XX
DE Mme OLIVIER
« 2G janvier i84<> (1).
« Vous savez, mon cher Sainte-Beuve, que je suis très orgueilleuse, aussi orgueilleuse que capable de réelles et profondes amitiés ; donc, aussi long-temps que j'ai pensé souffrir seule d'une si grande indifférence de votre part, tout à coup mise à la place de sentimentsque je regardais comme sacrés, j'ai souffert en Romaine, sans mot dire. Je n'aurais même peut-être jamais rien dit si, là-même, dans cet instant, une idée ne me saisissait, que tant d'affection(et vous en aviez) ne se dissipe pas comme un rêveau matin, des relations si douces et si intimes ne peuvent pas se rompre sans faire mal aussi bien à vous qu'à moi; lors même que vous en avez conservé la part suprême, l'amitié d'Olivier. Vous seul savez si je me trompe. Mais si, en effet, mon amitié vous manque, la vie est-elle assez douce, assez riche pour qu'on en dédaigne les biensles plus désirables et les plus consolants? Venez donc, si vous pouvez me comprendre , nous sommes trop amis malgré tout pour avoir des égards et des poli-
(1) Celle lettre fut amenée par des reproches non mérités que Sainte-Beuve lit à Mmo Olivier sur M. Olivier dans une visite qu'il lui faisait à Paris où M. et Mul" Olivier séjournaient alors. Mnie Olivier prit avec grande vivacité la défense de son mari et Sainte- Beuve s'en alla fâché. La bouderie continua après le départ de M. Olivier et Sainte-Beuve ne donna plus signe de vie. (Je qui motiva la lettre de M"16 Olivier du 26 janvier et celle de J. Olivier du 2 février écrite par lui de Lausanne avant qu'il eut connaissance de la réponse de Sainte Beuve à M,ne Olivier, datée de Paris le 27 janvier 1846.
AVEC M . ET Mme JUSTE OLIVIER 479
tesses, je prendrai votre visite comme un serrement de main. »
« 2 février 18/J6.
« Mon cher ami,
« Voilà quinze jours que je suis de retour à Lausanne, quinze jours qui me semblent déjà de longs mois et pendant lesquels j'ai dû me rappeler bien souvent votre amicale grouderie sur ma disposition, à me faire des idées noires sans fondement, pour ne pas troppenser que, malgré votre promesse, vous ne m'écriviez point. Puis je me remets aussi devant les yeux tout ce monde de billets qui vous assiègent de tous les coins de Paris chaque matin et dont vous m'avez montré le coffret la dernière fois que je vous vis. Mais ce sont là toutes mes consolations, et je vous aime trop, je crois toujours trop à notre vieille et simple amitié, malgré la tristesse dont des malheurs trops réels m'ont frappé, pour qu'elles suffisent à me tranquilliser. Je vis d'ailleurs dans une solitude si remplie de si pénibles souvenirs et de perspectives si peu agréables, que je m'imagine toujours qu'un mot de vous va venir m'y chercher. Mais, surtout, comme j'en sortirais bien en vous suivant par la pensée chez Mme Olivier,
fi ) Mra0 Olivier écrivait à son mari à propos de la réponse de Sainte-Beuve à sa lettre du nù janvier: « tu verras ce qu'il m'a répondu et tu comprendras la pénible impression de cette amertume, de celte rancune, de cette injustice et de cette légèreté. Quoi qu'il en soil , je ne puis me repentir d'une démarche que j'ai faite pour toi, et j'accepte comme une preuve d'amour à te donner cette désagréable reprise d'un commerce désormais sans confiance, sans charme et sans illusion.
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vous on du moins une lettre de vous ! Car vous ne nous ('crivc/. même plus !
« Voyons, cher ami, pour moi, pour notre passé, pour notre avenir d'Ame et de cœur à tous deux, laites un effort ! Oubliez donc, elle et vous, qu'elle a ressenti trop vivement votre vivacité! Elle était faible, souffrante, convalescente à peine; je la retrouvai, en rentrant, toute en larmes, dans une nouvelle crise de son mal; c'est là surtout ce qui m'a lâché; si j'en ai accusé d'autres, ce mouvement de colère, aveuglée peut-être, vous prouve du moins que je songeais surtout à la peine que je vous avais faite, à ce qui en avait été l'occasion, et non point à vous accuser. Maudite rencontre de deux esprits irascibles, car vous l'êtes également l'un et l'autre, ne vous déplaise; ne faut-il pas que ce soit moi qui en aie été le sujet, moi, le plus débonnaire des hommes et à qui ni mortel ni mortelle ne devrait faire de la peine, car c'est vraiment une cruauté! Songez aussi à l'état d'angoisse et de douleur presque égarée où venait de nous mettre la révélation de tout ce que pouvait attendre Arnold, ce que nous apprenions pour la première fois, tandis que vous et nos amis, qui aviez eu l'amitié de nous le cacher, le saviez depuis longtemps.
<. Enfin, j'aurais tort et je serais bien malhabile de revenir sur tout cela, si je n'aimais pas cent fois mieux vous montrer que j'ai gardé toute ma confiance en vous, en votre esprit et en votre cœur. Pardonnez-moi doue la peine que je vous ai faite, ce que j'ai pu vous écrire qui a pu vous blesser, et recommençons une amitié encore mieux éprouvée après cette secousse, et que nous saurons mieux ménager.
« Il devient de plus en plus probable que je retournerai à Paris, peut-être même plus tôt que je ne le comptais. C'est ici une démoralisation politique et morale qui ne fait que s'accroître, et contre laquelle nous autres ne
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pouvons rien, car tout ce qui n'est pas pleinement au nouvel ordre de choses n'a plus au pays nul écho, et n'en reprendrait que dans un grand malheur national : je ne désire certes pas, pour ma part, le retrouver à ce prix. Quant à mes vues sur Paris, l'affaire de la librairie pourrait se renouer avec Ducloux, qui est toujours ici, et qui voudrait autant d'une association avec moi qu'il n'en veut pas avec Delay. Mais je ne sais pas si nous pourrons marcher de conserve, quoique, nous étant toujours aimés et appréciés, nous nous soyons retrouvés sans y penser très bons amis. Je vous assure que je suis aussi très disposé à faire à la Revue des Deux Mondes, ou ailleurs, ma petite part de groupe avec vous du mieux que je pourrai m'y essayer encore, et sans me décourager de commencements qui, je l'ai toujours compris, ne peuvent être que longs. Enfin, mon ami, l'essentiel est que vous m'aimiez alors même que vous trouvez que je fais fausse route, et que cela vous met en colère contre moi, mais pour moi. Songez qu'il y a des gens, et je suis malheureusement de ce nombre jusqu'ici, pour lesquels il est aussi difficile de se tenir debout que pour d'autres de marcher et d'avancer vers le but. Quant à vous, ne me dites pas que vous vous sentez alourdi : tout ce que vous avez écrit depuis une année montre trop d'activité, de libre possession de vous-même et de grâce, pour que vous en soyez cru sur parole ; vous démentez trop bien à l'instant par les faits.
« Voilà Berne sens dessus dessous et avec une constituante cantonale « corps-franc ». Ainsi mon fameux travail diplomatique, s'il ne valait rien comme article, se trouve pourtant vérifié au fond dans une de ses principales conclusions. Je n'étais pourtant pas si pasteur que Buloz le croyait bien.
« Les pauvres Buloz, les voilà aussi avec une bien grande épreuve : dites-leur bien, je vous prie, toute la
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pari que j'y prends. Je suis trop dans le cas du non
iijnurus mali pour dire cela connue un vain compliment de condoléance.
« Si vous aviez pourtant voulu m'envoyer quelques lignes sur l'affaire du conseil royal! Songez que je n'y entends rien ou pas grand'chose. Je suis toujours dans la crainte de vous faire de la peine sans le savoir avec cette Chronique que je ne puis quitter, car la Revue suisse est dans un moment de crise, avec tous ces pasteurs abonnés qui risquent maintenant de mourir de faim (i ). D'ici, je puis avoir aisément des épreuves, et vous seriez imprimé comme sous mes yeux, sans la moiudre faute, je vous en réponds. Vous ne m'enverriez que ce que vous voudriez, et sur les points qui, pour les personnes, ou pour la cause, pourraient vous tenir au cœur. Notre tort, à tous deux, a été de nous persuader, moi par nécessité, il est vrai, que je pouvais rédiger à moi seul ces points-là, même avec vos indications. C'était s'exposer à coup sûr à ce qui est arrivé. Je ne me hasarde, au reste, de revenir là-dessus que pour vous montrer combien dans tous les sentiers mon désir de cœur est toujours de cheminer avec vous ; mais je n'ai pu supporter l'idée que ce fût de moi que vous y vinssent les épines (2). »
(1) Les pasteurs vaudois démissionnaires.
(2) En même temps Olivier écrivit à sa femme après avoir lu la réponse de Sainte-Beuve : « 11 y a dans cri le réponse beaucoup de dureté et de dureté offensante pour toi efpour moi, mais il y a aussi de la passion, cl la passion a toujours aussi une certaine vérité. Quant à ma lettre à moi, je me suis mis pour la faire telle qu'elle est, j'ai tâché de me mettre, non seulement dans la vérité humaine et de l'amitié mais dans la vérité chrétienne. Nos torts avec- lui n'ont été qu<- très secondaires auprès des siens envers nous, je le crois, mais enfin tout débattu avec moi-même j'ai senti qu'ils existaient : j'aurais dû être plus prudent, plus retenu dans celle chronique, et toi et moi moins vils. Notre colère s explique par notre douloureuse situation, mais enfin c'était de la colère, au point de vue strict du devoir où j'étais résolu à me placer; je devais donc faire
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« Mercredi 4 février [1846).
« En même temps que je vous envoyais hier ma lettre écrite de la veille, j'en recevais une de Mme Olivier qui me dit qu'elle s'est décidée à vous écrire, que vous lui avez répondu et que vous lui annoncez votre visite. Merci à tous deux. Mme Olivier a prévenu mon secret et bien vif désir, mais comme c'est une chose où le libre mouvement du cœur est tout/je m'étais défendu de le lui exprimer. Encore une fois, merci à tous deux, et que j'aie la joie de vous retrouver près d'elle pour me recevoir comme par le passé. Croyez qu'en toute chose, même en amitié, les orages peuvent avoir un bon côté.
a Votre dévoué J. Olivier. »
DE JUSTE OLIVIER (l)
« Si notre vieille amitié était une amitié ordinaire, j'attendrais, non sans souffrir mais sans agir, que vous
aussi ma confession et lui dire : Pardonnez! S'il ne veut pas en dire autant, ou sentir de même à son tour, il persistera dans quelque chose de mauvais, mais ce n'était pas une raison pour que j'y persistasse de mon côté. Bref, j'ai envoyé cette lettre les yeux et l'âme sur le mot de Job que j'avais rencontré en feuilletant la Bible au hasard : « l'Eternel l'avait donné, l'Eternel l'a ôté, que son nom soit béni!...» A présent, je puis avoir du chagrin de cette triste affaire, mais je me sens parfaitement tranquille. ..
Cet extrait fait bien connaître l'humilité de cœur et la droiture d'Olivier, cette habitude de la reflexion morale et du recueillement et de son grand désir d'être juste et faire le bien.
(ij D'après le brouillon conservé par Olivier,
CORRESPONDANCE DE 8AINTE-B1 i \ i
vinssiez me dire ce que vous avez contre moi et pourquoi Paris a tellement chance vos projets de Liège. Mais je ne saurais rester ainsi vis-à-vis de vous, d'autant plus que si dans nos relations vous apportez tout ce qui est esprit et agrément, nous y mettons de notre côté une affection et une solidité de tendresse dont vous ne trouverez nulle part l'équivalent. Pourquoi donc cette douleur que vous nous faites, gratuitement? La vie est-elle si douce, si riche, si fleurie, qu'il faille en arracher la pauvre plante aux racines profondes, qui ne prend l'espace et le soleil à rien, qui s'épanouit à l'ombre derrière la haie ? Ne voulez-vous aimer que les gens qui pensent comme vous ? Nous supposez-vous l'absurde besoin de vous imposer des convictions que notre vive amitié se borne à vous souhaiter ? L'intolérance est fille des faux dieux, vous savez ; nous ne faisons pas au nôtre l'injure de devenir, par lui, moins aimants et moins espérants. Au contraire ! C'est le cœur ouvert et la main tendue que je vous rappelle et que je vous conjure de me dire si vous ne voulez plus rien de tant d'amitié, moi qui me réjouissais tant de vous retrouver, de vous revoir, de vous entendre, de toutes ces mille joies qu'on a quand on revit avec un ami. Je ne puis accepter votre absence volontaire que si vous le voulez absolument, après que je vous ai réclamé de tout mon cœur, redemandé de toute ma pensée, assuré de mon éternelle affection, quoi que vous décidiez.
« Toujours, toujours, vous nous retrouverez les mêmes pour vous, fût-ce encore après une moitié de vie passée sans vous voir. Sachez bien cela, soyez-en sûr.
(( Mais venez si votre cœur vous parle comme les nôtres (i).»
(i) La réponse de Sainte-Beuve à cette lettre n'a pas été retrouvée. Peut-être est-il venu en personne, caries rapports d'amitié ont continué.
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« Ce 3i janvier i85o.
« Mon cher ami,
« Quel grand et bel article, si sympathique et si judicieux, vous avez consacré à nos Lectures ! Si elles deviennent viables, vous y aurez beaucoup contribué. Je viens vous en remercier pour ma part. J'ai bien remarqué aussi que votre plume m'a cherché et distingué dans le nombre, plus que je ne mérite, et qu'elle m'a touché, comme vous disiez, même trois fois, toujours de bonne amitié. Vos conseils ne nous seront pas moins utiles que votre secours . Dès la séance qui a suivi celle où vous étiez venu m'entendre, j'ai essayé d'en profiter. Le troisième acte de l'Ecole des maris, acte dont je me défiais parce qu'il est presque tout en action, a fort réussi. Il en a été de même du Repas de Boileau, grâce à des anecdotes sur Cotin, Cassagne (et l'effet sur celuici d'un trait de satire), voire même sur le pâtissier Mignot et ses biscuits qu'il enveloppait dans la critique désintéressée de Cotin pour la mieux répandre et se venger, lui et Cotin, des malices de Boileau. Mais il faut être un peu en train pour cela, et l'on ne Test pas toujours, surtout à la fin d'une semaine fort chargée et en face d'une soirée qui vous attend au retour et où l'on doit amuser des jeunes gens pour tâcher de les détourner de s'amuser davantage, mais mal, ailleurs (i).
« Sans un violent catarrhe qui m'a empêché de sortir la semaine dernière, sauf pour mes lectures, et me
(i) Allusion à ses pensionnaires, dont il s'occupait avec beaucoup de sollicitude.
i nui; i SPOND VN( i m s wn i : BEUV1
retient encore à la maison ces jours-ci, je serais ;ill(': vous voir, mais j'ai du moins voulu vous serrer la main. « Adieu, votre ami. »
DE JUSTE OLIVIER « l'aris, ce mardi i4 novembre 1 854.
« Mon cher Sainte-Beuve, Ruchet m'a dit et je sais d'autres cotes, quand je ne lo saurais pas par moi-môme, que notre séparation actuelle, mais uniquement extérieure pour ma part, vous semble inexplicable et vous peine, comme elle n'a cessé de m'affliger aussi. Je n'ai pas passé un seul jour sans penser à vous de la meilleure manière dont je puisse penser, surtout Je soir, quand je puis un peu me retrouver moi-même et me recueillir.
« Bien des fois j'ai voulu vous expliquer tout cela ; mais ma défiance de moi-même m'en a empêché, avec la crainte que le moment n'en fût pas venu. L'est-il maintenant? je l'ignore; dans tous les cas, celte explication, plus simple d'ailleurs que vous ne vous le figurez peut-être, je vous la dois.
« Et d'abord, ne croyez pas que je ne sente sincèrement, dans la mesure où le cœur de l'homme peut avoir de la sincérité, que vous m'avez donné en tout temps plus que je ne méritais. Mais j'ai eu auprès de vous une place trop belle; et si peu que j'en fusse dig-ne, quand à un moment j'ai senti bien précisément qu'à votre insu peut-être je ne l'avais plus, je n'ai pu; ni, je crois, je ne devais en accepter une autre, sans me dissimuler que bien des gens m'eussent encore envié celle-ci et avaient tout ce qu'il fallait pour la remplir mieux que moi.
« Il m'est, d'ailleurs, à peu près impossible de m'absenter de la maison aux heures que vous m'aviez fixées
AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER 4^7
pour vous voir, et une ou deux tentatives que je fis me prouvèrent, en outre, que j'aurais de la peine à pénétrer jusqu'à vous.
« Ajoutez à cela ma sauvagerie, dont je suis loin de me vanter, mais qui ne diminue pas avec l'âge et ne m'enhardit pas; puis le genre de vie que je mène et dont vous ne pouvez guère comprendre l'effet, à la longue, sur quelqu'un qui l'accepte, mais qui ne s'en acquitte que par un effort continuel. Je suis un petit poney des montagnes qui se trouve attelé à un omnibus. Il en fait triste mine, et, sa journée finie, il se cache et va dormir ou songer à l'écart.
« Je me demande aussi si vous retrouveriez en moi ce que vous vouliez bien y trouver autrefois ; car je suis devenu très morose à l'endroit des choses littéraires ; je n'y ai plus le même goût, ni la même foi que jadis, et il me semblait déjà, pour ce qui me concerne, les avoir traversées comme un rêve, lorsque j'ai fait la sottise de me laisser tenter à une seconde édition des Chansons lointaines par un éditeur inattendu. Si cette édition paraît jamais, ce qui, pour toutes sortes de raisons, est encore bien douteux (i), vous me permettrez de vous l'envoyer, n'est-ce pas? Mais vous me connaissez assez pour me rendre la justice de croire que ce n'est pas pour cela que je vous écris.
« Ce silence, dont je viens de vous dire les véritables causes, ne l'attribuez non plus en aucune sorte à la politique, ni à rien de ce qui y touche, comme vous avez paru le faire entendre à Ruchet. En politique, je ne suis rien, je ne crois à rien de possible, et je pense actuelle-
(i^ L'édition dont il parle est sans doute celle qu'avait entreprise M. Edouard Mathey, et qui ne parut qu'en 1808 (Bàle et Genève, Georgî, illustrée par Charles Gleyre et quelques autres artistes. La préface est précisément datée, comme la présente lettre, de novembre i854.
/|88 CORRESPONDANCE DE SAIN i i. ni i vi
menl pouvoir m'en abstenir, lui ayant aussi payé mon tribut ; mais je trouve très légitime que chacun suive en conscience ce qu'il regarde comme son chemin. Pour moi, je ne vis plus que dans le passé et clans un avenir qui n'est pas d'ici-bas.
« Il en est de même de Mme Olivier. Elle espère en vous, et vous est restée aussi fidèle amie que moi pour le moins ; mais elle a dû se faire complètement femme île ménage, et vous la trouveriez si différente de ce que vous l'avez vue en un temps meilleur que vous lui pardonneriez d'aimer mieux aussi vous laisser d'elle l'impression de ce temps-là.
« Aloys est depuis un an à l'Ecole centrale, il s'y prépare à la carrière d'ingénieur. Edouard voudrait étudier l'histoire naturelle et la médecine. Thérèse est depuis dix-huit mois en Suisse, où nous l'avions envoyée pour sa santé, et où nos amis et la raison nous ont dit de la laisser pour son éducation.
« Et maintenant, mon cher Sainte-Beuve, quelque accueil que vous fassiez à cette lettre, et d'avance je m'y soumets, vous ne pourrez pas douter du sentiment qui l'a dictée, celui d'une amitié qui n'a jamais cessé et qui, malgré tout, ne cessera pas. »
« Ce mererdi 8 août 1860.
« Cher ami, « Me voici de retour, et j'ai grande envie d'aller au plus tôt vous serrer la main. Mais peut-être n'êtes-vous pas encore en vacances, au lieu que les miennes sont déjà finies. Enfin, vous me ferez signe, dès que vous serez libre, n'est-ce pas ?
AVEC M. ET Mtne JUSTE OLIVIER 4&9
« Vous rappelez-vous les Agiles, au pied de la tour d'Aï, où je fus un jour votre guide? J'y ai été celui de Thérèse. Or devinez qui j'ai trouvé au chalet? Un ami de Lèbre et de Frédéric Monneron, toujours fidèle à ces mêmes montagnes où il nous hébergeait autrefois. Et devinez encore avec qui je l'ai trouvé en entrant au chalet? Avec vous-même, car il lisait Port-Royal. On est enchanté de vos derniers volumes là-bas. Mme Vinet, Mme Forel et nos autres amis de la plaine ne l'étaient pas moins que le solitaire dans ses hauteurs alpestres. C'a été un des vifs plaisirs de mon voyage que ce retour avec vous et par vous dans les temps d'autrefois. Mais je vous en parlerai mieux quand je vous verrai; pour aujourd'hui je ne voulais que vous dire et vous rapporter ce plaisir même.
« Bien cordialement à vous. »
ce Paris, ce lundi i5 février 18G4.
« Mon cher ami,
« La Revue des Deux Mondes arrive peu ou tard dans nos quartiers reculés. Elle ne stationne guère sur la table des cabinets de lecture et circule plutôt parmi les abonnés. Je suis pourtant parvenu à rattraper l'article sur M. Vinet, et voici mes remarques sur les principaux points chronologiques, si vous y mettez encore quelque intérêt.
« Page 3j2. — « La révolution hégélienne dans le canton de Vaud. »
, « Si, comme il le semble, l'auteur a en vue dans cette
'|i|" CORRESPONDANCE i>i sain 1 1 -in i \ i
phrase la révolution de i8/j5 qui mit lin au régime libéj rai île i83o, l'appeler hégélienne, c'est lui faire trop d'honneur. Parmi ceux <j ui y poussèrent ou qui furent poussés par elle, il n'y avait d'hégélien que M. Druey. Les autres étaient socialistes ou radicaux, dans le sens politique et non philosophique du mot radical, tel qu'on L'entendait alors. Il y avait des hégéliens dans les deux camps, et les masses étaient ou devinrent révolutionnaires, voilà tout.
« Page 38s. — « MM. Monnard, Vuillemin (Vullie- « min), Secrétan, Chappuis, Olivier, enseignaient les « lettres et la philosophie. »
« Si l'auteur a voulu suivre ici quelque ordre chronologique, il faudrait plutôt le retourner, du moins pour les quatre derniers noms.
« De tous les nouveaux et jeunes professeurs d'alors, j'étais le plus vieux, soit par mon âge, soit par la date de mon enseignement à l'Académie de Lausanne lin i833). J'y enseignais l'histoire et n'y ai jamais donné de cours de littérature. M. Vulliemin n'a jamais professé qu'au gymnase, et depuis i838 seulement. M. Charles Secrétan était alors un de mes élèves, ainsi que Frédéric Monneron et Lèbre. C'est plus tard, et après vous, qu'il est devenu professeur (de philosophie). Samuel Chappuis également (de théologie).
« Même page. — « L'illustre poète Mickievicz y avait « déjà inauguré l'étude des littératures slaves et M. Saintece Beuve allait y déployer son histoire de Port-Royal. »
« Mickievicz n'est venu et n'a enseigné à Lausanne qu'après vous. C'est moi qui fis sa découverte, et qui l'engageai à suivre à sa vague idée de postuler une de nos chaires. Il enseignait le latin, et avait remplacé Porchat, mis de côté par les libéraux-doctrinaires, qui à cette époque (vers i838) donnèrent déjà quelque exemple défaire table rase de l'Académie pour la réorganiser.
Mickievicz n'a professé à Lausanne que depuis 1 838i83g, si ma mémoire ne me trompe pas, dans tous les cas après vous seulement. Vous l'avez vu plus tard à Lausanne, l'année, je crois, qui suivit celle de votre cours.
« Page 3yo, dernière ligne. — « L'âme attendrie du « vieux calviniste (le père de M. Vinet). » Sur ce calvinisme du père de M. Vinet, j'ai des doutes. Outre que l'église du pays de Vaud était, dès sa fondation à l'époque de la Réforme, d'un calvinisme mitigé, il n'y avait peut-être pas un seul vrai calviniste à la fin du dix-huitième siècle dans tous le pays.
« Page 3 y 2. — « Dans un état déjà travaillé par l'es- « prit révolutionnaire, le réveil, frappé de suspicion, fut « en butte à l'outrage. »
« Le réveil (1824) eut pour opposants, en théologie, le parti plutôt à rien, ou du moins antidogmatique, et en politique, les vieux révolutionnaires de 1798, devenus conservateurs en i8i5 et la plupart voltairiens.
« Voilà, mon cher ami,, ce que je comptais vous porter moi-même ce soir. Au lieu de cela, j'ai dû garder le logis. Divers incidents de la journée m'y ont contraint comme maître de maison, qui doit rester au poste, coûte que coûte. Plaignez-moi, et veuillez garder quelque amitié à votre vieil ami. »
<c Le vendredi soir 26 février 1864 (1).
« Cher ami, « Maintenant que tout le passé devient légende, en attendant que nous le devenions à notre tour, — et
(1) Voir la lettre de Sainle-Beuve du 26 février 1864.
< ORKBSPONDANCË DE SAINTE-B1
pointant nous aurons réellement existé, ce me semble, — Winkelried en tient aussi ; mais, autant que je puis être de loin au courant de nos travaux historiques, on s'est peu occupé de lui sous ce nouvel aspect. Son temps, celui de la bataille de Sempach, sont un peu plus accessibles que ceux de Guillaume Tell. Toutefois, je le crois aussi controverse ! .Mais, légende ou non, c'est bien celle que vous me rappelez. Il embrassa les piques des chevaliers autrichiens, qui avaient mis pied à terre, les serra contre sa poitrine, ouvrit ainsi un passage à la petite armée suisse, et mourut avec ces paroles mémorables et jusqu'à présent historiques : « Confédérés, je vous recommande ma femme et mes enfants. » Il était chevalier (il y en avait dans les rangs relativement démocratiques des communes), mais il n'était point chef. En général, dans les batailles suisses, il n'y a pas de chef unique, mais plutôt un conseil de guerre formé des capitaines plus ou moins inconnus des divers contingents. A Sempach, celui qui fut le plus en évidence, c'est l'avoyer de Lucerne, Gundoldingen, dont Hugo, dans un des morceaux db la Légende des siècles, a fait un portrait fantastique, tout l'opposé de ce qu'on peut entrevoir de ce magistrat populaire et militaire qui mourut en donnant aux siens ce conseil tout politique et pratique :
« Dites à ceux de Lucerne qu'ils ne nomment pas davoyer pour plus d'un an. » Vrai ou faux, ce conseil rapporté par les chroniqueurs est caractéristique.
« Adieu, amitiés,
« Mille pardons, cher ami. J'ai pris, sans m'en aperv cevoir, une feuille où Thérèse avait laissé de son écriture, et me voilà complice de son étourderie. »
AVEC M. ET .M'"e JUSTE OLIVIER 4<)3
« Paris, ce mardi juin i865.
« Cher ami,
« Sommes-nous donc tant que ça (i) ? Qui s'en serait douté par ce temps de mort pour la poésie ? Toute une phalange, et qui, sans vous, restait inconnue à ellemême aussi bien qu'au public ! Infiniment nombreux et infiniment petits : ce n'est pas encourageant. Je ne vous en remercie que mieux d'avoir pensé à moi, dans une telle foule et une telle bataille de rimes, assaut que vous seul pouviez soutenir. Je serais allé vous le dire hier, s'il ne m'était pas difficile de sortir vers midi ; et puis, je suis revenu de Suisse avec une disposition qui m'est si pénible à moi-môme que je me fais presque un devoir de l'épargner à mes amis.
« Ma mère va un peu mieux cependant ; mais son grand âge ne nous laisse guère d'espoir ; aussi ferai-je probablement dans peu une nouvelle échappée en Suisse. Excusez-moi donc si je ne puis aller vous serrer la main, au moins chez Magny lundi prochain, comme ce serait mon désir.
« Votre ami,
(i) Allusion à son articlede Sainte-Beuve : « Delà poésie en i865» dans les Nouveaux lundis, tome X, où il disait de J. Olivier : u M. Juste Olivier, de Lausanne, est un autre talentmùr, fidèle à la dignité de l'art. Après avoir chanté dans sa jeunesse des refrains qu\>nt répétés les échos de l'Helvétie, il a pris, en vieillissant, une vocation de plus en plus prononcée pour la poésie intérieure et morale, etc. , etc.
If) \ COnilK8PONDAJ«CE M SAINTE'»] UV]
« Paris, ce 2 février 18GG.
« Cher ami,
« Quel lointain ! » comme vous dites, et je vous avoue que mes souvenirs défait y flottent aussi un peu confus. Je crois pourtant pouvoir répondre à la plupart de vos questions, ou plutôt confirmer vos indications propres, à peu de variantes près.
« M. Porchat (mort il y a un ou deux ans) était en effet recteur de l'Académie, et, comme professeur, il occupait la chaire de Littérature latine; il la perdit lors de la réorganisation de l'Académie, qui eut lieu peu après votre cours, ne fut pas renommé, et on le remplaça par M. Hisely.
« M. Monnard, professeur de littérature française.
« Moi, professeur d'histoire. Mais je n'étais eucore que professeur extraordinaire, et ne fus nommé définitivement, ou professeur ordinaire, que plus tard. Vous avez assisté à mon installation. Il n'existait point de chaire d'histoire générale à l'Académie de Lausanne depuis très long-temps, peut-être depuis l'historien Ruchat, au commencement du dix-huitième siècle. Ony donnait seulement un cours d'histoire ecclésiastique dans l'auditoire (la faculté) de théologie, et, au collège, quelques bribes d'histoire suisse. C'est sur ma demande de revenir de Neuchàtel (où j'étais professeur de littérature française et d'histoire) à Lausanne, que l'on songea à rétablir une chaire d'histoire ; mais ce cours n'était d'abord que provisoire, et je devais êtreappeléde nouveauchaque année à le donner. Gela dura bien au moins cinq ou six ans.
AVEC M. ET M"ie JUSTE OLIVIEU 40^
« M. Vinet, revenu de Râle, chaire à'homilétique (ou éloquence sacrée) et de prudence pastorale (directions aux étudiants de théologie sur la vie de pasteur).
« M. Dufournet, professeur d'exégèse (soit de traduction et explication del'Ancienet du Nouveau Testament), par conséquent, spécialement professeur de langue hébraïque.
« M. Herzog, professeur d'histoire ecclésiastique.
« M. André Gindroz, professeur de philosophie et membre du conseil d'instruction publique, dont il était l'âme.
« D'autres chaires n'avaient pas alors de titulaires ou les perdirent pour en recevoir de nouveaux dans la réorganisation qui suivit, M. Zùndel, entre autres, pour la chaire de grec.
« Espérandieu qui, d'avocat, était devenu membre du conseil de l'instruction publique, était ainsi tout naturellement placé pour y proposer votre cours, dont le conseil dut faire ensuite la demande au conseil d'état (pouvoir exécutif), où se trouvait alors entre autres M. Jacquet, L'oncle de celui-ci, M. Alexis Forel, était de même, si je ne me trompe, membre du conseil de l'instruction publique. M. Berger également. Mais dans tout ceci, l'homme influent (après nous), ce fut Ruchet, qui avait de l'ascendant même sur Druey,et, au grand conseil, une place très marquée, dominant des deux partis politiques.
« Je le verrai un de ces jours, et s'il y avait quelque chose à ajouter' ou rectifier dans ma lettre, je vous l'écrirais.
« Adieu, je vous serre la main. »
5gfl CORRESPONDANCE DE sunik-iiii vi
« Place Royale, ce hindi 8 juillet 1867.
« Cher ami.
« On voudrait vous faire payer votre succès par de sots et méchants ennuis. Vous ne doutez point que je n'aie applaudi à l'un et que je ne m'indigne des autres. Aujourd'hui encore, je voulais aller vous le dire, après avoir lu vos lettres, si justes etsi dignes, dans les Débats de ce matin; mais je vois bien que je ne pourrai sortir de la journée, et je ne veux pas tarder davantage à vous serrer la main de toute la vieille amitié avec laquellej'ai toujours suivi votre vie.
« Mon fils qui, en sa qualité d'industriel, est abonné au Moniteur, a lu et relu votre discours, dans la bonne version, et lui aussi et son petit monde obscur, mais d'esprits jeunes et généreux, y ont applaudi du meilleur de leur cœur.
« Adieu, mille amitiés de nous tous, en attendant que j'aille vous les porter moi-même un de ces soirs. »
« Genève, ce mardi 6 juillet 1869 (1).
« Cher ami .
« Sans le continuel va-et-vient de mon voyage, je vous aurais déjà écrit quelques mots pour vous dire,
(1) Voir en réponse la dernière lettre écrite par Sainte-Beuve à ses amis Olivier, peu de temps avant sa mort.
AVEC. M. ET M'ns JUSTE OLIVIER 497
moi-même, et non pas seulement par Veyne, le plaisir que j'ai eu à me voir cité par vous dans votre beau travail, si complet et si juste sur Jomini (i). J'ai bien peu de titres à y figurer en quoi que ce soit, n'ayant fait qu'aborder en passant le sujet, sans pouvoir réellement le connaître et l'approfondir ; mais j'ai été beureux de voir mon impression confirmée par un avis aussi solide et aussi judicieux que le vôtre, et enfin jugé impartialement un homme qui l'a été trop sévèrement même chez nous, peut-être surtout chez nous. Bref, de toute manière, votre travail est définitif. Ce qui m'a particulièrement charmé et ému, c'est votre belle page sur Monnard et le vieux Suisse. On ne peut rien de mieux senti, ni de mieux dit. Le Suisse a un ranz éternel dans le cœur; je vais redisant et comme chantant ce mot à tout le monde, à Lausanne et ici. Il a presque enflammé Adert, qui du reste va reproduire vos articles. Enfin, vous nous avez fait un vrai bien, à nous tous qui aimons encore la Suisse à la mode antique.
« J'avais besoin de vous le dire. Il me semblait être encore avec vous à Lausanne et entre les tours d'Aï. Tempi passati, mais le temps, qui emporte tout, ramène tout aussi.
« Adieu, bien cher ami. Continuez vos travaux si variés, si pleins de toute sorte d'intérêt, si charmants et si utiles. Vous ne sauriez croire combien, même ici, on est dans l'étonnement de votre activité prodigieuse, et
(i) Cet article sur le général Jomini fut le dernier travail de longue haleine publié par Sainte-Beuve. 11 a été recueilli dans le tome XIII et dernier des Nouveaux lundis.
Dans une page que nous aimons à rappeler, et où il cite Charles Monnard et Juste Olivier, Sainte-Beuve constate que le Suisse reste toujours et partout Suisse. « Tout vrai Suisse, dit-il, a un ranz éternel au fond du cœur. » Olivier avait de bonnes raisons pour goûter particulièrement cette page sincèrement éloquente.
(q8 CORRESPONDANCE DE sainti -lu nvi
combien ceux par qui vous auriez plaisir à être apprécié vous apprécient.
« Je vous serre la main de tout cœur. Mes amitiés à Trouhat et à Veyne, si sa campagne électorale Ta laissé en état de me tendre la main et ne l'a pas trop meurtri .
« Bien à vous.
« Je suis, en passant, à Genève, d'où je pense repartir demain pour Lausanne, puis j'irai me confiner à Gryon (sur Bex, comme on dit en Suisse). C'est là que je vous invitais à venir, dans la première lettre, je crois, que je vous ai écrite.
« Lausanne, mercredi.
« Pardon pour cette pauvre lettre, griffonnée hier à Genève, en courant, après quoi, dès ce matin, je suis raccouru ici. Miue Olivier n'ayant pas revu Veyne, il ne vous aura rien dit de moi. Adieu, je vous serre encore la main. »
FIN DES LETTRES DE M . ET Mr
BIBUOTHECA
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