C'est cependant quelque chose d'avoir le champ libre. Les idées saines et le bon sens appliqués aux affaires publiques ont, je crois, plus de chances d'être écoutés et d'exercer leur influence en ce moment qu'à aucune autre époque depuis cent ans. Mais où les rencontrer?
Je vais seulement me mettre à lire le livre de M. Comte que vous m'aviez recommandé. Je serais très désireux, quand je l'aurai lu, de discuter avec vous les principes du parti du « Producteur », surtout en ce qui concerne « l'hérédité de la propriété » : la doctrine de ce groupe, sur ce point, telle que vous l'exprimez, me parait une grande hérésie : mais je ne puis naturellement dire ce que j'en pense avant de savoir de
dbyGoogk
12 LETTRES DE S. MfLL
quelles réserves et de quelles restrictions ils raccompagnent. Je pense, avec M. Bentham, que la propriété devrait échcoir à l'État plutôt qu'aux héritiers collatéraux quand il n'y a pas de testament. Vous avez probablement vu d'après nos débats que la proposition d'introduire une taxe pour les pauvres en Irlande est sérieusement agitée par le gouvernement. Le progrès de l'opinion sur ce sujet, depuis quelques années, est très saisissant. Je crois que la discussion sur ce point sera extrêmement instructive et bien digne de l'attention de nos hommes d'Etat.
Croyez-moi votre sincèrement dévoué,
J. S. MlLL.
LKTTIUOS DK î^. MILL 13
m- LETTRE
Londres, 8 octobre 1829.
J'ose à peine espérer que vous me pardonnerez mon long silence, surtout après votre désir si chaleuseusement exprimé non seulement que nous nous écrivions, mais encore que nous discutions entre nous certains sujets sur lesquels il importe que vous, moi et tous les hommes aient des idées justes. De fait, le loisir m'a longtemps manque pour lire les livres que vous avez eu l'amabilité de me laisser, et depuis j'ai eu trop d'autres occupations pour pouvoir vous écrire. Il m'a été impossible jusqu'ici de lire aucun article du Producteur : je ne puis par conséquent vous donner une opinion sur les Doctrines de r École saint-simonienne, aussi complète que je le pourrai peut-être par la suite. Cependant autant que j'en puis juger jus-
dbyGoogk
14 LKTTRKS I)K S. MILL
qu'ici, û jamais je devais devenir un prosélyte de
cette école, ce serait plutôt d'après les principes
exposés dans votre dernière lettre, que d'après
aucun des livres que j'ai lus. Dans votre lettre il
n'y a que peu de choses, bien qu'il y en ait, sur
lesquelles je sois en désaccord avec vous. Je ne
puis en dire autant quant aux livres: lorsque j'ai
lu les « Opinions littéraires, philosophiques et
industrielles », desquelles je me promettais un
certain profit, j'ai été profondément surpris de
trouver une œuvre aussi superficielle. Cela m'a
paru être le fait d'hommes qui n'avaient ni lu ni
pensé, mais qui avaient jeté à la hâte sur le papier
les premières notions indigestes qui viendraient à
l'esprit d'un écolier frais émoulu. Cependant
lorsque j'ai lu le ((Traité de Politique Positive » de
Comte, je n'ai plus été surpris de la haute opinion
que je vous ai entendu exprimer sur le livre et
l'auteur, et j'ai môme été amené par la plausibi-
lité de sa méthode, à me formerdesdoctrincsqu'il
professe une opinion plus haute qu'elles ne me
paraissent, après réflexion, le mériter. Je trouve à
sa philosophie les mêmes défauts que ceux qu'il
reproche à la philosophie du xviii^ siècle. La