DE M1'"" OLIVIER
« [Mars ou avril] i8/|i (i).
« Savez-vous qu'une lettre aussi aimable et aussi tendreque la vôtre donne l'envie de n'y jamais répondre ; par une lettre au moins! Autrement nous y répondons assurémenl de toutes les façons; et même j'ose croire que, le caprice vous étant venu de descendre au fond de vous-même pour nous parler ainsi, vous y avez trouvé que ce n'était que du retour, à la grâce près. Cette grâce elle-même continuera l'idylle beaucoup mieux que moi, qui pourrais la gâter. Et si vous voulez savoir pourtant que j'avais besoin de vous écrire, je vous confesserai que j'ai mis une longue lettre pour vous, non à la poste, mais au feu. Pardonnez-nous donc un retard si peu oublieux, mais qui a pu vous paraître étrange, après vos témoignages d'amitié et après vos chères trahisons. J'appelle ainsi vos mots sur nous, vos citations aussi, dans l'article sur M. Tôpffer, que je viens à peine de bien lire (2), et qua mon profond regret on m'avait fait plusieurs fois effleurer dans ces lectures chez Mme Jacquet, dom vous faites ordinairement les frais. J'y ai bien retrouvé votre fine plume pleine de bonté, de mesure, d'amitié et d'excellents conseils. J'ai pris de tout cela beaucoup, et j'en jouis. Je jouis surtout, quant à nous, du courant profond de la pensée qui vous inspire ces révélations furtives, qu'à cause de cela je n'ai pas le courage de vous reprocher. Par d'autres côtés, moins intimes, j'applaudis également à votre réserve et à votre
(1) Réponse à la lettre de Sainte-Beuve du iG mars, (a Publié dans la Revue des Deux Mondes du i5 mars 1841 et ! reimprimé dans les Portraits contemporains.
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audace en citant des amis inconnus; notre avenir littéraire se dessinera nécessairement bientôt, ou se perdra pour toujours dans la brume. C'est à nous d'agir, si la fortune le permet, et sans être engagés de sorte à ne pouvoir faire qu'une retraite honteuse vers notre premier et obscur bonheur. Il se peut très bien que, la lutte et le théâtre entrevus, nous nous croyions obligés, si môme nous n'y sommes forcés, de le préférer à tout. Que n'en prenez-vous tout de bon une part, saut l'obscurité qui ne vous peut plus rien ! Beaucoup de tiraillements cesseraient si vous nous apportiez ce meilleur de Pans qui nous manque, savoir une vie un peu plus largement aérée. Et de votre part, vous auriez toujours un peu besoin de nous et du Lausanne, un peu rêvé, que nous vous avons fait.
« Ce n'est qu'ici où se trouvent des dévouements aussi pastoraux que celui dont toute la ville s'occupe depuis quelques jours (les bonnes âmes et les méchants y trouvent matière à interpréter chacun à sa façon). Votre ami, M. de Brenles, âgé de quatre-vingt-quatre ans, se marie avec une demoiselle qui en a bien cinquante et qui l'épouse pour l'adorer et le soigner. Il s'est fait prier pour accepter; mais enfin les bans se publient; et tous les détails sont fort honorables, môme le désespoir des autres vieilles filles, qui ne se consolent point de n'avoir pas songé à cela avant MUe de Schirding. Le marié est fort convenable et un peu contrit; sa famille furieuse, quoique assurée plus que jamais de la succession. C'est un hymen qui a toutes les douceurs, tous les piquants de la contradiction et de la jalousie. M. de Brenles quitte la maison où vous l'avez vu, et va demeurer chez sa femme.
« Nous allons maintenant, avec un égal ravissement printanier, à Cbamblande et à Rovéréa. Mais dimanche, à moins de grand froid, nous partons en famille
COtUUSBPONDANI I bE sainm -m i \ i
pour le vieux château de Duillier, où nous passerons la quinzaine des vacances chez Urbain. Pendanl ce lemps, on nous vernit et blanchit le salon et la petite chambre; les préparatifs me donnent beaucoup d'affaires, outre celles du courant, le départ de Marianne demain, et les soirées. C'est aujourd'hui chez M,le Ilerminie, hier chez Mm« Forel, tous les jours quelque part. Je suis bien aise d'échapper.
« A'oici un billet de M. Vinet, qui n'est pas une réponse, car il a rencontré le vôtre ici, que j'ai envoyé pourtant tout de suite. M. Vinet est à Veytaux, où il achève de se rétablir pour reprendre sans doute ses leçons au semestre d'été, c'est-à-dire à la fin d'avril.
« Dans peu, il doit partir pour Paris un jeune homme à qui nous donnerons sans doute une lettre de recommandation pour vous, pressée que j'en suis par les Forel, Jaquet, Monnard & O. C'est, en effet, collectivement que ces messieurs ont affaire avec M. Delâtre, car c'est le rédacteur de leur journal ; mais ils l'aiment et le considèrent individuellement assez pour lui avoir accordé un congé de trois mois pour tenter sa chance littéraire à Paris. La littérature et les vers, la philologie surtout, étant plus dans ses goûts et talents que la politique.
« J'ai peur qu'il n'y ait beaucoup d'illusions dans son fait; vous verrez. Adieu. Votre filleul est, danscemoment, sur mes genoux à me faire des agaceries qui compromettent mon écriture. Il vous aimera beaucoup s'il m'écoute penser, tout en m'empêchant de vous dire à mon aise, pour finir, combien nous vous aimons.
« Votre amie G, »
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DE Mme OLIVIER
« 9 mai i84i- « Comme pendant de votre baptême du comte de Paris, nous avons eu, nous, une fête républicaine. Sans être le moins du monde somptueuse, elle n'a manque ni de solennité, ni d'ensemble, ni d'émotion.
« Avant-hier, dans la cathédrale, le nouveau grandconseil a prêté son serment. L'église était comble jusqu'au faîte, et la vie animée de cette foule reudaitencore plus sensible sa beauté grande et tranquille. Je n ai rien vu de plus harmonieux, comme effet général, simple et saisissant. Le cortège, la cérémonie, tout avait le même caractère de choses qui remuent par le tond et non par les détails; mais la cathédrale, en soutenant tout, gardait à elle seule une perfection si magique qu'il n\st personne, ni parmi les regardants, ni ailleurs, qui n'en soit resté frappé. Il y avait aussi de la musique ; elle était bonne, mais je n'en parle pas, non plus que des festins qui ont suivi, ni des modestes fusées qui ont achevé, derrière Bourg, d'enchanter lasoirée de la loule. La nôtre, après celle-là, a recommencé au clair de lune, en société mélangée et dans les allées vides que nous n'avions pas le courage de quitter. Je vous ai regrette là ainsi que M. Mickiewicz, et ce n'était pas le cœur seulement, qui vous regrette partout. Malgré cela, nous comprenons Paris mieux que vous ne pensez.
« M Vinet n'est pas bien encore ; il reste laible. 11 a cependant repris ses leçons et publié un nouveau volume de Discours religieux ; il me l'a donné, mais je ne l'ai pas lu encore. Je ne lis rien, pas même mon Fort- Royal, que je viens de faire solidement relier pour le
prêter de nouveau...
I ORAESPONDANCI D] 6AINT1 Bl
«... Vous n'avons pas encore vu M. Eynard depuis son retour, mais Urbain nous écrit la satisfaction de son ami et ses souvenirs ; je me Batte qu'il viendra pourtanl avanl que la vag-ue du Léman ait trop lavé le sable et effacé les empreintes. Rien n'est plus intéressant (ou plus ennuyeux) que les g-ens tout fraîchement remplis de ,eur fuJet' Lèbre- Par exemple, m'amuse inBniment ,l,,'',n'1 » '" éent une immense lettre, en petites phrases •in retour d'une série de visites. Je vois les gens • et vous savez que j'ai le goût curieux, presque autant que vous, quoique assurément ce soit beaucoup dire.
« C'est, outre l'amitié, sans doute la saison ramenant lantde choses charmantes dans la nature qui fait que vous nous paraissez moins absent, ou bien plus fâché de être, plus près d'un retour. Il y a certains aspects du lac le soir, certains effets de brouillard violet qui succède a l'orage vers l'horizon des montagnes, certains encnantementsparticuliersdu paysage, desquels je ne m'accoutume pas à séparer votre souvenir. Je voudrais vous les conter, et je pense que je le ferai pour m'en donner une jouissance plus tranquille; mais au fond jesais bien que je ne suis pas encore assez ennuyeuse pour aimer à décrire, et vous pouvez tourner mes pages en paix D'ici cependant, on écrit tout : si j'en juge par les exemples qui echappenta Mme Forel, vous pourriez bien avoir une surprise que je préfère vous faire à huis clos M Delàtre vous dira peut-être qu'Olivier a fait un délicieux ouvrage sur Voltaire à Lausanne (et moi je ne l'avais pas invité à la soirée où l'on lut cela, exprès parce qu'il partait pour Paris), qu'ilaexcité un enthousiasmesigrand et si général qu'on voulait absolumentque nous l'envoyassions à la Revuedes DeuxMondes(M. Monnard et d'autres nous offrant leurs services, etc.), disant, avec quelque raison,qu'excepté les vôtres, on n'y avait vu de longtemps d'article mieux fait, aussi amusant et aussi spiri-
AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIEK /|6l
tuel. Notre commune modestie nous empêcha d'accepter rien de tout cela, comme vous comprenez, mais il fallut pourtant s'exécuter en quelque façon, et livrer ce morceau tant demandé à la Société d'histoire, qui s'en est donné le plaisir dans sa dernière séance puhlique.
« Mme Clara a fait ici une très grave maladie pendant une seconde grossesse. Elle se rétablit maintenant, et je la vois, pâle et faible, devant la fenêtre. — M. de Brenles est marié depuis quinze jours, et plus content de l'être qu'il ne semblait d'abord. Il passe l'été à Bex.
« Il paraît que M. Monnard ira cet automne à Paris ; et aussi M. Espérandieu (le ministre) qui a failli avoir un revenant chez lui. Après avoir mis à sa poursuite, des semaines durant, les écoliers du gymnase et beaucoup d'autres gens, après bien des incidents comi-tragiques, le dit revenant s'est vulgairement converti en amoureux d'une jolie, domestique.
« Nous n'avons point encore vu le Malgache, que nous recevrons de notre mieux.
« Mille choses tendres des enfants et de vos amis, cher ami. »
DE Mme OLIVIER
&. Dimanche, 23 mai 1 84 1 (0-
« En ouvrant aujourd'hui le Semeur, j'ai vu votre
mine à l'aspect de ce quatrième article sur la Divine
épopée et j'ai lu tout au travers de votre impression,
riant à moitié, mais la trouvant fort juste (2). Le pire,
(1) Réponse à la lettre de Sainte-Beuve'du 18 mai.
(2) Cette longue étude de Vinet, vraiment un peu disproportionnée avec l'intérêt du poème de Soumet, a été réimprimée dans les Études sur lu littérature française au dix-neuvième siècle, t. III.
/|f)2 CORRBBPONDANCB DE BAINTB-BBUVE
c'est que M. Vinet est tellement convaincu lui-môme de sa parité avec l'archevêque de Grenade, quanl au déclin des homélies, que cela ferme la bouche à toute observation. On tâche de le remonter par le succès mérité de ses admirables Discours, nouveau volume qui ne vous est sans doute pas encore tombé entre les mains ; mais des articles, pas un mot n'est possible. Je vous recommande les seules pages que j'aie lues jusqu'ici, un sermon sur la soumission ; il n'y a rien de plus chrétiennement beau.
«... Le Malgache est arrivé, ou du moins arrivera lundi de Genève; il y a eu déjà plusieurs lettres échangées à propos d'un petit livre que, je crois bien, Ducloux imprimera. Sa correspondance est aimable et la confidence qu'il nous a faite de certaines lettres de M",L'Sand, fort curieuse; nous lui en g-ardons le secret. Nous y sommes d'ailleurs intéressés, puisqu'elle parle de nous et que c'est à ce propos qu'il nous les envoie. Tout cela me divertit assez ; vous croirez que c'est à cause du printemps dans lequel je vis. Vous y êtes bien pour quelque chose dans ce printemps-là, car j'aime que vous nous aimiez et que vous l'écriviez souvent; cela me donne de la gaieté en général et même de la résignation pour aller sans vous en pèlerinage dans les sentiers où vous aviez promis, menteur! de revenir chaque année. Eh bien, tant pis pour vous si les églantines sont fleuries. à toutes les haies, si les hirondelles sont revenues entourer de leurs cercles joyeux nos hardis balcons, si le paysage qui m'attire tous les soirs est aussi sublime dans ses grandes lignes fuyantes qu'exquis dans les détails de ses moindres guirlandes, si la nature enfin est à ce momentci, sans vous, si belle, si enchanteresse, si indescriptiblement nouvelle, qu'Eynard, comme s'avouant vaincu, s'est traîné pendant deux jours de banc en banc, devant cette perspective, sans pouvoir s'en arracher et comme
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enivré. Voilà l'impression la plus vive qu'il m'ait contée. Cependant il m'a bien conté Paris; surtout vous et votre bonté.
« Notre petit Charles-Arnold (i) se conduit comme un ange, dont il a la mine, une fois les yeux fermés qu'il a trop vifs pour cela. Je voudrais que vous le vissiez à cette heure, endormi dans une corbeille où on l'avait posé. Mille choses de tout le monde à vous, et de nous toutes les tendresses d'amitié. »
DE Mrae OLIVIER
« [Juin] i84i (a).
«Pour vous faire plaisir je lirai Rousseau et Mme Forel me le prêtera, Héloïse, Confessions, etc., ôtes-vous content ? et me gronderez-vous de ce que je le ferai pour vous et non pas pour moi, ni pour Rousseau ? Ni l'article de G. Sand, ni la Revue, ni rien ne nous est parvenu ces temps-ci : excepté le Malgache. Il s'est arrangé avec M. Ducloux pour son petit livre de botanique, dont celui-ci a acheté le manuscrit, et qu'il publiera dès que l'auteur sera de retour d'une course en Suisse. Dans l'état des affaires, le traité nous a paru fort avantageux pour M. Néraud (3oo livres de France et je ne sais combien d'exemplaires, rendus à Paris) ; mais, pour que l'éditeur s'en tire, il devra y mettre du savoir-faire. La préface môme de Mme Sand est un embarras pour la partie de l'édition qui se vendra ici, parce que l'ouvrage est destiné aux jeunes gens et que, pour les mères, institutrices et public religieux, Mme Sand est le contraire d'une
(i) Filleul de Sainte-Beuve et de Mickiewicz.
fa) Réponse à la lettre de Sainte-Beuve du 2 juin.
J64 ' 0RRE8P0ND \tiCE DE s mm i -BEI \ i
autorité compétente. On sera prol)al)lement réduit à enlcver sa préface, mais ne le lui dites pas.
e Malgache esl d'une pétulance qui nous a quelquefois, par éclair, rappelé votre vivacité française : cette promptitude va même si loin qu'il < st descendu de bateau à Morges, se croyant à Ouchy. Il a paru content ici et nous a témoigné beaucoup de reconnaissance d'une réception la plus simple possible.
Figurez-vous que je suis assez folle pour regarder souvent de ma fenêtre si vous n'arrivez point. C'est tout le remède que je sais imaginer à des maux qui nous affligent vivement et à votre disposition d'esprit abattue, qui nous fait souhaiter autant que vous, et pour nous aussi, un moment où vous puissiez respirer hors de votre chaîne.
o Vous ne m'avez iamais dit à cet égard votre dernier non. Persuadée, en vous lisant, que vous ne pouvez venir, je recommence tôt après à combiner avec nos désirs et la possibilité vague des choses changeantes, une espèce d'espérance à laquelle je me tiens. Elle m'a déjà fait souvent tourner la tête, et même pendant que je vous écris. La blonde Marianne nous a fait une petite visite qui a fini hier,
« Que vous nous avez amusés avec vos descriptions du discours Hugo, auquel je reprocherai seulement à présent d'être trop belles et trop flatteuses. L'écarlate est un peu faux teint ; le Paixhans un peu raté ; le métal n'est que du plaqué. Cela est digne, dans son genre, de la Marseillaise de la paix. Ces gens n'ont donc jamais compris le vieux bon mot qui traîne partout sur ceux qui ne quittent pas un trait d'esprit qui leur est échappé jusqu'à ce qu'ils en aient fait une sottise. Ainsi font, Hugo de son éclat, Lamartine de sa poésie, et quelquefois G. Sand de ses systèmes : mais celle-ci du moins garde sa fine plume, ferme et libre. Quant aux autres,
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vraiment, ils ne gardent rien ; et vous, vous seul, savez, sans renoncer aux qualités propres, tout à fait particulières à votre esprit, y ajouter sans cesse ce qui peut le faire mieux goûter par l'esprit des autres et l'élever à toute sa valeur. Prenez donc courage pour travailler. Vous le faites avec succès, avec avenir, avec gloire. C'est pourtant quelque chose dans une carrière entravée, que de sentir qu'on réussit, que de voir incontestablement sa place toujours plus haute et pour le présent et surtout pour la sévère et calme postérité. Votre cabinet doit avoir des moments où vous vous rendez nettement compte de tout cela hors de l'engouement et de la mode et des propos du jour.
« Vous ne me parlez jamais de M™ de Taschèr : vous la voyez pourtant, n'est-ce pas ? Ici, tout le monde est bien ; M™* porel et Berger à la campagne, MmeMormard et monsieur au théâtre tous les soirs, où nous les voyons quelquefois, M™ Jacquet la colonelle à Aix avec son père.
(y Mille tendresses de cœur les plus vives et les meilleures.
<( Votre amie, « G. 0. »
DR Mme OLTVIER
« Eté 1841.
« Vous rendriez, cher ami, un grand service au canon de Vaud d'une part et de l'autre au président embar- Rssé du conseil d'Etat, si vous parveniez à découvrir ce ju'est un M. Boulian qu'on nous offre comme profeseur de littérature latine. Il enseigne en cette qualité (ou •rofesseur de seconde) à Strasbourg. Il est élève de Ecole normale. Comme il ne veut pas se brouiller, dit- I avec la Sorbonne, ou qu'il est trop prudent pour
OORRESPONDANI I M s.vini i -iii.rvi.
s'aveuturcr à la poursuite d'une position, il a fait offrir ses services |>ar des personnes dont l'avis a une certaine autorité, mais non suffisante cependant pour conclure son affaire. Les renseignements que vous donnerez, surtout si vous permettez qu'on les appuie de votre nom auprès des gens qui décident, seront beaucoup plus concluants et définitifs. Mon frère vous prie donc de vouloir bien donner sur ce point toutes les lumières qu'il vous sera possible «le réunir et vous fait d'avance mille excuses des embarras et ennuis de cette tâche ingrate ; vous assurant, au surplus, qu'on fera exactement l'usage que vous voudrez de votre nom et qu'on ignorera parfaitement, si vous le désirez, l'origine des renseignements. Le monsieur lui-même a demandé instamment qu'on ne le compromît point en ébruitant sa démarche et ses intentions. Il n'y a encore précisément aucune négociation ni même délibération entamée ; le conseil d instruction publique attend là-dessus les ordres du conseil
d'Etat.
« Ah ! je respire, ma commission faite, comme une personne qui vient de monter tout d'une haleine nos trois étages ! Je viens de recevoir votre chère lettre, les billets sont à leur adresse ; il me tarde de vous répondre et de vous dire que vous êtes toujours aimable, mais bien plus quand vous nous aimez, ou du moins quand vous le laissez voir. Je commençais à être préoccupée de votre silence ; tantôt il m'inquiétait, tantôt il me laissait rêver une de ces visions obstinées qui reviennent en depil de tout. Je vous en ai dit quelque chose. Eh bien, j ai failli croire, encore, que vous viendriez, et quand vow me diriez que vous n'en avez nullement eu la pensée j'aurais peine à vous croire, et je me rabattrais sur I désir, que vous exprimez si doucement. Un jour, ef regardant le bateau à vapeur qui faisait sa courbe ordi naire pour entrer dans le port d'Ouchy, je sentis qu i
AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER 467
nous amenait quelqu'un, et une demi-heure après, quand Olivier entendit des pas sur l'escalier, il me demanda : Qu'est-ce donc ? je lui répondis tranquillement : C'est Urbain. C'était vrai.
« Vous allez avoir peur que je ne tombe dans les lubies et dans les extases. Pour vous rassurer, je vous conterai que, me portant à merveille, je suis allée ce matin, avec Olivier et mon frère, faire une visite au dix-huitième siècle en personne, vivant et mort, pourtant point enterré ni spectre du tout. Il nous a fait servir du jambon farci et d'excellentes tartines, fait du café dans une machine à vapeur en ébullition ; enfin il nous a très bien reçus, et nous a fait promettre que, quand vous viendrez, vous lui rendrez aussi vos devoirs et hommages. Ce réel ennemi des fantômes, nous l'avons trouvé à Mézery, château-campagne de M. Constant d'Hermenches, et l'une de ses formes n'était rien moins qu'une galerie de belles dames, peintes en costume fort dégagé, souliers à talons et guirlandes roses, accompagnées de tous les merveilleux du temps (à Lausanne), et de Voltaire luimême, croqué dans une représentation de Zaïre avec toute cette noble compagnie. Ces portraits sont intéressants et vaudraient de plus rudes fatigues que celle d'être reçus par des gens fort aimables, dix-huitième siècle aussi, qui vous expliquent tout cela à merveille et ne sont pas moins bons à étudier que ces fameux panneaux peints : c'est aussi de l'ancien canton de Vaud et, sans vanité, nous pensions que nous formions à nous trois un échantillon de troisième manière, et plus actuelle ; confidence que, toutefois, je ne ferai qu'à vous (i). « A propos du passé, ou plutôt du présent : on a élevé,
(i) Ces peintures, qui existent encore, exécutées vers 1757 par le peintre Dalberg, décoraient primitivement le château d'Hermenches. irès Moudon. Elles furent transportées, en 1808, au château de Vlézery. (Voir le bel ouvrage, récemment paru : Peintres genevois, le Daniel Baud-Bovy, pages 53 et i3g.)
J68 ' ORRJ BPONDANCE i" 9AI 1T1 lEUVl
enfin, le monument du major Davel, à Gully. C'est un bel obélisque à l'une des faces duquel on lit :
AU MAJOR DAVEL
MORT POUR l'iNDÉPENDA.MI.
ni. SO» PÂY8.
Sur une autre face sont -raves quatre vers dont, s'il vous plaît, vous devinerez l'auteur, en vous souvenant, pour juger leur effet, du cadre immense et silencieux du ciel, du lac et des montagnes :
A son pays esclave offrant la liberté,
Comme un héros antique il mourut seul pour elle,
Et pieux précurseur de notre ère nouvelle,
Il attendit son jour dans l'immortalité.
<( Olivier veut que je vous dise que ces vers sont de
moi.
« Dans quelques jours, vous verrez arriver M. Espérandieu avec un billet de nous pour vous, qu'il a demandé. C'est le frère de notre ami, celui chez qui nous avons, un soir, pris le thé,- vous et moi, avec MM. Vinet, Chappuis, etc. — La maison de mon frère est, en effet, à deux pas; on communique par le verger, c'est ce que j'aurai voulu dire avec ma campagne. Ma bellel sieur est aux Agites, où son mari et Olivier iront la chercher, demain, s'il fait beau.
« Je suis bien heureuse de penser que votre livre avance, ou avancera ; cela console un peu, mais pas tout à fait. En attendant, je fais comme un monsieur qui s'informait, l'autre jour, avec impatience, de votre second volume et qui finit par dire : « Eh bien, j'ai trouvé un remède, je recommencerai le « premier >> ! N'est-ce pas, il faut beaucoup recommencer le passé, en attendant l'avenir, et y reprendre ce que le présent ne donne pas ?
AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER 4D9
« Olivier s'impatiente de la longueur de ma lettre, et j'ai, peur pour vous aussi. Un seul mot encore : nous avons une grande inquiétude à l'occasion de M. Monnard, qui nous menace de s'en aller à Berne. C'est une perplexité désolante et dont l'issue, s'il nous quitte, sera plus désolante encore.
«Faites-vous raconter par M. Espérandieu. Adieu, nous vous aimons beaucoup. »
DE Mme OLIVIER
ce Paris, samedi matin, mars 1842.
«Vous allez être ravi ! Encore aujourd'hui vous échappez à cette position d'ami parisien d'une campagnarde, qu'enfin je vous allège. Je m'en vais à la galerie Aguado, chez Mme Eynard, chez M. du Bochet, que j'ai, hier, cherché vainement, son adresse s'étant trouvée fausse. Je ne rentrerai qu'à la hâte pour dîner et repartir, peutêtre pour votre concert, peut-être pour le théâtre. Demain je sors pour être à deux heures à un autre concert, de par Mme de Gasparin. Le soir, je vais à Don Juan, aux Italiens, avec Mickiewicz. J'espère que voilà une vie dissipée et digne de vous satisfaire. Ah! cher ami ! si vous aviez voulu faire l'effort nécessaire pour bien comprendre ma position ici et mon voyage, combien vous m'auriez épargné de souffrances ! Votre amitié est bonne, charmante, douce à retrouver, mais je ne la reconnais plus. Est-ce bien vous qui croyez que quinze jours d'étourdissement ne sont pas, pour moi, une perte inutile et irrémédiable? Est-ce bien vous qui pensez ainsi ? Vous n'avez donc pas lu mes lettres ? Ou bien vous les jetiez sur l'heure dans un abîme d'indifférence et d'oubli. Je vous en prie, ne prenez pas ceci pour un
'i;11 C0RRE9P0NDANC1 D SAINTE- BEUTE
reproche, ce a'esl qu'au ètonnement; un étODnemonl qui vous comprend môme autant qu'on peut le faire et qui n'existerait pas si je vous avais trouvé moins disposé à reconnaître, à exagérer en certain sens les droits de l'amitié pour me rendre toutes sortes de bons offices à l'exception du seul qui importât véritablement. Je n'ai rien dit avant dimanche, puisque c'était inutile, mais je vous en conjure, passé ce jour-là, remettez mon manuscrit, puisque vous voulez le faire, et que je puisse au moins dans une quinzaine, après le refus que j'attends, commencer véritablement mes démarches auprès des libraires. Je ne sais si Olivier viendra. Je lui écris de ne le faire qu'armé d'un stoïscismeà toute épreuve, et il en a moins que moi, pour moi. La lutte contre les choses est assez grande pour qu'il soit sage de n'en créer point d'autre. »
DE M. ET Mme OLIVIEll
« Ce mercredi 6 mars (i844).
« Mon cher ami, ... <<"\Je vois M. Vinet plus qu'autrefois. Nous parlons souvent de vous. Il vous aime bien. Pardonnez-lui ses faiblesses littéraires, et même son article Z. sur la Jeanne de M. Porchat, article que vous pourrez lire en son temps dans la Revue suisse. C'est tout ce que M. Vinet pouvait écrire de plus fort contre (encore le prendra-t-on pour) et tout ce qu'on pouvait dire ici. »
DE Mme OLIVIER
.... « Je vous ai dit déjà que le cours de M. Vinet fai-
AVEC M. ET M'ne JUSTE OLIVIER 47 1
sait merveille. Cela ne fait que croître. C'est le premier grand succès en ce genre, après le vôtre.
« Dites-nous une fois si vous avez rencontré les Jacquet. Il y a soirée, pendant que je vous écris, chez Mme Forel, ma voisine : je n'y suis pas, à cause de la mort de mon dernier vieux parent, à Aigle, un grand-oncle, dont la disparition, fort naturelle, m'a laissé l'âme un peu en deuil. Sans être vieille, j'ai déjà un passé d'enfance et de jeunesse tout enseveli. On sent ces choses quand on vit ici. Mais il y en a d'autres, toujours plus précieuses, qui restent pourtant et qui consolent ; votre amitié est au premier rang de ces biens du cœur ; vous le savez. Adieu, bien cher ami. Je vous serre la main bien fort. »
[Décembre i845 J
« Mon cher ami, « Vous a-t-on dit que j'avais passé chez vous après le i5? Je voulais vous serrer la main et vous remercier de vos billets d'Académie, dont nous avons profité de notre mieux. Depuis, un nouveau surcroît d'occupations et de lettres particulières pour arriver à quelque chose de passable avec cet œil d'Arnold m'a empêché de retourner vous voir. Maintenant, nous commençons enfin à entrevoir le terme de ce pénible état, en sorte que nous repartirons dans peu, si nous ne trouvons rien d'ici-là. Mais pour aller où ? Il a été question là-bas, dans leurs projets pour mettre l'instruction publique sur un nouveau pied, de supprimer la chaire d'histoire; c'est ainsi qu'ils entendent la réorganisation. Ruchet a été de nouveau chassé par une démonstration populaire et il
.\-\l COnntfSPOtfDANCil D1 swmi.-m
va revenir ici très prochainement pour y faire ou y accepter n'importe quoi. Notre idée de librairie s'en va eu fumée par suite de difficultés matérielles et des renseignements que nous avons eus. J'ai pensé à me confiner dans quelque coin, au Tessiu ou àNeuchâtel, et à y donner des leçons particulières, car, à Lausanne, il ne peut plus en être question. Mais c'est une chance bien incertaine et bien dure; il me revient de plusieurs côtés qu'en agissant ici auprès de quelque homme influent, on pourrait arriver aisément à me faire charger de quelques travaux spéciaux, dans les ministères, travaux plus ou moins littéraires, comme des recherches, des collations de manuscrits, etc. Cela a été fait déjà plusieurs fois pour des étrangers. Ce sont des places qui n'existent pas, mais que l'on crée, pour la personne même à qui l'on veut les donner, et dans lesquelles, une fois le travail fini, elles n'ont pas de successeurs. Je vivrais ainsi en attendant pendant quelques années; au bout de ce temps il se trouverait autre chose, et pendant ce temps même, je pourrais me ménager d'autres ressources. Plusieurs personnes me disent qu'un mot de vous en ce sens à M. Vitet ou à M. de Rémusat ferait trouver et faire promptement la chose. Ma position est trop grave pour que je n'aille pas à vous franchement, même pour cette simple éventualité dont l'idée ne m'était pas venue. Il y a aux archives étrangères un monde de papiers concernant la Suisse. N'y aurait-il là rien pour moi? Voyez, je vous prie, mon ami, à m'aider en cela. Donnez cette idée ou quelque autre analogue à celui à qui vous penserez devoir vous adresser, car il faudrait, autant que possible demander quelque chose d'un peu précis et insister vivement, pour ne pas avoir à faire à de vagues promesses. Veyne (i) m'a dit que vous étiez
(i) Médecin ami de Sainte-Beuve.
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très occupé, mais vous trouverez bien un moment pour moi. La santé de Mme Olivier est de plus en plus mauvaise et je crains que, si nous ne sortons pas bientôt de la situation accablante où nous sommes, sa santé ne se détruise pour jamais. Cette épreuve me serait-elle encore réservée !
« Adieu, je vous serre cordialement la main.
« M. Clément me dit que ces places exceptionnelles s'obtiennent facilement, mais qu'il faut qu'elles soient demandées par quelqu'un dont la recommandation puisse faire autorité. H y a quelques années un M. Bonnet, un jeune homme qui n'avait pas de titre marquant, avait été chargé, par exemple, de collectionner à la Bibliothèque Royale des documents sur Richelieu. Cela ne lui prenait que fort peu de temps et il recevait pour cela 2000 francs par an. Ce serait bien peu pour moi, mais ce serait toujours un commencement. Les archives suisses surtout m'iraient à merveille, et dans ce moment l'idée pourrait paraître bonne. »
« A Paris (décembre i845) (i).
« Je vous remercie de votre lettre, mon cher ami. Je ne puis guère y répondre à l'instant; seulement ne pensez plus à cette affaire. Quant à la Revue, je vous assure que j'ai fait tout ce que j'ai pu, au milieu de la vie si diversement et si tristement traversée que j'ai menée à Paris. J'ai laissé l'article Genève, qui me plaisait et sur lequel Buloz s'est montré froid ; j'ai fait l'article qu'il
(i) Réponse à la lettre de Sainte-Beuve, de ce dimanche probablement décembre i845.
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demandait, au point de vue et dans le but qu'il voulait ; puis après quelques tentatives encore de ma part, je n'en ai plus entendu parler ; j'étais prêt cependant, et je le lui ai dit et écrit, à le retravailler sur ses notes ou à le laisser refaire à un autre d'après mes indications. Il est maintenant arriéré et n'est plus guère bon à rien. J'ai répondu à toutes les demandes de Buloz pour sa chronique, et il n'a jamais tiré de mes lettres que quelques phrases mal comprises, ou le plus souvent rien du tout. Je ne lui en ai pas voulu, je n'y ai pas môme songé, et je ne vous le rappelle que pour montrer que je ne me suis refusé à rien.
« Quant à vivre quelques années sans autre perspective prochaine que d'écrire quelques articles dans la Revue, je suis dans l'impossibilité matérielle de prendre ce parti. Voilà pourquoi j'ai songé à des leçons particulières n'importe où, à Neuchâtel,ou même ici, si, comme tout l'annonce, ma position est perdue à Lausanne. Sur le dernier point de votre lettre, celui qui nous tient le plus au coeur, n'est-ce pas plutôt à nous à vous dire que c'est pour nous bien plutôt que le rivage fuit et que les liens sont brisés? Voyez donc, cher ami? Il n'y a rien entre nous que cette maussade chronique contre laquelle bien plus que vous je me suis fâché! Si vous aviez pu vous résoudre à en rédiger comme précédemment les articles où, sans le savoir, je pouvais vous compromettre ou vous blesser! Mais il n'est pas étonnant que, devant la faire tout seul et à contre-cœur, je la fasse mal ; n'ayant ici point de journaux, point de livres sous la main, n'ayant d'ordinaire pas même le temps d'aller faire un tour au cahinet de lecture, je suis obligé de m'en tirer comme je puis.
« Ce que vous appelez un manque d'unisson littéraire avec vous n'est ainsi qu'ignorance, impossibilité d'atteindre, découragement profond sur moi-môme et sur tout.
Gela fait-il que je me sépare de vous? Bien au contraire cela m'y rattacherait plus que jamais, mais nous ne nous voyons, nous ne nous écrivons plus. Je ne vous en fais pas de reproche ; seulement, je ne puis m'en faire davantage à moi-même, et je me résigne. J'espère que du moins par le cœur, près ou loin l'un de l'autre, vous croyez bien que nous nous entendrons toujours.
« Demain, j'ai un rendez-vous à quatre heures et je suis en course toute la journée pour des commissions pressantes et pour Arnold. Je ne pourrai donc aller vous voir; mais ce sera au premier jour que vous m'indiquerez. C'est tout ce que je pensais vous dire ce soir, et voilà une longue lettre; elle vous prouvera du moins, pour les avoir interrompues, que je n'ai pas perdu mes vieilles habitudes d'amitié.
(Commencement de 1846.)
« Mon cher ami, « Je ne suis pas allé vous voir et m 'expliquer avec vous, parce que Mme Olivier, convalescente quand vous l'avez rencontrée, est retombée malade, et que moi-même je suis assez indisposé depuis ces jours-ci. De plus, je ne puis, en vérité, penser qu'à Arnold, qu'à l'horrible nécessité que ce pauvre enfant doit subir (i) et dont je dois si cruellement décider pour lui. Elle ne me permet pas même d'entrer dans beaucoup de détails, ni de leur accorder l'importance qu'ils ont sans doute en eux-mêmes, mais que je suis hors d'état de leur donner en ce moment.
(i) Une opération à l'oeil,
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Je tiens cependant à vous dire qu'ayant cru mettre une scrupuleuse attention à ne pas vous faire de la peine, mon seul regret ne peut être que de n'y avoir pas réussi. J'ai tu, sur M. Cousin, ce qu'en allant à l'ensevelissement de Labitte vous m'indiquiez comme ne devant pas être dit, par exemple ce qu'il avait écrit, je crois, à Schilling-. Pour le reste, comme vous aviez dit bien pis de Villemain sous le nom du Dr R., j'ai cru pouvoir m'aventurcr en liberté.
« Quant à Carmen (1), je venais de le lire. C'est moi qui vous en parlai le premier. Lk-dessus vous me pressâtes de vous en donner mon avis (pendant notre dîner). Voyant que vous n'en aviez pas toute la bonne opinion que je croyais, et que je me rencontrais avec vous, comment aurais-je pu penser, la nouvelle ayant paru, que je ne pouvais pas exprimer une partie de mon sentiment à son sujet ! Ce n'est môme qu'en votre considération qu'il n'a pas été plus sévère; et, si vous voulez bien y réfléchir, vous verrez qu'il ne l'est pas assez. Il y a au fond de cette œuvre, et de toute cette tendance littéraire, quelque chose de profondément mauvais que, pour ma part, je n'ai aucune envie, ni aucune raison de dissimuler. Après tout, tel qu'il est, ce petit article, et celui sur M. Cousin, et tous les autres de cette malheureuse chronique, ne sont-ils pas très favorables, très honorables? Ils le sont beaucoup trop, et si ceux qui en font le sujet pouvaient en être blessés, ce ne serait, il m'est impossible de le voir autrement, qu'une petitesse de plus. Si vous croyez que la Revue leur tombe entre les mains, qu'ils vous soupçonnent et qu'ils vous en veuillent, il m'est d'ailleurs bien facile de vous donner une déclaration très précise que vous n'êtes, ni de fait ni d'in-
(1 ) Olivier avait jugé assez sévèrement Carmen, la nouvelle de Mérimée, que venait de publier la Revue des Deux Mondes.
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tention, l'auteur de cette chronique ni de celles des mois précédents. Tout sera mis sur le compte de la rudesse helvétique, dont je m'étonnerais pourtant qu'on voulût bien prendre tant de souci ; tout a été d'ailleurs fait pour la Suisse, où ce compte rendu a fort réussi.
« Au surplus, mon parti est pris. Je terminerai cette année ayant dû prendre à cet égard les engagements les plus positifs. La Revue était aussi une entreprise matérielle que je n'ai pas le droit de compromettre pour mon plaisir. Mais je prierai le nouvel éditeur de chercher un autre chroniqueur pour l'année prochaine ; s'il n'en trouve pointée lui jouerais un trop vilain tour de ne pas l'aider à soutenir une charge pesante dont il m'a débarrassé. Je ferai alors cette chronique tout autrement, sans anecdote secrète, mais sans réticences ; elle sera infiniment moins piquante, mais elle sera plus libre, et je tâcherai de compenser un peu les détails d'intérieur, que je préfère aussi maintenant ne plus vous demander par les grosses et publiques vérités.
« Quant à moi, le mécontentement, le dédain ou l'inattention de ces messieurs m'importent fort peu; je n'en aurais pas le moindre souci, quand même je serais moins persuadé que je ne le suis que leur règne est passé. Je méprise trop la vie littéraire telle qu'ils l'ont faite et telle qu'ils l'exploitent avec autant de petitesse que d'égoïsme pour vouloir en rien m'y associer. Ma vie est devenue de toutes parts trop sérieuse pour que je ne préfère pas cent fois rester pauvre et ignoré dans la foule que de monter sur un théâtre à ce prix. Voilà mon sentiment bien calme, bien réfléchi sur cette affaire. M™* Olivier, qui vous a vu, est plus peinée que je ne le suis (i). Mais ce que je désire, c'est de ne plus vous faire, même nvolontairement, de la peine, et voilà pourquoi je ne
(i) Le passage souligné est barré dans le brouillon.
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veux plus de cette chronique, ou la veux telle quelle ne puisse en rien vous inquiéter. »