‹ Correspondance inédite avec M. et Mme Juste OlivierChapitre 2 sur 14 · XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI · texte numérisé non relu

XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI

MCI, . ,

H. \ ETE mu': DE CET OUVRAGE :

Douze exemplaires sur papier de Hollande,

numérotés de i ii i->.

JUSTIFICATION DU TIRAT.F.

PQ

.ZsA"b ItOV

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays., y coaipris la Suède, la Norvège et le Danemark.

AVERTISSEMENT

En réunissant en volume les lettres de Sainte- Beuve à Juste et Caroline Olivier publiées en 1903 et 1904 par la Revue des Deux Mondes avec une introduction et des notes de M. Léon Séché, il n'est pas sans intérêt de constater combien le Sainte- Beuve qu'elles dévoilent est différent du Sainte- Beuve généralement connu.

On est souvent tenté de prendre pour de la naïveté les illusions généreuses de ceux qui l'ont vu à Lausanne et qui, charmés par son esprit, éblouis par son talent et trompés par sa facilité à s'adapter avec une sincérité réelle, mais fugitive, aux pensées d'autrui, ont pu croire qu'il avait aussi du cœur et qu'il était réellement conquis à leurs idées, voire même à leur sentiment chrétien. — Il est facile de juger l'homme après l'avoir suivi dans toutes ses évolutions, mais pour ceux qui le voyaient dans cette première phase de sa vie, il

AVËHTISS) Ml N i

étail vraimenl impossible de deviner celle nature de caméléon.

L'illusion fut donc toute naturelle ei c'est cequi, en iS!7, après la première visite de Sainte-Beuve en Suisse, encouragea M. et Mme J. Olivier à le presser de se mettre à son œuvre de Port-Royal. Ils voyaient pour lui un bien moral et même un appel divin à occuper sérieusement sa vie.

Il est fort regrettable que l'influence élevée et pure des personnalités d'élite qu'il fréquentait à Lausanne, les Monnard.Ies Vinet, les Olivier, etc., n'ait pas eu dans son âme un rayonnement plus prolongé. Gela l'aurait maintenu peut-être dans une atmosphère plus haute et plus morale et l'aurait aussi empêché de laisser sa vie privée aller à la dérive sans phare et sans boussole, ce qui, malheureusement pour sa gloire, l'a diminué et abaissé aux yeux de ses contemporains comme à ceux de la postérité.

Mm« Olivier lui écrivait le 29 août 1887, sous les yeux de son mari qui le pressait de son côté de prendre une décision.

« Ne s'agit-il pas en effet de savoir pour quoi vous vivez et vous voulez vivre... c'est un choix moral plus qu'un autre que vous allez faire. Si je ne me trompe, votre conscience vous a dit : que vous retirer à l'écart pour examiner le grand

AVERTISSEMENT

problème de la destinée vous conduirait à trouver Dieu et à l'accepter.

« Quand il se pourrait faire que vous n'eussiez d'autre profit religieux que d'avoir obéi à ce que vous sentez au fond de vous-même être un appel moral, vous seriez encore amplement dédommagé de ce qu'il vous en a pu coûter. Aucun de nous ne saurait sans éminent danger mépriser l'évidence d'une direction divine. Votre conscience intellectuelle, si je puis ainsi parler, vous tient à peu près le même langage. Elle vous montre assez clairement les avantages d'un long travail, austère et utile, au bout duquel un peu de repos pour la pensée sera légitimement acquis.

« J'ose donc vous presser, vous conseiller, vous conjurer même de bien réfléchir avant de dire non, si vous y penchiez. »

Ainsi pressé par ses amis et séduit aussi par l'idée de l'oeuvre à laquelle il pensait depuis longtemps, Sainte-Beuve se décida à s'occuper activement de Port-Royal. — Si, à ce tournant de sa vie, il n'avait pas trouvé sur sa route l'amitié vive et agissante des Olivier, cet intérêt intelligent et affectueux à le pousser, à lui aplanir les voies, à lui mettre en un mot le pied dans l'étrier, il est permis

4 AVI IUISSI Ml NI

de se demander s'il aurait eu, seul, le courage de faire le pas décisif qui l'arrachait à toute sa vie do Paris, et si ce Port-Royal, qui devait contribuer si puissamment à faire sa réputation, n'aurait pas couru le risque de rester encore longtemps à l'état de projet.

A-t-il rendu aux Olivier, non pas les mômes services, mais une amitié aussi complète et aussi désintéressée que la leur? On pourra en juger par la lecture de ses lettres et aussi de celles de Juste et Caroline Olivier que, grâce à l'extrême obligeance de M. le Vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, nous avons pu joindre à ce volume. Malheureusement, il n'a été retrouvé qu'un petit nombre de ces dernières, mais elles répondent aux lettres de Sainte- Beuve et les éclairent. On pourra facilement, grâce à elles et par elles, se rendre compte de l'atmosphère morale dans laquelle vivaient les amis de Sainte-Beuve, si différente de la sienne, et voir qui a eu le beau rôle dans ces rapports d'amitié qui ont duré de i83y à 1869, avec quelques éclipses du côté de Sainte-Beuve.

Th. Bertrand, née Olivier.

INTRODUCTION

Les lettres de Sainte-Beuve, que nous publions ci-après, forment sans conteste la partie la plus importante de sa vaste correspondance. Leur existence était connue depuis longtemps. On savait que Juste Olivier et sa femme avaient joué un rôle considérable dans la vie de Sainte-Beuve, qu'il avait entretenu avec eux des relations d'amitié, de l'année 1837, date de son premier voyage en Suisse, à l'année 1869, date de sa mort. Mais pour des raisons que nous n'avons pas à apprécier ici, la famille Olivier avait refusé jusqu'à ce jour de livrer ces lettres à la publicité. Tout au plus, à différentes époques, et dans l'intérêt de la vérité historique, avait-elle permis à quelques biographes de les parcourir et de prendre copie de certains fragments. Et lorsque M. Jules Troubat fit paraître, en 1876, le petit volume des Chroniques parisiennes que son maître avait données, de i843 à i845, à la Revue Suisse sous le voile de l'anonyme, M. Juste Olivier

0 CORRESPO.NDANCB l>K BAINTE-BEUVB

ne lui communiqua ou ne l'autorisa à réunir que la partie qui avail été imprimée, se réservant d'utiliser lui-même, quand il le jugerait à propos, la partie demeurée inédite (i).

La publication de ces lettres de Sainte-Beuve a donc toute l'importance d'un événement littéraire. Non seulement, en effet, elle comble une lacune regrettable dans la correspondance éditée du grand écrivain, laquelle ne contient pas moins de cinq volumes, en comprenant les Lettres à la Princesse et les Lettres à Collombeti mais elle va permettre d'écrire sa vie, ce qu'on ne pouvait pas faire d'une manière définitive, même après la mise au jour de ses lettres à l'abbé Barbe, si précieuses pourtant au point de vue de ses divers états d'âme. Elle achève aussi d'éclairer l'histoire littérairedes trente années pendant lesquelles Sainte-Beuve entretint ce commerce épistolaire avec M. et Mnie Juste Olivier. C'est même ce dernier point qui constitue à mes yeux le principal intérêt de celte correspondance.

Sainte-Beuve avait fait la connaissance d'Olivier au printemps de i83o. Celui-ci avait alors vingttrois ans, étant né le 1 8 octobre 1807 à Eysins, joli petit village du canton de Vaud. Issu d'une

(1) II n'en eut pas le temps, la mort l'ayant surpris le 7 jaavier 187O.

famille d'origine française que les guerres de religion avaient rejetée en Suisse au xvie siècle, Juste Olivier avait fait ses études un peu comme Jules Simon, en donnant des répétitions à des élèves plus jeunes que lui, pour payer son logement et sa pension à Lausanne où il suivait les cours de l'Université. C'est dire que ses parents n'avaient aucune fortune. Et, en effet, c'étaient de simples paysans ( i ) , mais des paysans dont la nature et les façons d'être se ressentaient du niveau intellectuel qui est tout particulièrement élevé parmi la population de la Suisse romande. Le père, au témoignage de gens qui l'ont connu, imposait le respect; la mère impressionnait à première vue par la distinction et l'affabilité de ses manières. Juste Olivier disait en parlant d'elle qu'il lui devait son fonds poétique. Je ne sais, mais ce qu'il y a de sûr c'est qu'il était né poète. Il n'avait pas treize ans qu'il rimait une chanson pour la fête de son père. A dix-huit ans il remportait le prix de poésie à l'Académie de Lausanne avec une pièce de vers sur Marco Botzaris. En ce temps-là tous les esprits et tous les cœurs étaient tournés vers la Grèce. Mais Juste Olivier abandonna bientôt ce thème de circonstance pour

(i) L'instruction étant obligatoire en Suisse, l'agriculteur vaudois est souvent bien plus instruit et cultivé qu'on ne le croirait si l'on s'en rapportait directement à cette qualification de « paysan ».

o correspondance nr. saintb-bcuvi

célébrer les gloires du pays vaudois sous (l'inspiration du « génie du lieu ». N'est-ce pas Vigny qui a dit que la plus belle vie était celle de l'homme qui réalisait dans l'Age mûr le rêve de sa jeunesse? A ce compte-là, Juste Olivier pourrait être cité comme modèle, car il vécut toute sa vie le rêve de ses vingt ans.

Un génie est caché dans tous les lieux que j'aime,

disait-il dans une de ses premières poésies. Les lieux qu'il aimait, c'était « ce petit coin de terre aux aspects romantiques, qui des grèves de Clarens monte aux gazons d'Anzeindaz entre les remparts des Diablerets et les escarpements de l'Argentine. Gryon, le haut village, voilà le plus aimé de tous les lieux aimés; voilà le berceau et la capitale de cette patrie vaudoise dont le génie caché devait lui révéler ses secrets (i) ».

Olivier était si foncièrement vaudois que rien ne put le franciser. C'est par là qu'il plut dès le principe aux poètes du Cénacle de 1829, toujours en quête de la couleur et des particularités locales. Arrivé à Paris en plein mouvement romantique, il en fut chassé par la révolution de Juillet, mais il

(1) Discours de M. le professeur Amiel à la séance générale (i5 juin 1876) de l'Institut National de Genève.

INTRODUCTION

avait eu le temps de s'imprégner des idées nouvelles et de se lier avec Emile Deschamps, Vigny, Musset, Victor Hugo et Sainte-Beuve. Sainte-Beuve, surtout, lui avait causé une très vive impression. Ouvrons son journal, nous allons voir en quels termes il en parle :

«... Encouragé par la bonne réception de quelques hommes de lettres auxquels j'avais été recommandé (i), je résolus de vaincre ma timidité et de faire visite à M. Sainte-Beuve. J'arrive aun» 19 de la rue Notre-Dame-des-Champs. Je demande M. Sainte-Beuve. Une vieille dame (sa mère) apparaît à une fenêtre et après quelques difficultés peu prononcées, il est vrai, elle crie : « Sainte-Beuve,

es-tu là ? »

« Je vois une figure derrière une petite croisée. On m'indique l'escalier. Je heurte ; un jeune homme m'ouvre, c'était M. Sainte-Beuve. Je lui dis que je venais de la part d'un écrivain journaliste, que je lui nommai. La recommandation n'était pas très puissante : « C'est un très bon garçon, » répondit M. Sainte-Beuve. Puis je m'acquittai d'une commission dont on m'avait chargé pour lui en ajoutant que j'étais Suisse, ce qui parut l'intéresser. La conversation tomba d'abord sur les questions

(1) Dubois, du Globe, était de ce nombre.

10 CORRESPONDANCE l>K BAISTB-B

littéraires du jour, puis sur les Genevois ; M. Sainte- Beuve en avait connu plusieurs.

« M. Sainte-Beuve n'achève pas toujours ses phrases ; je ne dirai pas qu'il les bredouille, mais il les jette, et il a l'air d'en être dégoûté et de n'y plus tenir déjà avant qu'elles soient achevées. Cela donne à sa conversation un caractère sautillant. Sa voix est assez forte ; il appuie sur certaines syllabes, sur certains mots.

« Quant à son extérieur, j'ajouterai, pour les personnes qui ne l'ont jamais vu, que sa taille est moyenne et sa figure peu régulière. Sa tôle, pâle, ronde, est presque trop grosse pour son corps. Le nez grand, mais mal fait ; les yeux bleus, lucides et d'une grandeur variable, semblent s'ouvrir quelquefois davantage. Les cheveux, rouge blond, très abondants, sont à la fois raides et fins. En somme, M. Sainte-Beuve n'est pas beau, pas même bien ; toutefois sa figure n'a rien de désagréable, et finit même par plaire. Il était mis simplement, cependant bien. Redingote verte, gilet de soie, pantalon d'été. La chambre m'a frappé. Hélait derrière un paravent dans un petit enclos qui renfermait deux tables chargées de livres, de journaux, de papiers. Son lit était à côté. Ceux qui ont vu Sainte-Beuve pendant ses dernières années n'auront pas de peine à se représenter ce « petit enclos de travail où il

m'apparut déjà dans sa jeunesse, et qu'à travers des habitudes et des positions diverses il conserva jusqu'à la fin (i) ».

Cependant les six mois de congé, que Juste Olivier avait obtenus de l'Académie de Neuchâtel, aussitôt nommé professeur, étaient sur le point d'expirer. Il quitta brusquement Paris sous la canonnade des Trois Glorieuses et retourna en Suisse où, quelque temps après, nous le trouvons dans la chaire d'histoire de l'Académie de Lausanne. Il ne pensait plus à Sainte-Beuve, ou, s'il y pensait quelquefois, c'était en voyant son nom dans les journaux, lorsqu'un matin de l'année i835 il eut l'idée de lui adresser le recueil de poésie des Deux Voix qu'il venait de publier (2), en l'accompagnant de la lettre que voici :

« Lausanne, 7 février i835, rue Martheray, n° 34 (3).

« Voyez quel gros livre nous vous envoyons, Mon -

sieur, et quelle audace est la nôtre ! C'est trop,

n'est-ce pas ? pour des Suisses, pour des vers et

pour des montagnes. Et pourtant vous aimeriez,

(1) Œuvres choisies de Juste Olivier. Souvenirssur Sainte-Beuve, pp. 7-10 (Lausanne, Bridel, 1879).

(2) Lausanne, George Roullier ; Paris,'* Hector Bossange et Cie, in-8».

(3) Cette lettre a été publiée pour la première fois par M. Philippe Godet, professeur à l'Université de Neuchâtel, dans la Bibliothèque universelle, de Lausanne, au mois de février 1904.

12 COHIU'.SPONDANCE DK SAIN'I l-L-l! 1 i I

j'en suis sûr, notre patrie. Tous les chemins la rencontrent, mais c'estaussi un petit coin à l'écart :

... Un champ, un peu d'eau qui murmure, Un vent frais, agitant une grêle ramure ; A travers l'épaisseur de l'herbe qui reluit, Quelquesentier poudreux qui rampe et quis'enfuit(i).

« Voilà notre ilelvétie, ne laviendrez-vous donc pas voir un jour ? Vous m'aviez promis une visite : je ne l'ai pas oublié ! Et Mme Olivier prétend qu'en cela elle partage mes droits. Venez ! et nous vous montrerons les Alpes; non pas seulement du Jura, au loin et au fond, comme des géants gardiens du monde, avec un grand manteau d'argent sur la tête et les épaules. Mais nous irons nous blottir dans quelqu'un de ses plis. Je vous conduirai pourtant sur la Dole, si vous le voulez. Mon père demeure au pied, en deçà, entre le lac et les monts. En deux ou trois heures, nous serons sur les sommets, où vous chercherez la trace de M. JoufFroy et de son ami (2). Nous aurons le Mont-Blanc en face, posé sur les montagnes inférieures, comme un diamant sur un turban d'azur. Puis, le lac

(1) Ces vers sont empruntés à la pièce de Sainte-Beuve, intitulée Promenade (Poésies de Joseph Delorme).

(2) Allusion au récit d'une ascension faite à la Dôle par M. Jouffroy et sou ami, Dubois, du Globe, récit qu'on trouvera dans l'article de Sainte-Beuve sur Jouffroy, publié en i833 et recueilli dans les Portraits littéraires.

INTRODUCTION

endormi avec quelques ailes blanches sur son sein. Et, par les gorges de la vallée du Rhône et les échancrures des rochers, les dents de Mordes et du Midi, tourelles et château fort qui gardent l'entrée des Alpes, dont elles forment le portail ; plus loin, le Velan, que vous connaissez, et les Diablerets, cavernes des démons qui se font la guerre. Vous pourrez jeter encore un regard d'adieu à la France . Gela fait, vous consentiriez à vous enfoncer pour quelques jours au sein de notre Helvétie, et je vous introduirais dans ces Alpes romanes, les plus fières de toutes, les moins connues et les plus belles, parce que la civilisation étrangère ne les a pas encore déshonorées comme l'Oberland bernois. Mme Olivier est de ces montagnes. Nous possédons, dans une de leurs hautes vallées, un chalet d'été ; il est au milieu d'un beau pré fleuri, avec le ruisseau à côté ; et, vis-à-vis, une fine cascade poudroie parmi les branches de la forêt escarpée. La vallée est close à son sommet par le glacier des Diablerets, que rien ne souille, car il ne touche que le ciel. C'est un des plus beaux et des plus inconnus de la Suisse. Il a trois lieues de long et une et demie de large : ce qui, à lui seul, ne dit rien ; mais il est magnifique, vous pouvez y compter.

« En dessous de l'endroit solitaire où je vous

l '| COnnBBPONDANCI Dl BAIN

convie, on aperçoit un clocher de village : c'est comme une sorle de providence à l'horizon. Une vie complètement sauvage aurait ses inconvénients;

mais il donne toute sécurité. là puis, n'allez pas vous effrayertrop «le cette habitation de montagne. Nous ue la partagerions ni avec les génisses, ni avec les pasteurs* Rassurez-vous î il y a la ferme et le château. Tous deux, il est vrai, sont de bois ; mais aussi, l'air pur, le thymier, le cytise, et les parfums alpestres, les clochettes lointaines, l'eau de la cascade, les sapins mugissant immobiles, le vent du soir, pour lequel j'emporterai avec nous ma harpe éolienne.

Le chant des fleurs doucement balancées, Les bois profonds, l'abîme, les torrents, Bruyant ensemble, et les pierres lancées Du haut des monts par les chamois errants ; Et des vallons jusqu'aux dernières cimes, La grande voix de ces œuvres sublimes.

« Tout cela vaut bien un bon dîner, sur lequel, je l'avoue, vous ne devez pas compter au chalet de Cergnemin. C'est le nom de notre terre. M. Alexandre Dumas a dû y passer dans ses fabuleux voyages ; car il est venu, je crois, de Sion à Bex par les montagnes. Elle estprécisémentsur la route. Il ne se souviendra pas de Cergnemin ; mais, à

INTRODUCTION

moins que l'impression ne lui ait dérobé complètement la réalité, il se rappellera sûrement l'éboulis des Diablerets, et le col d'Anzeindaz. Nous sommes en deçà, et parfaitement à portée de faire la belle ascension du glacier où je voudrais vous conduire. Nous l'avons en projet pour l'été prochain. La vue est superbe. Je la connais d'un autre point de la chaîne : on a devant soi le Mont-Blanc et le Mont- Rose, avec le Trient, le Velan, le Combin et le Cervin entre deux ; montagnes qui ne comptent que par 12, i3, 14.000 pieds. Celle d'où nous contemplerions ces merveilles en a passé 10.000. Elle est le nœud des cantons de Berne, Vaud et Valais. Par le glacier, on prend dans les hautes vallées de celui-là. Et, du sommet, l'on a à ses pieds les pâturages des deux autres. Vous auriez fait une ascension dont vous pourriez être fier. Et ne dites pas :

Au sublime spectacle un spectateur sublime (1).

« Qui sommes-nous donc ici ? Et nous admirons pourtant cela de tout notre cœur. D'ailleurs, il n'y a quelquefois rien de plus caché, de plus secret, déplus solitaire, de plus étranger aux tourbillons infinis, de plus grave, de plus paisible et de plus

(1) Encore un vers emprunte au poème Promenade,àtè plus haut.

dou\ que les Alpes. C'est la majesté, mais c'est aussi la facilité et la grâce. N'en croyez pas M. de Chateaubriand et ses bouderies ; mnis plutôt Byron et son enthousiasme pour la vallée de Gruyères (dans ces Alpes romanes que je voudrais vous faire voir). Peu d'étrangers comprennent nos montagnes, et [les Français, surtout, sont bien dépaysés. Mais je suis sûr que vous sentiriez cela tout de suite. Venez donc une fois. Et si nous n'allons pas cet été à Paris, comme il est bien probable, malgré une demi-intention que nous avons dès longtemps à ce sujet, venez cet été même ! Quel bonheur pour nous de vous recevoir et ù Lausanne, et dans notre chalet ! Croyez que nous avons bien compris votre beau livre (i), et que nous ne partageons pointles préjugés anticatholiques. Venez donc un peu ! Il me semble que vous ne pouvez pas nous répondre que non. Venez voir la Suisse et les montagnes, et des personnes que vous rendriez bien heureuses en arrivant un beau jour.

« Je ne vous ai rien dit de nos vers ; c'est bien assez de vous les envoyer. Destinés à une obscurité sans éclairs, heureux si quelques regards amis les rencontrent. Nous avons presque compté sur vous pour cela. Et puis, en vous parlant glaciers,

(i) Volupté, qui avait paru au mois de juillet i834-

INTRODUCTION I 7

sapins, chalets, torrents et pâturages, c'était vous parler aussi de notre livre.

« Puissiez-vous y sentir quelque lointain parfum de ces magnifiques gazons des Alpes, dont nous aurions bien voulu le couronner mieux ! Adieu, Monsieur, vous ne m'en voudrez pas de cette longue lettre, puisque, avec un désir constant d'aller frapper à votre porte, voilà plus de cinq ans que je vous épargne. J'attendais une bonne occasion. Estelle venue?... Que je voudrais au moins vous prier de croire aux sentiments que vous m'inspirez, et à mon parfait dévouement !

« Si vous nous faisiez l'immense plaisir d'accepter nos plans de montagnards, je vous donnerais plus de détails ; et vous verriez que rien ne serait si facile que ce petit voyage. Nous serions heureux si quelqu'un de vos amis, M. V. Hugo, M. Alfred de Vigny (i) ou M. E. Deschamps, prenait envie de vous accompagner. Mais vous, vous n'êtes pas marié, je crois, et ainsi plus mobile. Et puis, vous tous, Parisiens que vous êtes, ne trouvez-vous pas ce projet fou à mourir et du plus mauvais goût?

(i) Juste Olivier ignorait et ne pouvait pas savoir que Sainte- Beuve était brouillé avec les deux premiers de ses anciens camarades.

10 CORRESPONDANCE DE minte-IJEUVE

Eh bien, je vous assure que vous auriez tort... »

Cette longue missive dont les détails pittoresques étaient évidemment destinés, dans l'esprit de Juste Olivier, à mettre l'eau à la bouche de Sainte-Beuve, lui arriva au milieu d'un tel surcroît de travail qu'il la laissa pendant six mois sans réponse. Enfin, le 18 septembre, il se décida à écrire à Juste Olivier la lettre qui suit :

« Ce 18 septembre i835.

« Il est toujours temps, Monsieur, de réparer un tort, surtout un grand tort, et le mien est grand envers vous. Si je vous disais que depuis votre aimable envoi et votre lettre non moins aimable, j'ai eu celle-ci sur ma table, ou plutôt sur la glace de ma cheminée, y songeant presque chaque jour, et remettant par paresse ou par absorption de travail, ce ne serait que vrai. J'étais dans un accablement complet d'ouvrage quand votre ami M. Jacquet (i) m'a fait remettre vos envois, et je n'ai pu trouver le moment de le voir ni de répondre à une invitation obligeante qu'il m'avait faite. Je m'étais dit, tout en lisant vos vers pleins d'âme, de pureté et de simplicité, que je voulais répondre au désir que vous m'exprimiez sidiscrètement, en parler, essayer

(i) M. Jacquet était président du Conseil d'Etat du canton de Vaud.

INTRODUCTION 19

de marquer les différences que j'entresaisissais dans ces deux voix chantant à l'unisson avec tant de candeur. Ne l'ayant pas fait, un tort s'est ajouté à un autre, et je devenais comme un homme honteux qui passe de l'autre côté de la rue s'il rencontre un ami à qui il a manqué. Une bonne pensée me force enfin à vous éclaircir tout cela. J'ai depuis plusieurs mois remis à Marmier votre volume et il s'était chargé d'en écrire ; il a voyagé depuis, mais à son retour qui est prochain je lui en reparlerai. Le genre d'excuses que je vous fais, Monsieur, vous dit presque la vie qu'on mène ici, celle à laquelle je suis assujetti, surtout et combien différente elle est de ces loisirs poétiques et purs, en vue du ciel vaste et de l'horizon aéré, que vous goûtez sur vos montagnes. Quand les verrai-je, selon votre aimable désir, selon le mien assurément? Quand parcourrai-je avec vous les alentours de votre ville, vous me nommant les sommets qu'on découvre et me faisant le dénombrement de cette belle armée de géants qui est la vôtre f J'ai avidement désiré les voyages, j'ai laissé passer le temps où ils m'étaient plus faciles par l'absence de tous liens, et maintenant le désir s'est usé, s'est flétri lui-même ; il existe certes encore, mais comme quelque chose qui a peu d'espérance. Depuis plusieurs années, j'ai à peine quitté Paris pour une quinzaine en

20 CORRESPOND VNCE r>F. SA INTE-REUVB

automne; j'ai pris cette année ma quinzaine d'avance, il y a deux mois, et me voilà rattaché au joug- jusqu'après le printemps et l'été peut-être. Des travaux commencés pour une Histoire littéraire de Port-Royal, d'autres travaux (d'une des commissions historiques de M. Guizot) qui sont presque un devoir officiel, me commandent, sans compter le casuel du métier; car la littérature, hélas ! en est un. Je tâche à travers ces assujettissements de sauver quelques coins pour la poésie, de lui faire quelque plate-bande à un endroit inaperçu et abrité; mais que cela est loin de l'allure libre et voyageuse qu'on apporte d'abord dans le monde avant son premier livre, quand on marche au vent du matin sous la brise des premières collines!

« Adieu, Monsieur, gardez-moi un peu de cette bonne amitié qui date déjà de 1828, si je ne me trompe (1), et qui devient par conséquent unechose meilleure comme ayant racine dans mon meilleur passé. Veuillez, en présentant mes respectueux hommages à Mme Olivier, diminuer en quelque chose l'opinion défavorable que l'apparence d'un mauvais procédé a pu imprimer à un esprit aussi délicat; j'ose croire qu'elle voudra bien ne plus

(1) Sainte-Beuve se trompait : leur amitié, comme je viens de le dire, datait du printemps de i83o.

INTRODUCTION 2 1

s'en souvenir, quand j'aurai l'honneur et le plaisir de vous voir, soit là-bas, ce que j'espère peu, soit ici, ce qui me paraît 'une certitude presque prochaine d'après ce que vous me dites.

« Votre très dévoué.

« SAINTE-BEUVE

« Paris, rue du Mont-Parnasse, i ter. »

On a vu par la lettre de Juste Olivier qu'il s'était marié depuis son retour de Paris. Il avait trouvé une compagne digne de lui dans une jeune fille du nom de Caroline Ruchet, qui appartenait à l'une des meilleures familles du canton de Yaud et avait rapidement acquis, grâce à de très heureux essais poétiques, une réputation de talent que rehaussait l'éclat d'une rare beauté. Et comme pour témoigner à tous que c'était lapoésiequi avait cimenté l'union de leurs cœurs, ils avaientpublié ensemble, en celte année i835,\e volume des Deux Voixquïïs avaient, envoyé à Sainte-Beuve. Ce volume de vers, quelque critique qu'on puisse en faire au point de vue de la forme, laquelle, en plus d'un endroit, laisse, en effet, à désirer, renferme vraiment des pièces remarquables. Un mauvais plaisant, après l'avoir lu, disait, par manière de calembour, que sur les deux voix il n'y en avait qu'une de Juste. Il aurait bien dû nous dire laquelle. Dans

CORRESPONDANCE DE s \l vi r.-niiCVE

certaines pièces de Mme Olivier, dans le Sapin, entre autres, qui faisait les délices de Sainte-Beuve (i),il y a plus que du mouvement, il y a une belle envolée lyrique. Et quant à celles de son mari, j'en sais plus d'une qui fait songer à Béranger ou à Fient' Dupont. Aussi bien est-ce par ses chansons plutôt que par ses travaux historiques qu'il est resté populaire dans le canton de Vaud et qu'il a chance de vivre dans la mémoire des hommes.

Deux ans après la publication des Deux Voix, Sainte-Beuve entreprenait un voyage en Suisse. Il portait en lui l'histoire de Port-Royal dont il avait entretenu Juste Olivier, et aussi le deuil d'un amour qui avait profondément troublé sa vie. C'est même pour faire diversion à son chagrin qu'il avait pris le chemin de la Suisse.

Le 24 juillet i83y, il adressait de Lausanne à Olivier le billet suivant :

« Je passe à Lausanne, mon cher monsieur Oli-

(1) Chez Marmier, écrivait un jour Sainte-Beuve à Olivier, nous avons eu le petit punch... Nous avons dit des vers, petits, courts, vifs, comme le punch qu'à petits coups nous buvions. Brizeux en a dit de jolis, pareils à des fleurettes franches et sauvâmes qu'une chèvre d'Arcadie irait mordre aux fentes des rochers. En qualité de grec par le ^oût, il est à un certain moment entré dans une violente colère contre le Nord et contre les sapins. Un Russe qui était là, M. de Tourçueneff, a répondu : nous avons plaidé pour le Nord, et tout d'un coup .Marmier allant à un rayon de sa bibliothèque y prit le livre des Dcujc \'oiu;: alors j'ai lu le Sapin à Brizeux, qui s'est déclaré désarmé... » (Lettre du 6 janvier i83y.)

INTRODUCTION

vier, et mon premier besoin est de monter à la rue Martheray. J'ai le regret de vous savoir absent et je crains que mes pas ne me portent point vers l'Aigle (i). Dites-moi pourtant par un mot etsi vous y êtes et si j'ai chance, en me dirigeant de Vevey à Martigny,devousy rencontrer. Je serais heureux de causer avec vous, d'être présenté à Mme Olivier. Je ne puis vous dire que ce peu de mots avec une mauvaise plume d'auberge et à la hâte, partant pour le lac des Ouatre-Cantons.

« Mille amitiés cordiales et offrez mes humbles respects à Mrae Olivier.

« SAINTE-BEUVE

(( p# s. — Si cette lettre vous arrive un peu vite, adressez-moi plutôt, s'il vous plaît, votre réponse à Lausanne, poste restante, pour que je la trouve dans quatre ou cinq jours à mon retour : j'irais peut-être alors d'ici tout droit. A vous. »

C'est ce qu'il fit, en effet, sur l'invitation de Juste Olivier qui le reçut à bras ouverts et le garda quelques jours à Aigle. Là furent jetées définitivement les bases du cours public que Sainte-Beuve professa l'hiver suivant sur Port-Royal. Comme il le disait à ses hôtes, il s'y était préparé depuis longtemps en amassant des matériaux de toute sorte,

(i) Le village d'Aigle, où M. et Mme Juste Olivier possédaient une maison de campague.

x/| CORRESPONDANCE DE SAINTK-llEUVE

niais il avait besoin de se sentir poussé et il ne voyait que ce moyenpour le forcer d'écrire l'histoire de l'Abbaye et de ses entoura. Le difficile était de faire accepter la ehoseau Conseil d'État et au Conseil académique. Outre qu'il n'était pas dans les habitudes de confier à des étrangers, fussent-ils de marque, une branche quelconque de renseignement académique, le sujet choisi par Sainte-Beuve était bien un peu spécial. Mais Juste Olivier en parla avec tant de chaleur d'àme aux hommes politiques dont il redoutait l'opposition que, moins de trois mois après, il annonçait à son ami qu'il avait cause gagnée.

Je ne ferai point ici l'historique du cours de Sainte-Beuve. Un pareil sujet ne se traite pas en quelques lignes, et je me propose, à l'aide de documents nouveaux que j'ai rassemblés de toutes parts, de lui consacrer une longue étude (i). Disons seulement que ce cours dura six mois, pendant lesquels Sainte-Beuve demeura chez Juste Olivier et que, lorsqu'il prit fin, l'illustre critique se sentit presque aussi vaudois que s'il était né dans le canton de Vaud.

Je n'invente rien, le mot est de lui, il le répétera

(i)On la trouvera au lome l»r de mon ouvrage sur Sainte-Beuve, librairie du Mercure de France.

cent fois dans sa correspondance avec les Olivier et ne l'eût-il pas dit qu'on en aurait l'impression à lire ses lettres. Elles sont, pour la plupart, adressées à Mme Olivier, ce qui n'était pas seulement chez Sainte-Beuve affaire de pure galanterie, mais le témoignage touchant de la reconnaissance qu'il gardait à ses hôtes. C'est qu'il avait trouvé chez eux, dans des circonstances tout à fait exceptionnelles, le seul foyer qu'il ait eu dans sa vie, puisque le malheur avait voulu qu'il vînt au monde en deuil de son père et, que par suite, il n'avait jamais goûté sous le toit familial la plénitude des joies domestiques. Cela est si vrai, d'ailleurs, qu'un jour un méthodiste un peu trop zélé s'étant permis de lui parler des responsabilités morales qu'il avait contractées envers les autres et envers lui-même durant son séjour à Lausanne, il lui répondit sous le couvert de Mme Olivier : « Moi, je sais que je vous ai connue surtout, chère Madame; responsabilité ou non, je ne m'en inquiète pas ; et les méthodistes les plus respectables me font sourire de croire que ce n'était pas là le principal de ma vie, alors, et mon plus cher regret maintenant (i). » Il faut dire aussi que Mme Olivier n'était pas une femme ordinaire. Sainte-Beuve déclarait qu'elle

(i) Lettre du 2 septembre i84i.

20 C0RRBSP0NDANC1 DE SAINTE-BKUV1

avait reçu de la nature une organisation de Romaine, et Doudan, qu'il aimait en elle le mélange de simplicité naïve et de supériorité ou de confiance tenant à L'esprit. Tout cela joint aune beauté rare peut faire comprendre la séduction et l'empire qu'elle exerça, à son insu ou sans y prendre carde, sur l'esprit du poète impressionnable qu'était Sainte-Beuve (i).

Mais reprenons notre récit :

En i843, Juste Olivier s'étant rendu acquéreur de la Revue Suisse, Sainte-Beuve offrit de lui envoyer sous forme de lettres des chroniques parisiennes — ce qui constituait alors une véritable nouveauté. Il n'y mettait qu'une condition, c'est que les chroniques ne seraient pas signées et qu'on lui garderait le secret. Cela lui permettrait de dire en toute franchise, voire avec un grain de malice, tout ce qu'il apprendrait des uns et des autres sur les hommes et les choses de la politique et de la littérature. Naturellement, Juste Olivier accepta; il garda même si bien le secret à Sainte-Beuve que longtemps après on se demandait encore de tous côtés, à Paris et en Suisse, quel était ce correspondant dont les informations étaient si sûres. Sainte-

(1) Je renvoie le lecteur qui voudrait faire plus ample connaissance avec JMme Juste Olivier au chapitre que je lui ai consacré au t. II de mon livre sur Sainte-Beuve.

INTRODUCTION W

Beuve appelait ces chroniques parisiennes ses poisons. Le fait est qu'il y a distillé tout le fiel de ses petites jalousies et de ses petites rancunes. C'est surtout contre ses anciens camarades du Cénacle, contre Victor Hugo et contre Vigny, qu'il s'est mis en frais de méchancetés. Cela évidemment ne le grandira pas aux yeux de la postérité, mais comme rien de ce qui tombait de sa plume n'est indifférent et qu'il tenait surtout à ne pas paraître dupe, cela nous donne l'explication de bien des choses qui, sans ses poisons, demeureraient à l'état d'énigme. On trouvera parmi les lettres de Sainte-Beuve un certain nombre de notes ou d'échos intéressants que Juste Olivier n'avait pas imprimés dans ses chroniques, soit parce qu'ils avaient un caractère trop intime, soit parce qu'ils auraient pu démasquer son correspondant.il m'a semblé que l'histoire littéraire en pourrait faire son profit.

J'ai dit que la collaboration de Sainte-Beuve à la Revue Suisse avait duré trois ans. Elle eût été beaucoup plus longue si Juste Olivier, à la suite de la révolution qui éclata dans le canton de Vaud, en i845, n'avait été forcé d'abandonner la direction de la Bévue, transférée à Neuchâtel, et, peu de temps après, ne s'était établi définitivement à Paris.

Voilà donc nos amis installés l'un à côté de

l8 CORRESPONDANCE DB BA1NTB-BEUVB

l'autre. Ce n'est pas sans une certaine inquiétude que Sainte-Beuve avait vu l'exode des Olivier, car il connaissait son Paris littéraire, et les difficultés qu'il avait déjà rencontrées pour placer quelques articles d'eux dans la Revue des Deux Mondes, malgré la considération dont il jouissait auprès de M. Buloz, n'étaient point pour le tranquilliser sur leur avenir.

Tout en continuant d'écrire pourta Revue Suisse, Olivier dirigeait avec une sollicitude couronnée de succès la petite maison d'éducation qu'il avait ouverte sous son propre toit à l'usage des jeunes gens de son pays qui préféraient la vie de famille à la vie de collège. Il collaborait aussi à l'Espérance et au Semeur, journaux religieux de Paris et de Lausanne, et en attendant qu'il pût lui procurer une situation meilleure, Sainte-Beuve le présentait, lui et sa femme, à tout son cercle d'amis, à Marmier, à George Sand, à Mrao Desbordes-Valmore, voire à Mmô Récamier.

Sur ces entrefaites, 48 éclata. Juste Olivier en ressentit durement le contre-coup. Un moment même il hésita à partir pour l'Amérique avec Sainte-Beuve qui, afin de se laver d'une accusation aussi légère que ridicule, avait donné sa démission de bibliothécaire à la Mazarine. Mais il recula devant les frais et les risques de ce lointain voyage

et fut nommé vers cette époque professeur de langue et de littérature à l'école dite d'Administration qu'on venait d'adjoindre au Collège de France, pendant que Sainte-Beuve s'en allait à Liège faire un cours sur Chateaubriand, qui venait de mourir.

Par malheur, cette école d'Administration ne dura guère plus que les ateliers nationaux, et Juste Olivier, après avoir participé aux lectures du soir qu'on avait eu la bonne idée de faire aux ouvriers, dans le but de les familiariser avec les plus belles productions de l'esprit français, fut obligé pour vivre de donner des leçons particulières, de courir le cachet et d'entrer comme prote d'imprimerie chez Marc Ducloux, son compatriote, qui, chassé lui aussi par la révolution vaudoise de ï845, avait cherché un refuge à Paris.

Ce fut dans ces conjonctures que ses relations avec Saint-Beuve se refroidirent tout à coup: Que s'était-il passé entre eux ? Rien de grave, si l'on s'en rapporte au témoignage de Sainte-Beuve : le travail seul a qui luf* interdisait tout entretien de relations mondaines ou amicales » l'aurait « forcé de laisser croître l'herbe sur le chemin de l'amitié (1) «.Mais Juste Olivier nous donne de ce refroidissement qui lui fut très pénible une autre raison

(1) Lettre de Sainte-Beuve à Juste Olivier publiée par celui-ci dans ses Souvenirs (Œuvres choisies, t. I, p. 117).

Jo CORRESPONDANCE i>k SAINTE-BEI

qui me paraît beaucoup plus vraie. Un jour qu'ils se promenaient ensemble, Sainte-Beuve avait pris feu à propos d'un livre de M. Charles Eynard sur Madame de Krudener, dans'lequel l'auteur s'était plu à relever quelques petites erreurs du critique des Lundis sur cette femme célèbre. « Voilà les méthodistes, s'écriait-il, je ne veux plus avoir affaire avec eux ! » et de fil en aiguille, et s'échauffa nt de plus en plus, Sainte-Beuve, à qui Juste Olivier rappelait tant de belles pages religieuses de son Port-R<nj(il) lui avait répondu sèchement que tout cela n'était que jeu de son imagination et de sa pensée ! Un homme nouveau, succédant à deux ou trois autres, venait de surgir en Sainte-Beuve. Bientôt, eu effet, il renouvela ses fameuses déclarations qu'en aucun temps il n'avait aliéné sa volonté, hormis dans le monde romantique et par on sait quel charme, et comme pour leur donner plus de poids il espaça de plus en plus ses visites aux Olivier. Joignez à cela que sa maison était tombée dans l'intervalle sous la coupe d'une femme jalouse qui avait pris ses amis eu grippe. Bref, il vint un moment où Juste Olivier cessa d'être la « conscience » de de Sainte-Beuve (i), sans pourtant qu'il y ait eu rupture entre eux. Et c'est à ce moment-là, je pense,

(i) C'est le nom que Sainte-Beuve lui a donné quelque part.

INTRODUCTION

que l'historien de Port-Royal raya son ami de son testament. Mais ils avaient été trop liés ensemble pour ne pas se ressaisir à la première occasion.

Quelques années après, dit Juste Olivier, « tout me semblait fini, lorsque, me rendant aux funérailles de Mme Desbordes-Valmore, notre amie commune, la première personne que je vis en entrant dans la salle où étaient réunis les invités à la triste cérémonie, ce fut lui, debout à quelques pas devant moi. J'aurais dû m'attendre à l'y trouver, mais dans ce moment je n'y pensais pas. J'allai aussitôt à lui, et il me reçut comme s'il allait en faire autant de son côté. Dans l'instant, la glace fut brisée. Il me serra la main, me prit dans sa voiture poursuivre le convoi, et nous causâmes amicalement et sans gêne comme si de rien n'avait été. « Voilà, me dit-il, nous ne reviendrons point sur ce qui s'est passé, mais nous serons de nouveau comme les doigts de la main, comme cela, fit-il en appuyant par le bout ses deux index l'un contre l'autre. Ainsi fut rescellée notre amitié. Je recommençai d'aller chez lui et d'y avoir mes entrées (i). »

Cependant il n'y eut plus désormais entre eux ce qui avait fait la douceur et le charme de leur commerce ; le lien qui les avait unis durant tant

(i) Œuvres choisies de Juste Olivier. Souvenirs, t. I, p. iao.

ronHESPONiiANCF. DB BAINTE-BBUVE

d'années, a savoir la communauté des idées et des sentiments, s'était détendu à la longue comme les cordes d'une harpe dont on ne joue pins, et je suis sûr que Saint-Beuve en éprouvait un réel chagrin lorsque, le u octobre 18G7, deux ans avant de mourir, il écrivait à Juste Olivier, en lui envoyant la dernière édition de son Port-Iioyal : « A qui offrir ces souvenirs, sinon à vous, le premier auteur des circonstances où l'ouvrage a pu naître (1) ? » N'oublions pas, en effet, que ce fut par la voie mystique du jansénisme littéraire que ces deux poètes, séparés l'un de l'autre par une si grande dislance, se rencontrèrent un jour sur les bords enchantés da Léman, et que la correspondance qui va suivre est sortie de cette heureuse rencontre.

Page 1