XXXIV* LETTRE
Avignon, 10 mai 1870.
... Vous avez été heureux, c'est-à-dire clairvoyant dans vos prévisions politiques au commencement de la crise actuelle, et c'est là une forte raison pour ajouter foi à vos prédictions d'aujourd'hui. Cependant j'ai grande envie de savoir sur quoi repose votre supposition que l'issue de la situation actuelle sera la république. Yiendra-t-elle par un coup de main de la classe
ouvrière de Paris et des grandes villes ? Alors tout dépend de la fidélité des soldais, qui sont beaucoup plus nombreux et mieux armés et qui seront mieux commandés que dans les révolutions précédentes. Ou bien, croyez-vous que les électeurs apprendront à nommer des députés républicains ? Cela me semble fort douteux, en ce qui regarde les campagnes : car, quoique les paysans désirent, selon toute apparence, un gouvernement libéral, Télection des maires, etc., je crois que toutes les fois qu'on leur fera croire qu'ils ont h choisir entre Napoléon et la république socialiste, ils voteront pour Napoléon ; et il faut avouer que les républicains socialistes ne font rien pour les rassurer.
Votre tout dévoué
J. S. MlLL.
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LKTTKES DE S. MILL
Paris, 16 uiai 1870.
Mon cher Mill,
Vous avez dû recevoir, il y a quelques jours déjà, Tannuaire de notre Société des études grecques. J'espère que Tensemble vous en paraîtra intéressant, mais je prends la liberté d appeler particulièrement votre attention sur le discours de M. Basiadis et sur les a Observations relatives à l'état actuel de la langue grecque » qui le précèdent. Ce n'est pas en effet simplement d'une question scolaire qu'il s'agit, mais d'une question sociale dans le sens le plus élevé du mot. Le grec peut-il ou non devenir une langue internationale universelle?Vousconnaissez mon opinion surcette question et je serai heureux de savoir quelle impression aura produite sur vous le nouveau document que vous avez maintenant sous les yeux.
Je viens maintenant à la question spéciale que
LETTKES DE S. MILL 223
me pose votre dernière lettre. Vous me demandez comment je pense que pourra se réaliser en France cette république dont je prévois l'établissement. Sera-t-elle le résultat d'un coup de main populaire, ou bien le produit d'un vote intelligent ? Ma réponse est celle-ci : je crois que le temps de la violence est fini parce qu'elle n'est plus bonne à rien. Quant au vote populaire, je le crois au contraire tout puissant, mais alors seulement qu'une opinion publique s'est d'abord formée, dont il devient l'expression. Permettezmoi de vous citer à ce sujet un passage de Everett, dans son livre sur l'Europe que le hasard m'a fait dernièrement rencontrer : « It is now generally admitted, écrit Everett en 1821, Ihat the french révolution had been slowly and gradually brought about by the changes in the state of society, resulting from the progress of industry, wealth and knowledge, or, in one word, of civilization. This state of society was the real révolution, and this had been accomplished long bef ore the events occurred to which the name is commonly alfixed* . » En 1789, comme aujourd'hui, la République quoique bien peu apparente encore était inévi-
1. « On admet généralement que la Révolution française a été amenée lentement et graduellement par les changements
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table. La loi fatale des reactions la fit momentanément ajourner: elle revint en 1848, hâtée, par l'apparition des Girondins de Lamartine ; elle est toujours au fond de la situation. Quelle peut être en effet aujourd'hui dans notre société française, 1^ raison d'être d'une institution dynastique, d'une royauté militaire, d'un gouvernement personnel ? « Dans l'ordre naturel, a dit Turgot, la polilique n'est que le développement de ces deux mots: entendons-nous, sans qu'il faille qu'un tiers vienne nous dire : je veux ».
C'est cey> veux qu'il s'agit d'éliminer aujourd'hui : celui qui le représente est devenu un si triste personnage, tellement discrédité par ses mensonges, ses perfidies, ses folies, que la peur du vide fait seule qu'on le laisse en place. La grande affaire est que la bourgeoisie prenne foi en elle-même, et elle y arrive à mesure que le peuple lui-même s'élève, et qu'elle apprend à s'entendre avec lui.
En lui-même d'ailleurs, ai-je besoin devons le dire ? ce nom de République ne rend que d'une
sultant, dans Tétat social, du progrès de Tindastrie, de la richesse et de la science, en un mot de la civilisation. Ce progrès a été la vraie révolution, et celle-ci était accomplie bien avant qu'on ne lui eût donné son nom. »
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manière bien incomplète mes espérances d'avenir et certainement aussi les vôtres. Plus que jamais aujourd'hui, les idées généreuses qui en 1830 et 1831 faisaient battre nos cœurs, attendent leur réalisation. Avec Saint-Simon, il faut aujourd'hui répéter que les institutions sociales doivent avoir pour but l'amélioration morale, intellectuelle et physique de tous. La formule d'ailleurs a fait son chemin et on l'entend répéter de toute part en haut aussi bien qu'en bas. Il s'agit maintenant de la mettre en pratique, et pour cela la République est un acheminement nécessaire parce qu'elle supprime le pouvoir dynastique, militaire et sacerdotal ; mais elle n'est qu'un acheminemei^t que doivent suivre les réformes morales et religieuses que le Saint-Simonisme, malgré les erreurs qu'on a pu lui reprocher, avait certainement eu le méritede concevoir etd'indiquer. Lorsque dernièrement j'ai eu le plaisir de vous voir à votre passage, je vous ai montré une lettre nouvellement retrouvée que vous m'écriviez au mois de novembre 1831 , au sujet du Saint-Simonisme ; je vous en envoie la copie comme d'un document qui appartient à l'histoire de votre vie. Je vous renouvelle l'assurance de mon affectio
Gustave d'Eici
226 LETTUES DE S. MILL
XXXVc LETTRE
Avignon, 24 mai 1870.
Mon chek d'Eichthal,
Je vous remercie bien des explications que vous m'avez données sur votre prédiction politique. Maintenant que je la comprends mioux, j'en reconnais aisément la justesse. J'avais d'abord cru que vous vous attendiez à un dénouement républicain beaucoup plus prompt.
Je crois avec vous que le progrès de l'opinion est dans le sens des convictions républicaines, et cela sous une forme plus élevée et plus profonde que tout ce qu'on entendait par ce mot du temps de notre jeunesse. Vous avez assisté au berceau de ces nouveaux éléments par votre participation au mouvement Saint-Simonien, et ma lettre de 1831, dont vous m'avez envoyé
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LKTTHES DE S. MILL 227
la copie, montre que dès lors j'ai pleinement reconnu Timportance européenne de ce mouvement* Mais lopinion ne peut ôtre assez forte pour prévaloir sur les obstacles que lorsqu'elle sera devenue assez générale pour gagner Tarmée. Tant qu'il y aura sept millions d'ignorants pour voter des plébiscites de confiance, et un million d'hommes armés prêts à obéir aux ordres de leurs chefs, il me semble que nous sommes encore très éloignés du but que sans doute on finira par atteindre.
Je vous envoie une lettre adressée à M. Hughes, membre de la Chambre des Communes, qui a pris une part très active dans le mouvement coopératif depuis son commencement, ainsi que dans la question des T rades- Unions, Hughes pourra faire connaître à votre fils non seulement M. Mundella, mais la plupart de ceux qui ont joué un rôle utile dans ces questions, y compris les chefs les plus intelligents des associations ouvrières.
Votre toujours dévoué et affectionné
J. S. MlLL.
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XXXVT« LETTRE
Rlackheath Park, Kent, 27 août 1870.
Merci d'avoir pensé à moi dans un temps si doulom^eux. Depuis longtemps je suis arrivé à la triste conviction que, malgré l'incontestable réalité des progrès modernes, nous ne sommes pas encore à Tabri des grands, malheurs et des grands crimes que notre siècle se flattait d'être parvenu à bannir de la terre. Je plains profondément le peuple français qui n'est pas responsable de tout ceci, qui n'aime pas et n'a pas voulu la guerre, et qui est condamné à la payer du meilleur de son sang, et peut-être d'une humiliation nationale la plus difficile à supporter. Pourvu que l'Europe, et surtout la France, apprenne de ces tristes événements que lorsqu'un peuple abdique la direction de ses propres desti-
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nées et se résigne h ce qu'un gouvernement fasse de lui un simple instrument de sa volonté, il est condamné à supporter toutes les conséquences de ce qu'il a laissé faire en son nom ; et qu'un gouvernement qui par les conditions de son existence a besoin de tout ce qu'il y a de plus malhonnête et de plus corrompu dans le pays, finit par être trompé par eux, — au point que même son appui de prédilection, l'administration militaire, se trouve pourrie et en décomposition au moment du besoin,
Quelles que puissent être pour la France les suites immédiates de ces événements, il ne lui faudra pas beaucoup d'années pour redevenir tout aussi grande qu'auparavant. Mais elle devra se contenter d'être l'une des grandes puissances de l'Europe, sans prétendre à être la seule ou même la première ! 11 lui faudra roconnaitro, pour les relations internationales comme pour celles de la vie civile, la règle de l'égalité. La prétention d'un pays quelconque à être tellement au-dessus des autres que rien d'important ne se fasse sans le consulter, ne peut plus se soutenir aujourd'hui, et la France devrait voir dans la répudiation universelle d'une telle prétention le triomphe du principe qui fait sa propre gloire.
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J'espère qu'au moins vous n'aurez pas d'autre malheur que le désastre public à déplorer et que la guerre épargnera toute votre famille. Je suis arrivé ici huit ou dix jours avant la déclaration de guerre, alors qu'un pareil coup semblait presque aussi peu probable que la destruction de Paris par un tremblement de terre. La rapidité foudroyante des grands événements d'aujourd'hui n'est pas ce qu'ils ont de moins étonnant. Votre toujours affectionné
J. S. MiLL.
XXXVI1« LETTUE
Blackheath Park, Kent, 17 décembre 1870*
Vous trouverez des maisons plus facilement dans les environs qu'à Londres môme, surtout
1. Mon père séjourna à Londres pendant la fin de la guerre et pendant la Commune. — E. D'E.
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LETTUES DE S. MILL 231
puisque vous ôtes beaucoup de monde. Si donc vous n'avez pas encore réussi à Londres, venez ici, je vous prie. Nous avons une chambre à votre disposition jusqu'à ce que vous ayez trouvé ce qu'il vous faut pour votre famille. Je viendrais vous voir si ce n'est que, d'après ce que vous dites, je vous trouverais probablement dehors. Ecrivez-moi donc quelques mots pour me dire quand nous devons vous attendre ici, ou quand je pourrais vous voir sans vous déranger.
Acceptez, je vous prie, mon offre sans façon. Nous menons une vie très tranquille ici à cause également de mon goût pour l'étude et de la petite santé de ma fille ; mais vous ne craindrez pas l'ennui sans doute pendant que vous aurez tant d'occupation à vous trouver une maison.
On vient ici par la gare de Charing-Cross. Vous demanderez un billet pourBlackheath, et il y a des convois toutes les heures, et le soir toutes les demi-heures môme.
Tout à vous
J. S. MlLL.
XXXVllIe LETTRE
Blackheath Park. Kent, 21 mai 1871.
Je suis charmé que vous ayez assisté au meeting de r Association et qu'il vous ait intéressé
Il est vrai que le défaut d'instruction générale et surtout de connaissances historiques, condamne la plupart des ouvriers qui sont des hommes politiques à une certaine étroitesse de vues, môme lorsque leurs idées sont foncièrement bonnes. Il n'y aura de remède à cela que graduellement, par le progrès de renseignement populaire. J'ai reçu de M. Odger une lettre où il me remercie de lui avoir fait faire votre connaissance et de lui avoir procuré une conversation très intéressante avec vous.
Je partage tout à fait votre avis sur les baux à long terme que l'Etat devrait donner lorsque des terres à sa disposition sont demandées pour
quelque entreprise utile, et je crois que ce système suffirait pour donner une juste récompense à la prévoyance dans cette sorte d'affaires.
Mais outre les accroissements de valeur locaux et incertains qui dépendent du succès d'une spéculation, il y a un accroissement général qui ne dépend que de la prospérité croissante du pays, et c'est celui-là que l'Association revendique le droit d'intercepter au profit de la nation.
J'ai vu M. Wolowski. Comme il est acharné contre tous ceux qui prennent part au mouvement de Paris ! C'est la mesure de l'exaspération, naturelle peut-être, mais très regrettable, que cette malheureuse guerre civile a déjà engendrée...
Tout à vous
J. S. MiLL.
Pages Avant-propos v
LETTRES DE J. S. MiLL A G. D'EiCIITHAL
V^ lettre. 11 niars 1829. — Question des catholiques. —
Les classes intellectuelles en Angleterre. ... 1
2" lettre. 15 mai 1829. — Esprit des Anglais. — Auguste
Comte et le Producteur 7
3* lettre. 8 octobre 1829. — Auguste Comte. — Les défauts de sa méthode. — La doctrine S. Simonienne 13
4* lettre. 7 novembre 1829. — Projet d'un journal quotidien. — L'école Saint. Simonienne. — Éloges et * objections 22
Eyton Tooke a g. d'Eichthal
29 octobre 1829. — L'esprit d'unité et l'esprit de secte
S. Simoniens 35
G. d'Eiciithal a s. Mill
l*"' lettre. 23 novembre 1829. — Réponses aux objections sur la doctrine Saint. Simonienne. — Détails sur la doctrine et l'organisation de l'école. ... 39
2' lettre, ler décembre 1829. — Les idées religieuses de
l'École 69
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236 TABLE DES MATIÈBl':S
Eyton Tooke a g. d'Eiceithal
2" lettre. \i janvier 1830. — Continuation des objections
sur l'École St.-Simonienne 90
G. U'EICHTHAL A S. MiLL
3* lettre, 3 février 1830. — La mort d'E. Tooke. — Motifs de consolation 111
J. S. MiLL A G. d'Eichtiial
5" lettre. 9 février 1830. — La perte d'E. Tooke. — Ses sentiments et ses résolutions. — Répugnance pour la controverse. — L'esprit critique 117
G. d'Eichthal a s. Mill
4° lettre. 30 avril 1830.— Chaleureux appel. — Réponse
aux objections. — Le succès de l'École 131
J. S. Mill a G. d'Eichthal
6« lettre. Janvier 1831 146
T lettre. 1" mars 1831. — Au sujet du St.-Simonisrae. . 147
8' lettre 30 novembre 1831. — Le Globe. — Éloges du
journal et de l'École 149
9° lettre. 6 décembre 1831. — Conseils pour la propagande en Angleterre 153
10* lettre. 30 mai 1832. — Au sujet de l'école et de ses
dissidents 160
ir lettre. 29 novembre 1834. — La démission du ministère Whig. — Le parti du Mouvement. — Conseils au sujet de la Grèce 164
12* lettre. 14 septembre 1839. — L'Orient et l'Occident.
— Les races noire et blanche , * 111
13* lettre, 11 décembre 1839. — L'école religieuse d'Oxford 174
14* lettre. 7 7nai 1840. — L'histoire de France de Mi-
chelct 178
[^Uettre. n Juin iSiQ. -U. Gnizoï 181
16* lettre, 15 décembre 1840. — Lord Palmerston et la
politique de la France 182
17* lettre. 23 février 1841. — Les fortifications de Paris.
— Méfiances entre Français et Anglais 188
i^^ lettre. 9 mars 1841. — Les affaires de Syrie. ... 191 19* lettre. 1841. — Le parti libéral et le cabinet. ... 194 20* lettre. 10 janvier 1842. — Les ouvrages de Salvador.
— La question ouvrière 196
Lettres de J. S. Mill de 1864 a 1871.
21* lettre. 30 mars 1864. — Aug. Comte et S. Simon. . 201
22* lettre. 5 mai 1865. — La question du grec 202
23* lettre. 23 mai 1866. — La langue grecque 203
24* lettre. 26 octobre 1865.— Son élection au Parlement. 205 25* lettre. 20 août 1866. — La vie parlementaire —
L'amitié 207
26* lettre. 20 septembre 1866. — Souvenir de leur jeunesse 208
27* lettre. 17 Janvier 1867. — La question de la population 209
28* lettre. 8 mars 1867. — M. Plummer et les Trades-
Unions 210
29' lettre, i Juillet 1867. — Les études grecques en Angleterre. — La question de la paix 212
30" lettre. 6 octobre 1867. — La campagne réformiste en
Angleterre 9al
31" lettre. 18 mai 1867. — Les élections en France. .
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ai' lettre. 30 mai 1869. — La critique historique et la
Bible en Angleterre 217
33* lettre. \2 janvier 1870. — La situation politique en
France 219
34* lettre. 10 mai 1870. — Questions sur Tavenir politique de la France.. 220
G. d'Eichthal a s. Mill
16 mai 1870. — Réponse sur l'avèneuient probable de la
République en France 222
S. Mill a G. d'Eichthal
35* lettre. 24 mai 1870. — Le suffrage universel et la République 226
36' lettre. 27 août 1870. — Condoléances au sujet de la
guerre. — Le devoir de la France 228
31' lettre. 17 décembre 1870. — Offres d'hospitalité. . . 230
38" lettre. 21 mai 1871. — Les ouvriers et le défaut d'instruction générale. — Les baux à long terme par l'État. L'^ssocia/ion pour la réforme agraire. . . 232
Table des matières 235
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