LÉON SÉCHÉ
(1) Œuvres choisies de Juste Olivier. Souvenirs, t. I, p. ia.3.
<c Lausanne, ce lundi 7 août 1837 (1). « Un voyage qui ne devait être que de cinq à six jours en est devenu un de quinze; et arrivé cette nuit à Lausanne, je trouve seulement aujourd'hui votre aimable lettre qui m'attend. Elle est si cordiale et si bonne qu'elle me déterminerait à l'instant, si je ne devais, en toute nécessité, aller à Genève, où sont des nouvelles de ma mère dont je suis privé depuis mon départ (2). Après avoir
(1) Cette lettre répond à la lettre I de l'appendice.
(a La mère de Sainte-Beuve?... Si M. le comte d Haussonv.lle avait pu lire les lettres de l'illustre critique à M. et M"» Juste Olivier, il n'aurait certainement pas écrit que Sainte-Beuve n aimait pas sa mère, car chaque fois qu'il parle d'elle, c'est avec une émotion visible quoique contenue.
Qui donc pourrais-je aimer si je ne t'aimais pas? disait Brizeux de sa mère. Sainte-Beuve aurait pu en dire autant de la sienne, car elle était à elle seule presque toute sa famille, et elle ne le quitta que le court espace de temps où il demeura a la pension Landry après son départ de Boulogne. Du reste, les actes comme les paroles de Sainte-Beuve témoignent hautementde son amour poursa mère' amour sérieux, réservé et qui ne connut pas les epanchements, car il avait été élevé d'une façon plutôt sévère, et M" Sainte-Beuve était trop âgée quand elle eut son fils pour jouer avec lui à la poupée, mais amour profond et qui sous son apparente réserve ne manquait
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touché barre à Genève j'espère vous arriver une de
ces après-midi : mais, je vous eu supplie, ue me logez pas ; j'irai chez vous dès le matin, et le soir et le jour, mais laissez-moi ne vous donner aucun embarras de cette sorte. J'ai déjà vu votre bord du lac par V Aigle (le bateau à vapeur). J'ai passé deux heures à Vevey et j'ai couru vers Clarens. J'ai en portefeuille une petite lettre de M. de Senancourt avec recommandation de localité. Vous voyez que je suis tout préparé. Ce que je viens de voir m'a enchanté : Thoune et Lauterbrunnen et la Jungfrau face à face, c'est plus que je n'en aurais jamais osé espérer. J'ai vu aussi ce fond du lacdesQuatre- Cantons ; j'ai salué le Riïtli et débarqué sur le rocher de Guillaume Tell. Je vous arrive donc en
pas d'une certaine tendresse. On a vu tout à l'heure qu'au lieu de l'appeler par son petit nom, elle disait Sainte-Beuve, comme elle eût fait de son mari. Cela caractérise bien l'affection qu'elle lui portait. Quant à lui, on verra plus loin (lettre du 10 juin i838) comme il s'exprimait sur elle quand il revint de Lausanne. Quelques années après, en décembre i843, il disait dans un premier testament: « Si j'ai le malheur de mourir après ma mère », et dans un autre du mois d'août i844: « Si j'ai le malheur de survivre à mon excellente mère », et il lui léguait tout ce qu'il possédait soit en petites renies, soit en effets, tels qu'habits et linge... En 1848, lorsqu'il voulut s'expatrier, il renonça à partir pour l'Amérique à cause d'elle, et l'année suivante, pendant qu'il professait à Liège, il s'échappait de temps à autre pour venir la voir. Enfin, quand elle mourut. « il la soigna dans ses derniers moments comme un fils et un garde-malade » . Ce sont les paroles de Juste Olivier qui ajoute: « A l'église, au service funèbre auquel j'assistais, je lui vis, ce que je crois n'avoir jamais vu chez personne avec un caractère si particulier, de petites larmes de feu qui ne coulaient pas mais qui jaillissaient de ses yeux comme des étincelles ». (Souvenirs de Juste Olivier, p. 102.)
Suisse de vieille roche déjà et du cœur. Eh ! qui peut me dire mieux que vous votre pays de Vaud, que vous venez, m'a-t-on dit, de raconter historiquement avec tant de mérite? J'ai, par malheur, bien peu de temps ; mais deux ou trois jours de satisfaction cordiale et poétique, c'est quelque chose, et je veux me les procurer. Adieu, veuillez offrir à Mrae Olivier, avec tous mes respects, mes vifs désirs de la connaître et mon espoir que ce sera dans peu de jours.
« Recevez toutes mes amitiés reconnaissantes.»
« Genève, ce mercredi 23 août 1 887.
« Mon cher monsieur Olivier, « Je suis arrivé ici avant-hier soir bien fatigué, et la chaleur est telle qu'hier je n'ai pu faire que très peu des choses que je m'étais proposées ici. Je voulais dès le matin vous écrire et je n'ai pu. Je suis allé pourtant dès mon arrivée du bateau chez M. Diodati (1) qui était sorti jusqu'à dix heures du soir et qui repartait le lendemain matin pour Vevey d'où il ne sera de retour que ce soir à six heures. J'irai le voir à sept, n'ayant que cette seule chance de le rencontrer, car j'ai tout d'abord retenu une place pour jeudi, demain matin, Lyon. J'y serai peu de jours et de là à Paris, comme je vous l'a-
(1) Edouard Diodati- Vernet, auteur d'un ouvrage original sur le christianisme et de la traduction des discours de Ghalmers sur l'astronomie (Souvenirs de Juste Olivier, p. 68).
3G CORRESPONDANCE Dl 8AINTE-BEOVJ
vais dit clans nos arrangemens. Mais ce qui m'est plus essentiel à vous dire que tout cela, c'est le profond sentiment de reconnaissance et d'amitié bien touchée que j'emporte du séjour d'Aigle et de cette hospitalité si cordiale et si bonne que Monsieur votre frère, Mademoiselle votre sœur et vous m'avez donnée. C'est le souvenir que je garde et garderai à jamais de cette douce et simple vie dont les exemples m'étaient si peu connus et qui m'ont rendu tout le parfum des impressions de famille. En vous en remerciant, je ne remercie pas moins directement Mme Olivier pour tout ce qu'elle y a mis de délicat et d'indulgent. Je vais, dès mon arrivée à Paris, régler cette grande affaire (i), dont la plus difficile partie est l'affermissement de ma volonté. Je vous écrirai aussitôt le parti pris; je ne vous enverrai aussi que de là, permettez-le, la copie des vers que je vous dois. J'ai trouvé ici les lettres en retard et d'autres encore que j'ai arrêtées au moment où on les expédiait à Aigle, et j'ai assez d'écriture pour ce matin, sans compter deux ou trois visites indispensables. Je suis allé hier faire celle que je devais à Coppet ; j'y ai trouvé les hôtes fort aimables et Mme de Staël (2) m'a parlé de M.Diodati,son beau-frère, de manière à augmenter encore, s'il se peut, mon désir et mon effort de le
(1) Le projet du cours sur Port-Royal à Lausanne.
(2) Mm« de Staël- Verne t.
rencontrer ce soir. Nous nous serons vus du moins.
« Adieu, mes chers amis, veuillez croire à toute la vivacité et à toute la vérité des sentimens que (je vous ai voués.
« A Paris, rue du Mont-Parnasse, i ter. »
«Ce mardi matin 26 septembre 1837.
« Mille remerciemens, cher ami, pour moi ; mille félicitations pour vous, heureux père, et pour Mme Olivier. Je ne pensais pas que ce fût pour si tôt. Je prends bien de la part à vos joies, à vos inquiétudes, à sa délivrance. J'attendais votre lettre avec une sorte d'anxiété, bien que je susse qu'elle ne pouvait venir plus vite. Enfin, voilà les trois quarts du oui, et j'espère que ce qui doit clore ne manquera pas. Je me suis plus que jamais dirigé vers vous (depuis ma détermination prise), de toutes mes pensées et de tous mes désirs; c'est au point que j'irais, même quand le Conseil n'approuverait pas. Vous avez en ce moment en Suisse un de nos amis voyageurs que je redoute un peu : Cousin. Si on l'écoute, il me nuira, quoique ami. Mais c'est un des amis d'ici, voyez-vous? 11 me louera de manière à me déprécier, sans malveillance : mais il est ainsi, et il ne faut pas lui en vouloir. Je l'entends d'ici s'étonner et faire mon oraison funèbre. Si quelque obstacle venait de ce côté, il y
38 COHHl SPOMDÀNCI ih BAINTE-BJ ! \ i
aurait peut-être lieu à le prévenir. Ses paroles, si spirituelles d'ailleurs, n'ont plus cours dès longtemps sur la place ici. Mais jYspère qu'il arrivera à Lausanne trop lard pour influer en rien (i).
« Je compte vous arriver d'assez bonne heure; je voudrais être à Lausanne, le 1 5, par exemple, afin d'avoir le temps de préparer mon petit établissement d'étude, mes livres, et aussi mon cours pour lequel j'ai tout à faire. Comme j'ai énormément de livres à transporter et que le roulage est lent, si vous pouviez savoir par M. Ducloux s'il y a des moyens particuliers de Paris à Lausanne je vous serais obligé de me le dire dans votre pro-
(i) « M. Cousin serait en effet arrivé trop tard, écrivait Juste Olivier à Sainte-Beuve le 2 octobre 1837 (Voir à l'appendice la lellre VIII). Je ne sais ce qu'il a dit. Mais, ayant eu le même soupçon que vous, j'avais d'avance soufflé un mot à l'ami Espérandicu, le priant d'avoir l'œil de ce côté. Mon beau-frère en avait fait autant sur un autre point; au surplus, M. Cousin ne fait plus grand bruit philosophique et littéraire nulle part, pas même chez nous. Son chef-d'œuvre est la traduction de Platon. Mais on prétend que ce n'est pas lui qui l'a faite. Chi lo sa? comme disent les Italiens. Mais, enfin, il est une des Puissances intellectuelles de notre àje et pourrait faire du mal s'il en avait le vouloir. » — Ce n'est pas sans raison que Sainte- Beuve se méfiait des menées secrètes de Cousin ,car le père de l'Eclectisme était foncièrement jaloux, même de ceux qui étaient incapables de lui porter ombrage. Heureusement pour Sainte-Beuve, Cousin ne s'occupait pas encore de Pascal et des belles amies de Port-Royal. Ce n'est qu'après la publication du tome 1er de l'ouvrage de Sainte- Beuve, qu'il dirigea ses études de ce côté, au grand mécontentement de ce dernier qui lui en garda toute sa vie une dent. Mais Victor Cousin n'avait pas attendu jusque-là pour s'intéresser au sujet spécial traité par Sainte-Beuve. Le 9 janvier i8.'i8, Ampère écrivait à celui-ci ; « J'ai rencontré Cousin qui était très content et réclamait seulement une plus grande place pour l'Oratoire. » [Port-Royal, t.I, appendice, p. 5 18.)
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chaîne. Mon volume des Pensées d'août a paru : je voudrais savoir comment vous l'envoyer; du moins je vous le porterai moi-même. Voici en attendant la pièce que vous désiriez.» J'ai été pour voir M. Jacquet, passage Viollet : il était déjà rue de Charonne. J'irai avant mon départ. J'ai hier dîné avec M. Hollard, de Lausanne, de vos amis et de ceux de M. Vinet (i), nous avons causé pays. Ma détermination ne paraît pas ici, près de ceux qui la connaissent, aussi étrange que vous voulez bien supposer qu'ils la trouveront. Ampère, Lerminier, Buloz lui-même, Renduel, mon indispensable conseil, l'approuvent : voilà bien des voix inégales sur le même ton. Je vous sais gré d'avance de tout le bien sérieux que vous m'aurez fait par votre conseil; je ne pense pas sans une respectueuse reconnaissance à cette suggestion si délicate, si empressée, si attentive, venue de Mme Olivier et de vous.
« Adieu pour aujourd'hui ; nous recauserons bientôt. Mille respects à Mlle Ruchet, à monsieur votre frère. J'offre à Mrae Olivier les plus vives félicitations et les vœux du cœur. Que dit Aloys de tout ceci? Le magnifigae Seigneur !
« A vous d'amitié.
(i) Le nom de M. Vinet reviendra souvent dans cette correspondance. Sainte-Beuve avait fait sa conquête à la suite de l'article qu'il avait consacré à sa Chrestomatliie dans la Revue des Deux Mandes du i5 septembre 1837 et l'on sait en quelle estime il tenait ce penseur dîlicat et profond.
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« Ne serait-il pas convenable d'écrire dès avant mon dépari à M. Espérandieu (r) pour le remercier comme je le dois ?
a i ter, rue du Mont-Parnasse. »
« Ce dimanche, 8 octobre 1837.
« Cher ami,
« J'ai attendu, pour répondre à vos lettres qui ont croisé les miennes, de recevoir une annonce officielle de l'Académie; mais, cette annonce n'arrivant pas, je me décide à vous écrire et aussi à retenir ma place. Mes livres sont partis encaissés dans une caisse énorme par le roulage que vous m'avez indiqué. J'ai fait mettre pour adresse, M. Olivier, rue Martheray, 34- Il faut, non pas douze jours, comme on vous l'avait dit, mais quinze et peut-être plus même par l'accéléré. Si vous n'y étiez pas, soyez assez bon pour prévenir M. Régnier de la bombe. Mais moi-même je serai sans doute là pour l'accueillir et la diriger. Je vais aujourd'hui retenir ma place et c'est probablement vers la fin de la semaine que j'emballerai pour vous arriver.
« Mmc Olivier m'a écrit d'une main amie des
(1) William Espérandieu, ancien juge au Tribunal d'appel du canton de Vaud et l'un des fondateurs du Nouvelliste vaudois, mort en 1876. Grand ami de Vinet, de Monnard et surtout de Juste Olivier, il avait puissamment contribué, comme membre du Conseil de l'Instruction publique, à faire appeler Sainte-Beuve à Lausanne.
AVEC M, ET M™e JUSTE OLIVIER
lignes dont j'ai été bien touché (i). Sans doute je ne compte pas avoir d'autre table ni d'autre toit que les vôtres, si vous voulez bien de moi. Seulement il faudra que nous passions des arrangements bien stricts, car je suis grand chicanier là-dessus. Ce sera l'affaire d'une longue demi-heure à notre première entrevue, et puis nous n'en parlerons plus jamais. — Je viens de recevoir une lettre très bonne de M. Vinet : il est moins fâché contre moi que je ne le craignais, et cela, je le vois, ne nuira pas à notre connaissance.
« J'ai vécu à Paris, depuis que j'y suis revenu, comme un voyageur, ne faisant rien, voyant du monde et marchant toujours. Je commence à avoir hâte d'une vie studieuse et rassise, et je vais vous l'aller demander. Je vous arrive plus malade d'âme et de cœur et d'esprit que vous ne le croirez jamais, d'autant plus malade que je crois quelquefois ne l'être que comme il est impossible à l'homme qui a vécu de ne l'être pas. Mais la forme du mal est du moins assez douce chez moi, le symptôme est tranquille, et j'espère ne pas trop incommoder mes amis de mes plaintes jusqu'à ce que je profite peut-être de leur vie saine pour moi.
« A bientôt donc, indulgence d'avance et amitiés toujours. Mille respects affectueux à Mme Olivier, que j'espère trouver toute rétablie.
« De cœur. »
(i) Voir à l'Appendice la lettre VI de M« Juste Olivier.
CORR1 BPO 4DANC1 Dl SAINT] BI I VI
<> 12 octobre 1837.
a I !her ami, « Nos lettres se croisent perpétuellement (i); celleci du moins sera la dernière. .le pars dimanche de Paris à sept heures et demie du matin, et ne m'arrêterai pas en route. C'est donc l'affaire de quatre jours et de trois nuits, je pense. Mais ne vous inquiétez en rien de mon arrivée, vous absents; en arrivant je descendrai pour quelques jours à l'hôtel. Je verrai M. Espérandieu (2) pour les premières démarches et visites ; je devrai aussi me mettre incontinent à l'étude et je prendrai pour cabinet de travail la chambre même que vous voulez bien m'indiquer chez vous. C'est ainsi que j'attendrai votre arrivée. Au milieu des soins si grands que demande la chère santé de Mme Olivier, n'allez pas trop mêler le mien. Mon seul souci, c'est vite de me mettre au travail en arrivant, et par vous mon
(1) Voir à l'Appendice la lettre IX de Juste Olivier.
(2) On sait de quel mal souffrait alors Sainte-Beuve: l'amour lui avait planté une flèche empoisonnée dans le cœur, et sa blessure saignait encore à la fin de cette année 1837 où il avait publié les Pensées d'août et commencé son cours de Lausanne. Il écrivait de cette ville à Marinier le 29 décembre: « L'amour est ajourné ; le reprendrai-jamais ? Ai-je passé le temps d'aimer ? — Attendons, oublions surtout, oublions ce que nous avons cru éternel. Voyez-vous, c'est à jamais fini de ce côté que vous savez : je ne reverrai ni n'écrirai jamais; j'ai été blessé d'une telle indifférence ! mais blessé, cela veut dire que j'en souffre encore... » (Correspondance de Sainte- Beuve, t. I, p. 41). — Il revit quelques années après celle qui lui avait fait cette blessure, mais il était guéri alors et s'était pris à d'autres liens.
cabinet de travail est tout trouvé. Le reste du vivre et du coucher se fera aisément et sans que vous y pensiez, ni moi guère.
« Mille hommages et vœux du cœur pour Mme Olivier et à vous toutes mes amitiés et moi bientôt tout entier.
« J'ai écrit à M. Espérandieu un mot de remerciement (i).
« Mes respects et souvenirs à M1Ie Ruchet et à Monsieur votre beau-frère. »
« Lausanne, ce samedi 21 octobre 1837.
« J'ai reçu hier votre petit mot, mon cher ami, en même temps qu'arrivaient M. de la Harpe et M. Espérandieu, ce qui m'a empêché d'y répondre le soir. M. de la Harpe m'a bien chargé de vous dire qu'il était venu pour vous rendre visite. J'avais été prendre le matin M. Espérandieu pour faire visite à M. Gindroz que nous avons trouvé, et fort accort. Il est tombé d'accord avec M. Porchat pour les jours et heure (2). M. Espérandieu a bien voulu
(1) On trouvera sa lettre au tome Ier de sa Correspondance, p. 38.
(2) Pour l'intelligence des lettres qui vont suivre, il est bon que nous fassions connaissance avec le inonde de savants et de professeurs que Sainte-Beuve allait fréquenter à Lausanne.
« Lorsque j'arrivai dans cette bonne, honnête et savante Académie de Lausanne, a-t-il écrit lui-même, M. Porchat, le futur traducteur de Goethe, était recteur, chargé de la chaire de langue et de littérature latines; M. Monnard, mort depuis, professeur à l'Université de Bonn, était professeur de littérature française; M. Vinet venait d'être nommé professeur d'Homilétique (ou Éloquence sacrée) et de Prudence pastorale (Directions auxétudians de théologie sur la vie de
l\k CORRESPONDANCE DE SAIN i i BEUV1
revenir le soir pour nie tenir compagnie et nous avons Pail nu tour de promenade en conversant.
La veille au soir j'avais trouvé chez lui M.Schollet M. \ inet et le goûter s'était prolongé assez tard en toutes sortes de conversations sur Paris, l'abbé de Lamennais et les auteurs à la mode, ainsi que sur l'espèce de contradiction qu'on peut voir entre l'art, la littérature d'une part et la morale, le sérieux pratique de l'autre. M. Vinetaparlé sur ce dernier point très bien. Vous voyez donc, cher ami, que je vais pouvoir marcher tout seul déjà et sans vous. — Mes livres sont déballés et au bûcher : j'ai déjà vérilié qu'il n'y en avait pas d'oubliés. Je vais les ranger dans une heure. Ma précaution est extrême etmême vétilleuse. Dites-lebien à M"" Olivier, .l'an rais tant de regret de rien emporter de là-bas qui ne soit digne d'ici. Mais il y a eu déjà tant de quarantaines antérieures pour ces livres, que, la saison et le froid aidant, je suis à peu près certain qu'il n'y a rien. Ce que j'en fais est pour l'entière sécurité. Les livres rangés, me voilà au travail et il faut qu'il soit continu et hâté, car j'ai juste le temps. La caisse m'a coûté tant port que douane io5 francs,
pasteur). 'Il y avait encore M. Dufournet, professeur d'exégèse et d'hébreu; M. Herzoç, professeur d'histoire ecclésiastique; M. André Gindroz, professeur de philosophie, membre en même temps du Conseil d'Instruction publique dont il élait l'âme. M. Juste Olivier, mon ami, donnait un cours d'histoire. » (l'orl-Uoyal, t. I, Appendice, p. 5i4.)M. Vulliemin, dont il est parlé aussi dans cette correspondance, enseignait l'histoire au Gymnase de Lausanne.
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ce qui m'a ruiné, et m'a fait user de votre billet près de M. Espérandieu pour la bonne que j'aurais pourvue sans cela. Voilà une lettre toute de ménage et de finance, c'est pour vous prouver que tout ira bien jusqu'à votre retour et qu'il ne faut en rien le hâter. Dites bien mes vœux et mes respectueuses amitiés à Mme Olivier : que je voudrais la savoir tout à fait forte et debout ! Mme R... (je ne sais comment on écrit) est venue le jour de votre départ et je l'ai reçue. Elle a dû vous écrire. « Adieu, adieu, mille amitiés, « Mes respects à Mlle Ruchet et amitiés à votre beau-frère. »
« 23 octobre, ce lundi i heure et demie.
« Cher ami, « J'espérais vous arriver ce soir. Je viens du bateau, mais une fausse indication de l'excellent M. Ducloux (i) m'a induit en retard et le bateau lui-même ayant devancé d'un quart d'heure, je l'ai tout naturellement manqué. Je regrette bien de n'avoir pu faire ce petit voyage, je serais revenu dès demain matin, mais je vous aurais vu, j'aurais peut-être entrevu Mme Olivier, j'aurais su du moins de ses dernières et actuelles nouvelles. Je vous aurais enfin parlé d'un point qu'il m'est très difficile d'aborder par écrit et que deux mots de con-
(i) Imprimeur et libraire de Lausanne, dont il est parlé dans l'in- Iroduclion.
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versation auraient vidé. Mais il est maintenant trop tard pour que je fasse le petit voyage, j'en suis à compter les jours pour ma préparation, et ce qui sera pour moi une suite de petites fièvres et d'agonies commence. Je l'ai senti dès avant-hier quand je me suis vu en présence de mes livres déballés et rangés et en demeure de me mettre incontinent à l'ouvrage. Mes vieilles habitudes et mes caprices et pensée sauvage et absolue me sont revenus, et je me suis mis à craindre de ne pouvoir travailler réellement que dans les mêmes conditions auxquelles je me suis condamné à Paris depuis des années. Ces conditions sont celles d'un isolement, d'une réclusion entière et absolue et certaine pendant des heures, et d'une sévérité à cet égard (je vous le répète) presque farouche et sauvage. Ma pensée, je le crains, n'a de ressort qu'à ce prix. Avoir un endroit où je sois dans mon atelier, comme une taupe dans son trou; comme Han d'Islande dans son antre. Ainsi j'ai fait à Paris durant des années. Je crains qu'ici ce soit de même, et que je ne puisse pas changer mon procédé pour un plus doux. Mon imagination m'a tellement représenté et peut-être exagéré cela avant-hier et toute la nuit, que je me suis résolu à m'en ouvrir à vous. Pourquoi n'est-ce pas en paroles et dans cette mesure juste qu'elles prennent aisément entre amis ? Au moins que votre amitié la rétablisse cette mesure dans ce que j'écris et la suppose comme c'aurait été en causant.
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Voici donc à quoi je me suis décidé. Avoir une chambreou deux quelque part probablement à l'hôtel du Faucon ou d'Angleterre, où j'aurais livres et lit et où je gîterais. Je n'y verrais personne : mon logement serait censé toujours rue Martheray; j'y aurais ma petite chambre pour recevoir quand j'y serais et pour lire quelquefois. Mais mon étude, mon travail serait ailleurs, et tout entier non interrompu jusqu'à une certaine heure de la journée, jusqu'à trois heures par exemple. A partir de cette heure, j'irais ou à mon cours, ou les autres jours tout droit chez vous. J'y serais chez moi, comme c'était à Paris chez ma mère. J'y dînerais, tout enfin comme nous l'avions si rapidement réglé ou plutôt supposé. Le déjeuner se ferait pour moi à 1 hôtel même et dans mes livres comme je faisais à Paris. Voilà mon dessein (i). Le pire, c'est que, ne vous voyant pas aujourd'hui, je ne puis retarder à l'exécuter, en étant aux jours et aux heures. Il est donc probable que demain ce sera exécuté, afin d'avoir ma sécurité préalable de tous les jours futurs se ressemblant et de la chose une fois faite. Je choisirai probablement l'hôtel d'Angleterre comme moins cher que le Faucon, et pas trop loin. Je voudrais, cher ami, que ceci fût pour vous seul, que Mœe Oli-
(i) Il fut fait comme il désirait. Après avoir reçu l'hospitalité pleine et entière rue Martheray, Sainte-Beuve loua une chambre à l'hôtel d'Angleterre, tout eu gardant celle que lui avaient offerte les Olivier. Il préparait et écrivait ses cours à l'hôtel, et il recevait chez ses amis.
/|S COMUCSPONDANCl Dl SAINTE-BEUVE
\icr n'eùi en rien idée ni souci de celte affaire, que VOUS Surtout VOUS ne vinssiez pas le moins du monde. J'ai toujours arrangé les choses moi-même depuis des années : à part deux ou trois articles essentiels et que je régie avec une précision extrême le reste m'est indifférent, et ce qui m'importe avant lotit c'est d'être le premier jour comme je serai tous les jours suivants ; ainsi je réglerai cela en une demi-heure à l'un de ces hôtels, j'ai même déjà vu ce qui était possible en chambres. Ce qui me contrarie vivement c'est de ne vous pas voir pour vous expliquer tout cela ce soir en causant; c'est aussi (car tout prend place dans une imagination un peu superstitieuse), c'est l'idée que Lucie (la bonne) ou M. Lèbre se feront quand ils verront emporter les livres, et moi-même découcher. J'en ai parlé ce matin à M. Espérandieu revenu de Vevey, et qui trouve cela tout simple. Trouvez-le également, cher ami; n'en parlez pas du tout, s'il est possible, à Mme Olivier, et offrez-lui seulement mes plus affectueux respects; offrez-les aussi à Mlle Ruchet et à M. votre beau-frère. Je lis depuis deux jours à tort et à travers, j'ai revu toutes mes notes, j'en ajoute d'autres, enfin je suis dans des transes. Je crois avoir trouvé une manière de péroraison pour le premier jour, tirée du lac (i). Oh! pourquoi
(i) Cette péroraison la voici :
« Nous tâcherons, du moins, Messieurs, de relever chemin faisant de recueillir et de vous communiquer ces doux éclairs d'un sujet si
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faut-il qu'on ne fasse rien qu'à ce prix et que tout enfantement déchire ?
« Adieu et répondez-moi vite pour approuver, pour absoudre,
« A vous de cœur. »
grave. Ce ne sera jamais une émotion vive, ardente, rayonnante : c'est moins que cela, c'est mieux que cela peut-être ; une impression voilée, tacite, mais profonde ; — quelque chose comme ce que je voyais ces jours derniers d'automne sur votre beau lac un peu couvert, et sous un ciel qui l'était aussi. Nulle part, à cause des nuages, on ne distinguait le soleil ni aucune place bleue qui fît sourire le firmament; mais à un certain endroit du lac, sur une certaine zone indécise, on voyait, non pas l'image même du disque, pourtant une lumière blanche, éparse, réfléchie, de cet astre qu'on ne voyait pas. En regardant à des heures différentes, le ciel restant toujours voilé, le disque ne s'apercevait pas davantage, on suivait cette zone de lumière réfléchie, lumière vraie, mais non éblouissante, qui avait cheminé sur le lac, et qui continuait de rassurer le regard et de consoler. La vie de beaucoup de ces hommes austères que nous aurons à étudier est un peu ainsi, et elle ne passera pas sous nos yeux, vous le pressentez déjà, sans certains reflets de douceur, sans quelque sujet d'attendrissement. » (Port-Royal, t. I, p. 29.)
«Dimanche midi, à Besançon, 3 juin i838.
« Mes chers amis, « Puisque j'ai ce jour, je vous dois bien dire un moment combien j'ai pensé à vous depuis le départ et combien tout ce que je n'ai pas pressé dans l'adieua été se développant en moi à n'en pas finir (i). Oui, j'ai pu sans peine repasser longuement tant de bontés si chères et la reconnaissance si douce, si unie et si profonde qui en est dès long-temps formée en mon cœur. Ce voyage n'a été ni très bon ni le contraire, quand j'ai eu le plaisir de rencontrer M. Régnier à Orbe j'étais encore dans la première fraîcheur matinale. Cela est tombé insensiblement, et une fatigue assez continue a succédé. J'en suis là. Je suis arrivé à Besançon ce matin à quatre heures et j'ai un peu dormi, mais le délassement n'est pas encore venu. Je compte pourtant
(i) Sainte-Beuve avait terminé son cours à Lausanne et rentrait à Paris.
CORRESPONDANCE DE SAINTE-BEUVE 5l
repartir ce soir si je puis m'assurer d'une place un peu commode ; car la voiture fatigue encore moins que des jours si nus et si vides sur le pavé d'une ville, le dimanche, après l'habitude si remplie d'une vie d'amis.
« Je reprends ce bout de lettre après une sortie ; j'ai retenu ma place pour ce soir neuf heures; et je viens de plus de récidiver un sommeil qui cette fois a commencé de me refaire. Ainsi tout est au mieux pour le corps ; l'animal n'est pas trop mal. — Pour l'esprit, pour le cœur au moins, j'ai non pas rimé, mais pensé un sonnet. Les rimes n'ont pu venir, mais il aura pourtant sa date, le 2 juin, en revoyant, de Ballaigues à Jougne, les mêmes versans du Jura, cette fois tout vert (1) :
« J'ai revu ces versans après l'hyver passé, j'ai revu ces grands bois dans leur feuille nouvelle, près des anciens sombres et fixes, les ressuscites dans leur plus tendre verdure, les mélèzes euxmêmes dans toute la délicatesse de leur robe réparée... (peindre toutes les nuances du vert).
« Ainsi dans le fond sûr de l'amitié constante ce qui se passe et revient est plus tendre à revoir. Et j'appliquais cela à celte absence dont le renouveau sera une plus tendre couleur dans la profonde et certaine couleur éternelle du fond. Mme Olivier achèvera de rimer ce sonnet.
(1 ) On trouvera ce sonnet plus loin.
!)2 COUR] BPONDANCB « » i 8 UN 1 1 B) r\ i
c< Adieu, chers el bien-airaés amis. Je compte bien sur votre bonté eu vous jetant ce bout <le lettre à la poste. Mille amitiés à M. Lèbre, à M. Ruchet s'il esl encore des vôtres, un baiser à Aloys qui ouvrira une lèvre interrogeante et à Ziquety qui tout bonnement sourira.
« Adieu encore et à toujours. »
« Ce vendredi 8 juin 1 838.
« Mes chers amis, « J'allais vous écrire quand je reçois cette lettre si bonne qui me prévient. Je suis arrivé avant-hier bien harassé et avant d'aller voir ma mère, pour ne pas l'effrayer, la traiter avec la coquetterie convenable, j'ai couru à mon pelit hôtel me laver et dormir une heure (i). Quand j'ai paru chez ma mère elle ne savait d'où je sortais pour être si frais. C'est vous dire que ma fatigue n'était pas devenue de la maladie. J'ai pourtant gardé ma douleur de dos après chaque parole un peu prolongée, et j'ai
(i) Sainte-Beuve habitait alors, dans la Cour du Commerce, l'hôtel de Rouen, qu'il a toujours écrit hôtel de Rolian, et qui est, en effet, tout à proximité de la cour de Rohan, attenante au passage du Commerce : « Deux chambres, c'était mon luxe », a-t-il dit en tète de sa Biographie. Il en avait deux, en effet, les dernières de la maison, les plus élevées par couséquent et les moins chères. Elles portaient encore en 1872 — lorsque M. Jules Troubat publia les Souvenirs et indiscrétions de son maître — les numéros 19 et 20. Sainte-Beuve s'abritait là, dans ces chambres d'étudiant, sous le nom de Charles Delorrne, en souvenir de Joseph Delorme, sans doute. Il y demeura jusqu'en 1848, date à laquelle il fut nommé bibliothécaire à la Mazarine.
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commencé le lait d'ânesse ce matin même. Il a même été question d'emplâtre ; non plus de la farge immense. La poix de Bourgogne est arriérée et est censée ne plus piquer. On m'a ordonné quelque chose de plus mignon et de plus vif, mais je viens de m'apercevoir que, dans mes mouvements du matin, ce quelque chose était tombé par terre : et je crois que j'en resterai là. — Les pensées du voyage ont été bien souvent en arrière, ou plutôt elles n'ont pas cessé d'être avec vous tous, envolant à ma mère et aux amis de Paris. Le temps a été détestable; pas une aurore, ni un rayon, une pluie continuelle et moi chétif dans un coin de voiture ruminant mes songes avec une douceur triste. J'y voyais vos mains se tendre vers moi, vos adieux mesourireet le songe durantces adieux (selon l'acception vaudoise) s'achever en bonjour du retour. — Vous me permettrez de vous dire ma vie d'ici, vous me la demandez avec cet intérêt qui entre dans les riens de la vie et qui les anime. Qu'ai-je vu déjà ? Ampère sort de chez moi et m'a raconté l'Abbaye-au-Bois, où Mme Récamier revient avec une guérison très vacillante (i).
(1) L'Abbaye-aux-Bois s'était vivement intéressée au Cours de Sainte-Beuve et lui avait témoigné sa satisfaction par la plume d'Ampère...
« Nous avons lu avec un plaisir très vif et bien général voire discours (d'ouverture); cela transportait un peu auprès de vous et faisait assister à votre Cours autant qu'il se peut dans l'éloignement. Tout le monde en a été très content, y compris M. de Chateaubriand. On lui avait dénoncé une phrase comme attentatoire à la majesté du
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On y est toujours heureux, aimable et jeune de quatre à six heures ; j'irai demain, j'y verrai M. de Chateaubriand couronné de ses lauriers de Vérone; M. Ballanche, pins béat que jamais et mangeant comme le bonhomme son fonds avec son revenu, enfin tout le petit cénacle au complet. J'ai vu Mme Valmore qui, j'espère, ne partira plus; l'Odéon a eu un succès, ce qui l'empêchera peut-être de mourir (i). Elle demeure dans le Palais Royal au quatrième et de son balcon de pierre on a la plus belle vue sur ce jardin que vous devez croire si étouffé et qui, n'en déplaise à la pureté alpestre, a sa fraîcheur et sa beauté, vu ainsi d'en haut et de son balcon de la tendre muse. Elle va publier
xvne siècle ; c'est celle où vous mondez le xvi° et le xvm" se réunissant en dépit de ce qu'il a interposé entre eux. M"10 Kécamicr et moi avons pris la phrase pour la défendre. J'ai expliqué l'ensemble de votre pensée qui, exprimée rapidement, prêtait peut-être aune fausse interprétation. Je vous donne ces détails pour vous montrer combien le morceau a vivement préoccupé vos amis. Du reste, satisfaction complète de tous : M. et M™« Lenormand, Marinier, Ballanche, l'aristarque M. Paul (David), idem. Mme Lenormand aime particulièrement l'exposition, d'un dramatique si simple et si touchant, où Bérulle, Saint Vincent de Paul et le fondateur de la Communauté de Saint-Nicolas-du-Chardonnet délibèrent sur ce qu'il y a à faire pour la religion. Mme Récamier préfère la seconde partie ; elle aime aussi particulièrement le contraste de la double scène qui suivit la mort de M. de Saci et celle de la mère Agnès: ici les sœurs, là les Messieurs pouvant seuls achever les chants. — Les gens graves louent votre style d'être plus sévère, plus simple que jamais; Le Prévost est de ce nombre : il vous louait bien avec effusion, mais cœurs incirconcis l'arrêtait; je lui ai dit que c'était un langage reçu en thèse religieuse, et Mme Lenormand m'a appuyé. M. Lcnormand est aussi des plus satisfaits... » {Port-Royal, t. I, appendice, p. 5i8.) ( i) Valmore était alors régisseur du théâtre de l'Odéon.
un petit recueil de vers intitulé Pauvres Fleurs. Comme c'est cela!
« J'ai vu Mme de Simonis, son amie si sincère, fort belle véritablement, impétueuse, orageuse, dévouée; noble nature sortie des bruyères du pays de?... de la petite Suisse (comme on appelle ce pays) et que les formes aristocratiques et sociales n'ont en rien atteinte dans sa franchise genuine. Nous avons parlé du désir de garder à Paris Mme Valmore, et à force de le désirer on y réussira peut-être. J'ai bien parlé de vous, de vous deux, à ces amis du grand et du bon.
« J'ai vu Buloz qu'on avait saigné le matin ; les épreuves de la Revue lui avaient donné le sang dans les yeux. Il a été content de me revoir et en ami plus qu'en intéressé. Il avait reçu plusieurs lettres de Lausanne sur mon cours; je suppose qu'il y en avait une de M. Monnard (sans en être sûr), mais j'ai cru reconnaître l'écriture sur l'adresse; on n'a pas voulu me nommer les bienveillans indiscrets. Je crains bien moi-même d'avoir porté à Labitte, à qui Buloz a remis toutes ces dépêches, une dénonciation déplus et de véritables lettres de Bellérophon ou d'Uri; je dis ceci pour notre cher et incorrigible ami Olivier. Labitte m'a ri au nez en lisant la lettre (i). J'ai été bien sot et
(i) Charles Labilte était l'ami préféré de Sainte-Beuve et comme son altev ego, à la Revue des Deux Mondes tout au moins. C'est à lui que Sainte-Beuve envoyait des notes sur son cours de Lausanne,
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suis resté bien reconnaissant. Si M. Monnard avait lui-même écrit, ce serait à lui d'une délicatesse qui me toucherait bien plus qu'elle ne m'étounerait . lâchez de le savoir.
« J'ai vu Mme de Caslries et son charmant fils. J'ai rencontré à chaque pas dans la rue une quantité de visages et de mains; je parle peu, mais il résulte de tous les bonjours mis bout à bout une espèce de discours qui vaut presque une de mes longues leçons. — J'en suis là et vais tout à l'heure courir chez Mme de Fontanes que j'ai jusqu'à présent ajournée (i ). Voilà à quel bulletin vous vous
pour être communiquées à la presse parisienne. « Je vois Labitte souvent, écrivait-il à Olivier le 20 août 1839, il m'est|d'une amitié bien secourable dans tout ce travail d'érudition quand il s'agit d'assaisonner le bas des pages de Port-Royal. <• C'est lai qu'il chargea de présenter en son lieu et place M"18 d'Arbouville aux lecteurs de la Revue des Deux Mondes, quand on y publia sa nouvelle intitulée Résignation. Lorsqu'il mourut (septembre i845), voici en quels termes Sainte-Beuve en parlait à Juste Olivier : « Cher ami, vous aurez pu trouver singulier de ne pas me voir. J'allais chez vous (Olivier habitait alors à Paris, 3i, rue du Faubourg-du-Teinple) lorsqu'on est venu me chercher en toute hâte à la Revue. Ce pauvre Labitte venait de mourir subitement à une heure du soir; malade depuis deux jours d'une grosse fièvre, il ne semblait pas en un tel danger: je l'avais vu hier, ses médecins l'avaient vu aujourd'hui. C'a été une consternation et une stupeur pour tous ceux qui arrivaient. C'est une perte irréparable pour nous lous, perte, de cœur et d'esprit... » Et le jour de l'enterrement de Labitte, Sainte-Beuve prononça sur sa tombe un discours qui parut dans les Débats du •jb septembre.
(1) Mme Christine de Fontanes, fille de l'ancien grand-maître de l'Université, habitait ordinairement Genève, et Sainte-Beuve qui, dès le 27 mars i838, avait pris rendez-vous avec elle à Paris s'occupait de la publication des œuvres de son père.
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exposez en me demandant ma vie avant qu'elle soit un peu assise. Je la mets ici pour obéir, mais j'aime bien mieux savoir la vôtre, et ces sentiments si profonds, si unis, si nuancés pourtant, qui la marquent bien mieux qu'ici une multitude de pas. Combien ce récit de vos deux cœurs, qui n'en font qu'un pour moi, me touche, m'intéresse, me rend le passé d'hier et l'espoir de demain! Oh ! continuez, chère dame et amie, quand Olivier sera las, suppliez-le ; quand vous aurez un peu de lassitude ou que Louise vous viendra brusquement appeler, que deux lignes de la main d'Olivier me disent qu'il n'est pas loin ; deux lignes seulement! Après quoi il rentrera dans son cabinet, et vous reprendrez cette fine et douce trame qui me rendra votre vie, je voudrais dire encore la mienne.
Je ne veux rien mettre ici pour nos amis de Lausanne : ce serait un catalogue trop homérique, M. Manuel, M. Scholl, M. Vinet, etc., mais à vous je livre la place des noms, vous êtes sûrs de ne pas vous tromper en y mettant tous ceux qui vous parleront de moi : ma reconnaissance leur demeure bien sérieuse et bien touchée.
« Mais à la maison même, à M. Lèbre, à M. Ruchet mes tendresses bien particulières. A Mffie Ruchet mes humbles hommages, à Mlle Sylvie mes respects aussi proches qu'il est possible du cœur sans qu'ils cessent d'être les plus profonds des respects. —
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Il faut bien baiser les deux enfans; et aussi je veux absolument dire quelque chose à ct\s demoiselles.
« Ceci dit, encore un mot d'ici. L'opinion sur le poème de Lamartine est assez décisive et comme nous la pressentions dans lalecturedu petit Cabinet. De belles choses et un ensemble détestable; l'idée d'une chute, éclairée par de vastes éclairs, Quinet est reparti pour son Allemagne un peu découragé. Angelica Kauffmann a produit un petit orage dans un petit monde. Une nouvelle scission s'est opérée dans l'école romantique, dans le coin de Vigny, Barbier, en louant de AVailly, avait un peu rangé Vigny dans les imitateurs de Scott par Cinq-Mars (i) : Buloz a fait changer la phrase, mais de Wailly a été peu content, à ce qu'il paraît, de sorte qu'à peine éclos ce charmant et délicat talent, mais si froid et jusque-là si mitigé d'apparence, est tout d'un coup devenu dévorant. Ainsi nouvelle fêlure dans ce petit coin précieux (débris du Cénacle) dont Vigny était l'onyx ou l'agate et dont les autres
(i) Barbier n'a jamais changé d'avis. On lit à cet égard dans ses Souvenirs personnels : « Une autre l'ois, il (Vigny) me raconta qu'il avait connu Walter Scott. Ce dernier, dans un de ses passages à Paris, lui ayant l'ait une visite, lui aurait dit qu'il avait eu aussi l'idée de composer un roman sur Cinq-Mars, mais qu'ayant lu le sien il avait abandonné ce projet.
« C'est possible ; cependant je ne crois pas que M. de Vigny aurait pensé à faire un roman historique, et Cinq-Mars est un roman historique, sans l'apparition des œuvres de Scott, et celles-ci étaient déjà le plaisir et l'admiration du public bien avant que M. de Vigny eût mis le pied sur la scène littéraire. »
avec m. et Mine JUSTE olivier 59
Barbier, Wailly, Brizeux, formaient comme le cercle mi-partie d'ébène et d'ivoire. Deux mots de Buloz m'ont mis au fait de ce grand événement qui demeurera sans doute à jamais inaperçu dans l'histoire littéraire : ô vanité des gloires !
« De Vigny ne fait rien et est réputé ne plus pouvoir rien faire; chaque fois qu'il voit Buloz, il lui dit : « Je travaille beaucoup, vous serez effrayé de la quantité de manuscrits que je vous porterai bientôt, et Buloz rit tout haut de son rire qui n'est poli que parce que de Vigny ne le comprend pas (1).
« Adieu, adieu. Je reprendrai bientôt mes nouvelles ; vous savez celles du cœur qui ne changent pas.
« Je vous embrasse tendrement mes chers amis.»
« Ce lundi, 18 juin i838.
« Ne comprenant pas, mes chers amis, pourquoi je n'ai pas de nouvelles de vous, je sens le besoin de vous en donner ; je suis tout déconcerté pour-
(1) La méchauceté est ici visible et ne fera que s'accentuer davantage dans les lettres suivantes où Sainte-Beuve s'occupera d'Alfred de. Vigny. Quand parut mon livre sur le poète à'Eloa, quelques-uns, dont M. C. Lalreille dans la Revue d'histoire littéraire, me reprochèrent d'avoir écrit que * à partir de Chatterton, Sainte-Beuve avait voué à Vigny une de ces haines cafardes d'autant plus méchantes qu'elles sont inavouables ». Les lettres que nous publions aujourd'hui ne sont point pour nous faire revenir sur ce jugement, bien au contraire. Je renvoie le lecteur à celle du 8 février 1846 où Sainte- Beuve, parlant de la réception à l'Académie de son ancien camarade du Cénacle, écrit à Juste Olivier : « Vigny n'est qu'un Trissotin ffentilhomme, le comte de Trissotin! »
Go CORRESPONDANC1 Dl saimi -BEDV1
tant. Vous avez dû recevoir une lettre de moi, il y a Imit jours. J'aurais pu avoir votre réponse tous
les jours depuis jeudi et il ne vient rien. J'ai eu le temps de recevoir une lettre de M. Doy et une autre du docteur Mayor : et de votre coin chéri, je ne sais rien. — Ici, la vie m'a repris, sinon le travail encore. Mon mal de gorge persiste toujours ; je vais comme je puis avec ; j'ai eu des mouches au dos, je prends du lait d'ânesse le matin: douceur et aiguillon n'ont rien fait jusqu'à présent, il faudrait l'absolu silence.
« Dès que j'ai revu Mmc de Tascher (i), elle m'a très vivement abordé en me demandant des nouvelles de Mme Olivier ; je lui ai répondu, Madame, par vos souvenirs. — J'ai dîné chez elle avec M. Lerl minier, M. et Mmc de Montalembert, un marquis Boccella, de Florence, religieux et distingué, legénéral Bugeaud ; vous voyez que la lanterne magique recommence.
« Mme de Castries (2) est partie ce main pour une campagne de six mois. Mme Récamier qui revoit
(1) Se rappeler la pièce de vers que Sainte-Beuve lui a dédiée dans les Pensées d'août (Poésies complètes, t. II, p 263), et dans laquelle il n'a t'ait que retraduire, suivant ses expressions, ce qu'elle lui avait elle-même raconté.
(2) Au bas du sonnet qu'il lui a dédié dans les Pensées d'août (p. :>o5), Sainte-Beuve a piqué la note suivante : « Morte depuis duchesse de Casiries; personne aimable, spirituelle, qui se laissa emporter sur la fin de la Restauration à une passion romanesque; revenue d'Italie malade ou plutôt infirme, à demi paralysée, elle conservait toute sa çrâce, son goût vif pour les choses d'esprit et de cœur... » 11 en est question plus loin.
beaucoup de monde et à qui la voix va et revient au même instant avec un rayon de soleil comme une fille de l'aurore, part aussi pour la campagne, mais ce sera court. Il y avait hier à cinq heures chez elle M. de Chateaubriand, M. Ballanche, M. Ampère, une Mme Salvage (i), amie et légataire de la reine Hortense, grand colonel d'empire, grand bonapartiste, comptant plus que jamais que le moment est arrivé pour le prince Louis (absolument comme M. de Genoude ou M. de la Rochefoucauld pour Henri V) et le disant tout haut ; sa thèse hier était que M. de Lafayette,, s'il n'était mort, aurait travaillé à la Restauration bonapartiste, et qu'il avait pris avec le- prince Louis les engagemens les plus sacrés, elle avait vu les lettres, elle ne doutait de rien ; impossible d'obtenir un petit mot de sousamendement de sens commun. Elle sortait triomphante comme un porte-drapeau et regardant de l'œil des brochures bonapartistes qu'on avait laissées sur la cheminée et apportées du matin, elle sor-
(i) Mme Salvage de Faverolles, fille de M. Dumorey, consul de France à Civita-Vecchia, lequel avait été l'un des intimes de M. Récamier. Séparée de son mari, dont elle n'avait pas eu d'enfants, elle avait acheté près de Rome une vigne et une maison où elle donnait parfois des fêtes. Sainte-Beuve écrivait un jour à M. Victor Lambinet, juge à Versailles, qui lui avait communiqué une soixantaine de lettres de Mme Récamier à Mme Salvage : « J'ai connu autrefois Mm8 Salvage; c'était une grande femme, très active, très entrante, très masculine, qui ressemblait aune veuve de général ou de colonel et qui avait un très grand nez. Le duc de Laval (Adrien) disait d'elle: « 11 faut bien prendre garde de fâcher JVlme Salvage; car elle nous passerait son nez à travers le corps. »
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tait quand la duchesse de Raguse est entrée, autrefois charmante, aujourd'hui houle et une moitié de
nez <!<: moins (par suite d'un cancer heureusement guéri), mais toujours spirituelle, et tout le monde a ri de M""' Salvage, tout en reconnaissant la sincérité de son dévouement; car il faut toujours que, même dans la raillerie, chez M1"" Récamier, la charité soit sauvée. On raille après cela plus à son aise et avec une plus douce conscience. J'oubliais parmi les témoins et survenant M. Briffaut, de l'Académie, et le duc de Noailles. En tout la chambrée était délicieuse. Olivier a droit de me dire : à quoi bon cette vignette de boudoir après l'œil de bœuf de Saint-Simon ?
« Si Olivier voulait m'envoyer tout son morceau sur Davel (i), on l'insérerait avec grand plaisir dans la Revue des Deux Mondes, il n'aurait à s'inquiéter en rien de la note, je la ferais; on lui enverrait les épreuves, s'il le fallait; autrement je les reverrais. Ce serait bien que ce morceau de son livre eût une publicité toute française ici. Tâchez, Madame, de le décider. Bulozl'a été tout naturellement. Il faudrait
(i) Le major Davel, palriote et religieux exécuté en 1725 pour avoir tenté d'affranchir le pays de Vaud de la domination bernoise. Il en sera souvent question dans les lettres qui vont suivre : Car vous gardez en vous, fils de Tell, de Davel, Le culte uni des deux patries, disait Sainte-Beuve aux étudiants vaudois, le 3i décembre i836, dans une pièce de vers en réponse au chant de bienvenue qu'ils lui avaient adressé à son arrivée a Lausanne. (.Votes et Sonnets. Poésies complètes, t. II, p. 290.)
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le morceau dans toute son étendue, sans rien tronquer.
« Toute la petite racaille littéraire qui écrit trop souvent dans la Revue de Paris, et qui par là tient à Buloz, est toujours furieuse en même temps contre lui, et écrit des épigrammes ou pis à Soulié et dans le Vert vert, l'Entr' acte, etc., et autres petits journaux : Buloz sait cela, mais ne s'en émeut, et quand on lui dit : un tel est furieux contre vous, il y a dans « le Vert vert, de ce matin un article contre vous qui doit être de lui », il hoche la tète et dit en grognant avec une sorte d'indifférence : « Bah ! ils reviendront, il y a de l'argent à l'auge. »
Ce mot-là est du Tacite dans son genre et peint toute une époque en littérature — n'est-il pas vrai? Suétone — Procope — Dangeau — Buloz; il sera, s'il le veut, l'historien authentique du gros de la littérature de ce temps-ci.
« Mardi. — Pas de lettre encore; je me décide à envoyer ce mot-ci qui, j'espère, croisera le vôtre, mais qui vous prouvera du moins mon impatience. — Je voudrais bien avoir le Chant de l'Epée traduit en vers français par vous savez bien qui, Madame, avec la musique : on pourrait me l'envoyer sous bande, à moins que cela ne se trouve ici quelque part, mais je ne crois pas. — J'ai trouvé pour M. Lèbre les livres qu'il désire : mais je lui demande quelques jours encore avant de les lui envoyer; je lui offre toutes mes amitiés.
li'l CORRESPONDANCE DE SAINTE-BEUVE
« Il ne Faudra pas qu'Olivier prenne la peine de voir M. Dov pour lui rieo payerj ce dernier a mis
tant de délicatesse à tout cela qu'il ne veut rien recevoir, ci il s'en blesserait même, Si M,m' (Hivicr rencontrait un jour chez Mme Albers sa demoiselle un remerciement d'elle pour moi serait parfait, en attendant que je le leur adresse directement. Mais je suis d'une fatigue, d'une fatigue, d'un brisement dont tout se ressent, et cette fin de lettre plus que tout. Pourtant je ne veux pas larder à vous envoyer ce souvenir, cette plainte du cœur. C'est bien mal, Madame, d'écrire si peu; Olivier est peut-èlre à Eysins. Au reste, ignorant tout comme je fais, ma plume va au hasard; je ne sais si je parle à vous ou à lui. Si vous êtes ensemble; si M. Ruchet, sa femme et M le Sylvie (i) sont des vôtrescncore,si Aloys et Ziquety n'ont qu'à entrer pour qu'on les embrasse ; si M. Lèbre est à Clarens ou à Gryon. Ecrivez moi vite, je vous en supplie ; recevez toutes les amitiés du cœur. »
« Paris, ce 20 juin i838.
« Je n'ai pas répondu, comme je le devais, en quittant Lausanne, à un don précieux qui m'a été fait et qu'accompagnait une lettre également précieuse et même seule capable de faire passer l'autre
|i) Sœur cadette de Mme Olivier.
AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER 65
don, en le surpassant (t). Dans mon embarras de me prendre à un nom, et sachant que tous les noms que je pourrais essayer y sont compris, je ne puis qu'exprimer mon entière et soumise reconnaissance, qui accepte du mystère tout ce qu'il faut pour ajouter au prix. Je ne sais si c'est fortuitement que sur le cadran, que je consulte souvent, l'heure de 3 à 4 est (2) entamée et échancrée par le cadran des minutes; cela du moins me semble dire qu'il manque désormais quelque chose à cette portion du temps, et qu'aussi les minutes s'y mesurent et s'y comptent pour moi dans toute leur étendue. Il doit en être ainsi des profonds et durables souvenirs. »
« Celui que j'emporte est une dette dont j'aime à sentir et à garder constamment le témoignage. Je serais heureux qu'on voulût bien recevoir avec indulgence ce confus, reconnaissant et respectueux hommage. »
<c Jeudi, 10 heures du matin, 20 juin i838.
« Je suis en faute à mon tour ; je reçois votre lettre à l'instant même et j'y réponds; j'écrivais sans cela; je devais écrire ces derniers jours, mais un enchaînement de petites choses et un certain désir de nous remettre au pas m'a fait retarder.
(1) Ses auditeurs s'étaient cotisés pour lui offrir une montre de Genève.
(2) Heure de son cours.
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Nous y voilà, et tenons-nous y. Merci, chère Madame et amie, de tant de bons et touchans détails sur cet intérieur qui est tout mon Lausanne à moi (ceci soit dit sans ingratitude pour personne). Ma vie ici dans ces dix derniers joursa été moins bocagère et moins florissante que la votre; je n'ai pas fait ma promenade à Rovéréa (i). Mon mal de voix existe toujours, autant que là-bas; c'est un parti pris. Tantôt à la gorge, tantôt descendant plus bas et dans le haut de la poitrine. Il m'est impossible de causer sans qu'après deux minutes ma voix s'altère et qu'il ne s'ensuive une fatigue sérieuse que le sommeil de la nuit ne parvient pas à vaincre. Aussi jene vois que très peu de monde ; je passe mon temps à éviter, et je calcule pour ne faire guère qu'une seule conversation par jour, c'est tout ce que je puis porter. Le départ pour la campagne de Mme de Castries etde Mme Récamier m'a rendu un peu plus facile cette abstinence. Vous me demandez de prendre note, non pas à chaque petit événement, mais à chaque impression : croyez-vous donc que j'aie ainsi des impressions? En vérité, c'est plutôt des petits événemens que j'aimerais à prendre note pour vous en égayer un moment comme je me distrais en passant. Mais je n'ai pas eu depuis la dernière fois de vue de monde un peu bigarrée et piquante. Un dîner que j'ai fait chez Mme de Jussieu
(i) Belle promenade en J'orèt au-dessus de Lausanne.
avec sa charmante famille est quelque chose en cordialité et en douceur de trop famillier avec vos habitudes pour que je le relève comme chose remarquable. J'ai vu aussi l'excellente Mme Valmore dont la destinée est de nouveau anéantie : l'Odéon ferme et les appointements de son mari finissent avec le mois dans deux jours. Les voilà cinq, de nouveau dans la barque sans boussole, à la garde du vent. Elle a donné hier congé de son joli logement au quatrième, au Palais-Royal, et duquel on avait balcon sur ce jardin si frais et si riant d'en haut. L'angoisse évidente qu'elle ressent passe à ses amis, et on est à s'ingénier pour trouver quelque ressource : admirable femme qui au milieu de cela pense toujours aux autres et solliciterait volontiers encore, non pas pour elle-même ! Elle va publier un petit recueil de poésies intitulé ; Pauvres Fleurs. Auriez-vous l'obligeance de me copier dans la lettre que je vous ai laissée d'elle les vers à moi, qui la commencent, elle me les redemande, n'en ayant pas gardé copie, et pour les faire entrer, je crois, dans ce bouquet éploré :
L'ancolie au front obscurci Qui se penche sur les bruyères,
a dit Nodier.
« J'ai rimé pourtant ce sonnet pensé et noté au passage de Ballaigues à Jougne le 2 juin ; n'aura-
t-il rien perdu de sa tendresse de verdure en attendant ? Quoi qu'il en soit, le voici :
J'ai revu ces grands bois dans leur feuille nouvelle, J'ai monté le versant fraîchement tapissé. A ces fronts rajeunis chaque verd nuancé Peignait diversement la teinte universelle.
Près du lixe sapin à verdure éternelle, Le peuplier mouvant, le tremble balancé, Et le frêne nerveux tout d'un jet élancé De feuille tendre encor comme la fraxinelle.
Le mélèze lui-même, au fond du croupe noir, Avait changé de robe et de frange flottante ; Autant qu'un clair cythise il annonçait l'espoir.
0 mon âme, disais-je, ayons fidèle attente ! Ainsi, dans le fond sûr de l'amitié constante, Ce qui passe et revient est plus tendre à revoir.
« A propos des vers dont vous êtes la grande dépositaire (car je pense toujours à la postérité, c'est-à-dire à la mort), il faudrait absolument dans le sonnet traduit d'Uhland (i), à la place du vers :
Et moi qui toutes deux les voyais et chacune,
qui est trop contourné, écrire de votre main ainsi :
Et moi qui les voyais toutes deux et chacune
(i) Ce sonnet est la première pièce du petit recueil intitulé: Un Dernier l'éve, qui lui fut inspiré par les deux jeunes filles du général Pelletier. On sait qu'il avait un moment caressé le rêve d'épouser la plus jeune et quel chagrin il ressentit de n'avoir pu le réaliser. Cf. à cet égard sa lettre au général Pelletier (t. I, p. 1 10, de sa Corres- Dondance). Il en sera question plus loin dans une lettre à Olivier.
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qui est plus direct et simple. — Voyez à quel point, cher Olivier, je suis de l'École de Boileau.
« J'en suis d'autant plus qu'une de mes grandes affaires depuis mon retour est de mettre en train l'édition Fontanes. Je souris parfois de mon zèle si naturel d'ailleurs pour ce charmant poète; mais je pense à l'air de converti que j'aurais si je mourais là-dessus : il a commencé par Ronsard pour finir par Fontanes : mea culpa. Vous savez que je ne crois pas aisément à ces conversions dont on fait bruit, pas même à celle de M. de Talleyrand.
« Paris est beau ; l'autre soir, passant sur le pont des Arts, j'admirais cette Seine souveraine, cette cité et sa Notre-Dame, tant de silhouettes et de flèches nettement dessinées, les lignes du Louvre, mais surtout le couchant qui n'a rien ici à envier à ceux des Alpes. Dès que le ciel s'en mêle, il sait bien égaliser les grandeurs. Ce couchant donc était chaud, magnifique et glorieux. Par de là, par-dessus les Champs-Elysées, s'apercevait dominant et détaché l'Arc de Triomphe de l'Etoile qui faisait nuage noir dans l'or du ciel, et, par son ouverture empourprée, semblait la porte des archanges triomphateurs. J'aurais voulu qu'il fût du côté de Lausanne, mais c'eût été trop beau ; il était juste du côté opposé ; de ce côté des grandes mers et des Atlantiques immenses, orageuses ou pacifiques, où bon gré mal gré nous irons tous,
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faibles ruisseaux ou fleuves, nous perdre un jour dans le couchant ou la nuit.
« Ayez-vous reçu quelque mot d'Emile Deschamps ? Il a été charmé et charmant; mais je n'ai pu le revoir.
« Où en éles-vous, Madame, de votre travail, de vos projets sur les poètes : quelles questions avezvous à faire là-dessus ? Il me paraîtrait que vous les avez oubliées.
« C'est bien M. Monnard qui avait écrit à Buloz sur mon cours ; celui-ci m'a promis de lui répondre. Mais une fois arrivé, j'ai dû prier qu'il ne fut plus question de toutes ces tendresses qu'il faut ensevelir et cultiver de l'autre côté du Jura, en se gardant bien d'en trop indiquer le sentier aux loups et aux pourceaux d'ici. Car les pourceaux et les loups abondent : avez-vous lu ou ouï un certain article dans la Presse de cet impudent Granier- Cassagnac sur Athalie. Lisez-le, Olivier, et jugez par votre impression de la nôtre : nous, gens de 89 ou même de 91, devant ces Marat et ces Hébert, — nous, jadis écuyer de celui qui se fait mainte" nant précéder par de tels coupe-jarrets (1).
« Avec quelle admiration ai-je lu un article du Semeur sur l 'Ange déchu ! avec quelle édification ! Comme c'est la charité chrétienne dans la critique littéraire, et penser que probablement Lamartine ne
(1) Yiclor Huaro.
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prendra jamais la peine de lire sérieusement cela ; et qu'il dira négligemment peut-être en jetant la feuille : « Ils sont furieux contre moi ! » — sans leur en vouloir.
« Quelqu'un lui parlait, quelques jours après la publication, ou essayait de lui parler de son poème : « J'ai lu votre dernier... » — Ah ! vous êtes plus avancé que moi, mon cher, car je ne l'ai pas lu encore !
« Vous me tiendrez bien au fait de tout ce détail de concours et de chaires ; y a-t-il quelque candidat pour la chaire d'histoire? Donnez-moi, Madame, sur ce point un bulletin positif ; car rien n'égale ma sollicitude jusqu'au moment décisif. Une de mes tristesses dans mon mal de voioe(i), c'est l'entière démonstration qui en résulte pour moi de mon incapacité pour une nouvelle épreuve ; c'est une ressource de moins dans l'avenir. En attendant je vais au cours des autres, et j'ai repris avec bonheur mon ancienne place sur les bancs d'Ampère, d'où j'assiste du rivage, non pas aux tempêtes, il n'y a pas de tempêtes sur sa mer; c'est canalisé d'un bout à l'autre, mais excellent.
« Je vous ai bien suivi du cœur et de la pensée.
(1) Sainte-Beuve n'avait pas de voix et en souffrait beaucoup quand il faisait son cours à Lausanue. 11 écrivait un jour sur les feuilles volantes qui lui servaient de sous-main: « Je n'ai pas de poumons, je n'ai pas de mémoire, rien de l'orateur. — Derniers accents d'une voix qui tombe et d'un lutteur qui s'éteint! <>
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Madame, à Vevey et partout. Pourquoi les destioées humaines sont-elles ainsi jetées si loin de leurs vœux et interceptées par les choses? Adieu, je veux que celle lettre parte aujourd'hui, el je ne l'achève qu'au retour du cours d'Ampère, c'est-à-dire une demi-heure avant le moment voulu pour le départ. Baisez pour moi Aloys sur sa cicatrice, et Ziquety à l'endroit du front le plus poli ; j'embrasse Olivier de retour, M. Lèbre revenu lui-même de Gryon : pour Mlle Sylvie (qu'elle ne s'elï'raye pas) je lui prends respectueusement la main, si elle est encore des vôtres. Amitiés à tous enfin et à ces demoiselles.
« Dites à M. Ducloux tous mes remerciement et que j'ai entendu son cri d'ici, comme le son du corde Roland.
« Adieu et mille respects du cœur. »
Voici un mot pour Mme Forel (i) et les dames mystérieuses.
(i) Mma Alexis Forci, née Marie Pache, d'un père vaudois et d'une mère genevoise, était née en 1798; elle est morte en 1886.
Elle fut l'amie de Vinet et resta celle de Charles Secretan jusqu'à son dernier jour.
Elle ne publia elle-même, en dehors de nombreux articles dans le Semeur, qu'un volume, « l'Etude de soi-même ». ouvrage de psychologique pédagogique à l'usage des femmes. C'est elle qui a rédigé ceux des volumes de Vinet sur l'histoire de la littérature française qui furent publiés après la mort de celui-ci.
Ce travail difficile et désintéressé fut fait d'après les notes laissées par Vinet et les cahiers de ses élèves.
Elle a de plus écrit une vie de Vinet très complète, que les éditeurs et les Conseils deMme Vinet trouvèrent trop volumineuse. Le manus-
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« Ce jeudi, 2 juillet i838.
« Je reçois avec bien du bonheur, Madame, votre lettre tant attendue; vous me grondez bien sévèrement au début : ce n'est pas très juste, véritablement, mais j'aime trop le motif de cette injustice pour ne pas vous en remercier, surtout maintenant qu'elle est passée et que vous ne m'en voulez plus, j'espère.
« Pour vider tout d'abord le point délicat, ma santé n'est pas du tout mauvaise ; j'ai même un visage et un teint qui me fait complimenter de tout le monde ; cela ne saurait entièrement mentir. Ma poitrine a encore des faiblesses, mais rien de plus, et seulement après des conversations ou des courses trop longues, après des petits excès enfin qu'il me suffit de supprimer pour être tout à fait bien. Il est vrai qu'à ce bien-là il n'y faut pas trop toucher, car aussitôt il se dérange, mais c'est comme tous les biens du monde. Mes amis, d'ailleurs, doivent se résigner plus aisément que moi à ce que je ne sois plus infatigable comme jadis et dans ma plainte de santé il entre un peu trop de cette exigence. Le lait d'ânesse ne m'a pas fait mal , peut-être m 'at-ilfait quelque bien insensiblement, et peut-il
crit en fut remis à Rambert, qui en tira son volume de la Vie de Vinet.
Les vingt dernières années de la vie de Mme Forel furent, affligées par une cécité complète qui l'empêcha peut-être de donner toute sa mesure en littérature et en philosophie.
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en faire à d'autres, par la raison même de nos médecins; ne sommes-nous pas un peu ânons?
« Je me suis remis au travail, avec intermittence, comme quand je suis libre. J'ai achevé Lafayette celle quinzaine; j'ai donné ci; malin la première copie de Port-Royal à l'imprimerie. Voilà le premier bout. Cela défilera. Je vois peu de monde; d'abord, il n'y a presque personne ici. M"10 de Tascher vient de partir elle-même pour sa terre. J'ai pourtant été hier à Saint-Germain, pour la première fois par le chemin de fer, chez mon ami Guttinguer (i). C'est merveilleux : à neuf heures du soir sonnantes, je partais de Saint-Germain (G lieues de Paris), et j'étais rendu à mon hôtel à dix heures sonnantes; il avait fallu au pas traverser la moitié de Paris. Chez Gutting-uer, je devais trouver Musset, qui loge pour le quart d'heure à Saint- Germain à une fashionable auberge où il pratique la vie de ses drames; mais, gris le matin, il avait de plus un rendez-vous à Paris, et n'a pu être de retour à temps ; nous n'avons eu à dîner que son ami Tattet cl un autre g-entil monsieur, mais à peine éveillés de leur griserie et de tout ce qui s'ensuit. C'était triste au fond de les voir ainsi : M. Brugnière, le compositeur, a chanté d'aimables chansons, celle du Bon vieillard, de Béranger, dont la musique est de lui ; cela m'a rappelé nos soirs de Lausanne !
(i) Sur les relations de Sainte-Beuve avec Guttinguer,voir letomel' de mon livre sur Sainte-Beuve.
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Guttinguer m'a montré force sonnets charmants, La vue si variée du haut de la terrasse de Saint- Germain m'a paru petite et maigre, après les Alpes. . . Et moi aussi, j'en suis !
« Voilà mes plus vives impressions, Madame, il me tarde bien que votre incertitude soit apaisée ! Combien je vous remercie de tous ces soins et renseig-nemens sur Mme de Charrière. Rien n'est de refus. Je n'ai que le Mari sentimental que je sais bien être de M. Constant. J'ai lu la Femme sensible, espèce de contrepartie par Mme de Charrière; mais je ne connais pas la lettre à la dame blessée; si je la recevais, je serais exact à la rendre.
« J'ai fait remettre chez Risler pour M. Ducloux des livres dus à M. Lèbre,un à Mlle Doy et un certain médaillon pour vous, mais je ne sais quand tout cela vous arrivera. Je désire que M. Ducloux paie le port et je lui en ferai tenir compte ; en un mot, je ne veux pas que M. Lèbre, dont le lot est le principal, paie rien.
« Il me tarde d'avoir la nouvelle et le Chant de l'Épée(i) et tout ce que vous y joindrez; vous m'a-
(i) Ce Chant de l'Epée, que Sainte-Beuve demanda à plusieurs reprises à Juste Olivier, est du poète allemand Théodore Koerner, qui l'écrivit sous le titre de Schwertlied, la nuit même de sa mort (i8i3). C'est un très beau dialogue entre un cavalier et son épée.et la traduction littérale qu'en a faite Mrae Juste Olivier donne bien l'impression de l'original. Je ne voispas cependant que Sainte-Beuve en ait tire parti. Le sonnet publié au tome II de ses Poésies complètes, p. 5o5, éd. Calmann-Lévy;est de Justin Koerner, qui mourut en 1862 et sur qui D. Strauss, l'auteur de la Vie de Jésus, a publié une notice bio-
-ti CORRESPONDANCE Dl SAINTE-BEUVE
vez parlé d'un travail qui vous occupait et que je verrais : qu'est-ce?
« Quel bonheur n'aurais-je pas eu de me trouver avec vous (en vous supposant sans souci grave) dans votre excellente famille d'Eysins, dans cette vie saine et moralisante par tous les pores. C'est de cela que j'ai bien besoin; la maladie est là. Un jour pourtant, je ferai avec vous ce séjour, mais sera-t-il toujours temps d'en profiter et d'en jouir? Vous voyez quelles tristesses m'échappent, chère Madame et amie, comme s'il n'y avait de vertu, de bonheur possible que dans la jeunesse; c'est là ma grande erreur à vaincre; vous deux, jeunes de cœur et de tout et heureux malgré tout, vous n'êtes pas tout à fait un exemple propre à me réfuter.
« Ollrez mes respects à toute la famille d'Olivier, à son frère, sa mère, à tous et particulièrement à M. Urbain, que je connais. A Aigle, je n'ai pas besoin de vous dire mes commissions du même genre. Tendresses à M. Lèbre, à qui vous écrivez sans doute., baisers aux deux enfans, amitiés pêlemêle aux amis qu'on rencontre; je me reproche d'avoir oublié l'autre jour M,,e Frossard dans mon catalogue homérique à M"" Herminie.
« Vous n'êtes pas à Ejsins sans doute; mais, où
' graphique traduite par Charles Ritter dans les Essais d'histoire religieuse et mélanges littéraires de Strauss. Paris, Calmann Lévy, 187=.
que vous soyez, j'ai peur que vous fassiez un petit voyage inutile et sans trouver de lettre; et celle-ci partira dès aujourd'hui, — mais il faut bien vous mettre dans l'esprit que les lettres mettent au trajet un jour de plus toujours que ce que vous vous figurez; surtout en venant de Lausanne ici.
Pardonnez-moi, chère Madame et amie, embrassez pour moi Olivier; tenez-moi bien au fait delà tactique de Fabius de la commission.
« Recevez les hommages du cœur. »
« Ce dimanche, i5 juillet i838.
« Mes chers amis, « Vous trouverez dans la Revue de ce jour l'explication et, j'espère, l'excuse de mon long retard. Votre bonne lettre m'est arrivée précisément quand commençait pour moi ce que j'appelle ma faction de Lafayette dont je n'ai été relevé qu'hier soir six heures, et qui durait depuis lundi six heures du matin. J'avais attendu au dernier moment comme toujours, et je n'avais pas un quart d'heure libre : j'en ai souffert, croyez-le. Votre dernière lettre est triste; il me hâte que vous soyez sortis d'incertitude sur cette position. Que je regrette qu'Olivier, en i83o, au lieu de quelques mois, ne soit pas demeuré une couple d'années à Paris ! Au lieu d'aimer Paris, comme il fait depuis longtemps, avec haine et aversion (je dis cela parce que je le crois à la lettre), il saurait tout simplement que
78 CORRESPONDANCE DE saimi BEUV]
c'est un lieu commode et où l'on se tire toujours d'affaire avec «1rs relations et du travail, el vous y
\ iendriez .
« Hélas ! quand je dis qu'on se tire toujours d'affaire à Paris i ce que je maintiens vrai quand on a la plume bien taillée), je n'oublie pas ce qui vient de se passer pour nos pauvres amis, les Valmore. Lé mari, qui était sous-directeur de l'Odéon, mais sans engagement écrit et à la merci de Védel, directeur des Française été congédié au terme où fermait le théâtre. Ils se sont trouvés sans rien; leurs amis allèrent trouver M. Martin (du Nord), qui s'intéressa vivement à sa compatriote de Douai; on avait découvert à M. Valmore quelque gérance dans une affaire de gaz ou de je ne sais quoi d'industriel. Une offre est venue à la traverse pour Milan, pour une place de comédiendans une troupe ambulante qui va jouer en français en Italie ! D'abord au couronnement, puis à Gènes, Rome, Naples; il fallait oui ou non en vingt-quatre heures, puis en un quart d'heure. Tous lés amis étaient conjurés contre un tel coup de désespoir : partir de Paris le 7 pour être à Milan le i4, pour y jouer le 18; la nécessité, le guignon, peut-être au fond l'habitude aventureuse, l'attrait du ciel d'Italie, et le goût de comédien persistant dans l'honnête Valmore, quelque diable enfin, tout les a poussés, et ils sont partis, toute la famille, harassés, pleurant, désolés, et pas encore malheureux. Puissent-ils ne
pas l'être là-bas ! Mme Valmore est une femme si charmante, quand on la connaît, si naïve ! Savezvous (comme biographie) que ses belles élégies brûlantes sont pour Latouche, le loup de la vallée, dont elle ne s'est pas encore réveillée, dit Guttinguer (i)î
« Je vous parle an long1 de cela, mes chers amis, et à vous surtout, chère Madame, parce que c'a été un grand trouble dans ma vie, il y a quinze jours, et que j'ai bien participé à cette angoisse.
« Au même moment, Mme de Simonis,qui prend vivement les douleurs de ses amis, recevait la sienne, et une lettre de Bruxelles lui apprenait que son vieux père n'était pas du tout bien; une de ces lettres qui semblent vouloir préparer un deuil tout accompli, Elle allait partir pour y passer trois semaines ; elle part en poste deux jours plus tôt, un jour avant M"10 Valmore, qui n'avait plus de gîte et, ayant rendu son logement, arrivait pour coucher chez elle. Vous jugez delà complication des douleurs. Votre lettre arrivant sur ces entrefaites m'a paru combler l'augure par les craintes qu'elle exprime sur votre situation. Pourtant, ayons espoir; déjà Mme de Simonis est hors de peine; son vieux père est en convalescence et elle a passé d'un désespoir de quarante-huit heures au délire de la
(i) Sur les relations de Latouche avec Mmo Desbordes- Valmore, voir le lome II de mon livre sur Sainte-Beuve.
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joie. L'augure reprend meilleur cours, oh! que votre prochaine Lettre le vienne confirmer!
« Depuis bien des jours, je vis seul, iiu travail: à part quelques visites à M"" de Tascher, à M"" Vevne ( i ) , j e ne vois personne; la voix n'est pas bien revenue, el il y a là faiblesse décidément et ressort blessé.
« J'ai reçu enfin les livres, et j'en vais faire usage. J'ai parlé à Buloz du projet de Souvestre sur M.Vinet,et il doit le lui rappeler. Je dois un remerciement à M. Monnard, à qui j'écrirai pour son article si amical qui a paru dans la Revue du Nord. Vous aurez, si vous êtes à Lausanne, d'ici à quelques jours, la visite de M. Michelet; je n'ai pas hésité à l'adresser à Olivier ; c'est un homme distingué, bon, avide de savoir, et qu'on n'a qu'à se féliciter de connaître quand on n'a pas d'article à écrire sur lui : il vous intéressera, il a bien de l'esprit sous son emphase. Je voudrais bien répondre aux questions morales de Mme Olivier, mais il m'est difficile de le faire autrement qu'en redisant : Mes chers amis, vous avez tout mon cœur.
« Je tiens toujours au Citant de VEpèe. Je regrette que l'article sur le major Davel ne soit pas tout fait; je n'engage à rien, mais je désire cet article pour la Revue. Je désire surtout qu'Olivier, en donnant tous les documents, les fasse valoir, les
( i) Femme du docteur Veyne, médecin de Sainte-Beuve, qui le soigna jusqu'à sa mort et fut un de ses meilleurs amis.
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interprète, ne se fie pas trop à l'intelligence de la majorité, pas plus en Cisjurane qu'en Transjùrane ; en un mot, qu'il intervienne en son nom et fasse la chose, comme tous les vrais historiens.
« Cette lettre est trop courte et trop pressée de réparer, pour qu'il entre autre chose que mes sentimens pour vous, des baisers aux enfants, des hommages à MIle Sylvie, des amitiés à M. Lèbre ; je ferai en sorte que les livres, en retard comme tout le reste, partent cette semaine.
« Je compte, bien avant que vous ayez reçu celleci, en avoir une de vous qui me gronde, qui se plaigne, et qui en même temps me marque la fin de cette incertitude sur l'avenir dans laquelle et dans lequel je suis.
« Adieu, chers et bien-aimés amis ; c'est peu pour aujourd'hui, mais c'est tout comme toujours. »
« Ce mercredi... i838.
« Mes chers amis, « Une lettre de moi qui a précédé votre seconde depuis Y affaire vous aura dit bien mal et bien à la hâte ma première impression. J'espère, je l'avoue, quelque chose de l'effet de cette pétition; il me semble impossible que ceux mêmes qui ont fait une si méchante chose, et dont les noms m'étonnent, ne reculent pas, aussitôt leur coup porté : par malheur, ce ne sont pas les mêmes qui feront le second vote. Vous savez au reste ce résultat, et je n'ose
8a CORRESl'ONDANCl Dl BAIN i i BEI vi.
calculer sur une chose déjà faite, sur un coup déjà porté (i).
« Quant au coins qu'on demande à Olivier d'accepter el de subir, je ne puis que vous donner un bien faible avis. Ge que je ferais, moi, je le sais bien; mais je suis seul, je n'ai pas de famille, je n'ai pas les liens moraux qui sont tant pour vous et celte étoile du matin que vous consultez dans vos nuits dès qu'elles se prolongent un peu trop. C'est de tous ces côtés pourtant que doit venir le conseil. En ce qui est de Paris et des ressources, il v en a certainement ; eu labourant ici, c'est-àdire en écrivant, on vit. Mais où écrire? quoi écrire? c'est ce qu'on ne choisit pas toujours, c'est ce qu'il faut souvent subir, c'est ce qui devient une transaction continuelle dans laquelle la conscience peut toujours être sauve, mais où tout idéal périt. D'ailleurs, il faudrait qu'Olivier vît cela par luimême au printemps, qu'il sondât le terrain par lui-même, et conçût l'assiette de vie qui serait possible. Il faudrait écrire dans quelque journal quo-
(i) Raiote-Beuve fait allusion ici aux difficultés que rencontrait Olivier dans le sein de l'Académie de Lausanne. Il y enseignait l'histoire depuis l'automne de i833 à la satisfaction générale; mais, en i838, quand il s'agit de renouveler sa nomination, qui n'était que provisoire et de lui faire une position définitive, quelques-uns posèrent, en concurrence avec la sienne, la candidature de M. Vulliemin qui, plus âgé que lui, avait aussi des titres plus sérieux, ayant déjà Traduit Hottinger, publié le Chroniqueur, édité Ruchat, et fondé naguère la Société d'histoire de la Suisse romande. Olivier fut cependant renommé el occupa la chaire d'histoire jusqu'en i845, date de la révolution du canton de Vaud qui bouleversa sa vie.
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tidien, y écrire sinon de la politique, du moins de la littérature, de la critique, des nouvelles.il faudrait avec cela quelques articles de Revue, et, en outre, de temps en temps un volume, roman, par exemple. Tous deux vous feriez cela à merveille; je me figure un peu pour vous la vie de M. et Mme Souvestre. Si le théâtre s'en mêlait, si quelque drame (sans trop de prétention d'art, mais fait pathétiquement et un peu rondement) réussissait, oh! alors, vous seriez riches. Je vous ai dit sur la Revue des Deux Mondes mes conjonctures et mes craintes; je les crois très fondées. D'ici à deux ou trois ans, pour prendre un large horizon, je serais bien étonné si elle était aux mêmes mains. Voilà en gros la vue ; pour moi-même, elle est si vagne qu'il faut me pardonner de ne pas vous la rendre plus précise. Mon absence de Paris m'avait refait une sorte d'inexpérience; j'ai trop compté au retour (et mon fardeau du cours mis bas) sur une facilité universelle, et je me retrouve repris dans de tels embarras de travail, d'engagements entrecroisés, et d'argent en définitive, que je ne sais en vérité comment je m'en tirerai, comment je continuerai. Après tout, ce ne sont que des vétilles quand on est seul, et je ne vous le dis que pour m'excuser de ne pas vous représenter un horizon plus fixe, un terrain plus engageant; c'est à votre seul coup d'œil de dire : Je camperai là. En y venant d'abord, Madame, et comme éclaireur, il faudra
I OMU BPOKDANI i DE s\imi m rvi
seulement prendre garde denepasporter avec vous trop de cette affection expansive el de cotte lumière embellissante qui se répand aisément et fait croire à ce qu'on désire,è ce qu'on aimerait. Il ne faudra pas trop attendrir le coup d'œil, qui devra voir en quelque sorte, sèchement, crûment, el non pas à travers ce prisme qu'on appelle une larme.
« Au reste, au milieu de cette douleur et de ce renoncement, vous avez, comme vous me l'exprimez si bien, des jouissances faites pour encourager, pour enorgueillir si vous n'étiez pas chrétiens; vous avez, au temps de la disette, la moisson plus abondante de l'amitié. Que je voudrais être là pour y apporter de ma main mon épi; pour jouir surtout avec vous et comme vous (tant je me crois vôtre) de tout ce qu'on vous apporte de toutes parts de tribut si sincère, si mérité !
« Tenez-moi vite au courant, chers amis, et du second vote (si vous ne l'avez déjà fait) et de la détermination sur le cours. Je ne vous dis rien pour tous, c'est trop habituel, et je vous serre bien vivement la main, cher Olivier, et vous les baise, Madame et chère amie. »
« Ce dimanche, 22 juillet i838.
« Vous aurez reçu ma lettre, cher Olivier, en
même temps que je recevais la vôtre. Tout ce que
vous me dites des incertitudes où vous êtes sur
l'avenir me touche bien vivement; ce que je ne
conçois pas, c'est que la décision soit rejetée au mois de novembre. Peste des républiques, si elles rendent ainsi les individus plus peureux, plus nuls, si elles paralysent les bonnes volontés personnelles et vous font instrumens servîtes de la lettre de la loil Ici, du moins, on a encore la ressource d'un ministre qui pourrait prendre sur lui un acte de justice. Mais je vois que je m'en prends à la forme de ce qui est du fond, et que c'est plutôt au caractère du pays qu'au reste qu'appartient cette méticulosité. Il ne manque plus maintenant qu'une chose, c'est que le secret rigoureux vous soit tenu jusqu'à la fin, qu'on vous cèle la détermination probable de la commission, et que votre incertitude soit complète; ils en sont bien capables, puisqu'ils ont promis le secret et que leur moralité les empêchera peut-être d'y faire une petite infraction. Il y a dans tout cela quelque chose qui fait plus que m'impatienter et m'inquiéter, et qui m'irrite. Mais je ne veux pas compliquer vos sentiments des miens en ce qu'ils ont d'indiscipliné; tenez-moi bien au courant de chaque mouvement.
« Je vous ai écrit ces jours-ci des petites lettres d'introduction qui ne vous arriveront peut-être jamais ;Michelet est chargé de l'une, Leroux etReynaudde l'autre; ils vont à Lausanne; y serez-vous quand ils y passeront? Ils y gagneraient beaucoup et vous-mêmes prendriez plaisir à leur mouvement d'idées ; ce sont de plus d'honnêtes gens, ce qu'il