DOYEN DU PARLEMENT DE BOURGOGNE
Montbard, le 26 septembre 1741.
J'ai toujours différé, monsieur, de répondre à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire au sujet de la médaille de l'Académie de Dijon2, parce que j'attendais une réponse de M. le comte de Gaylus, à qui je m'étais adressé pour con-
naître les meilleurs ouvriers et pour savoir comment il fallait en faire l'inscription et la gravure. Il vient de me répondre que M. de Boze3, de l'Académie des inscriptions, décidera de l'exergue de la légende, etc. ; que Bouchardon4 dessinera et que Marteau gravera; il ajoute que, comme l'Académie de Dijon ne lui paraît pas décidée, il lui faut un mémoire instructif auquel il répondra, soit pour le prix des coins, soit pour le marché du balancier. Si vous me permettez de vous faire mes observations à ce sujet, je vous dirai qu'il serait fort inutile de faire faire cette médaille à Genève, parce qu'elle serait très-certainement sujette à être arrêtée et confisquée. Il" ne convient point aussi de mettre le portrait du fondateur; cela ne s'est jamais fait pour une médaille qui doit servir de prix; c'est tout au plus si on met son nom dans l'exergue. A l'égard du prix, on assure qu'il ne montera pas aussi haut que vous le craignez. M. de Boze ne prendra rien pour l'inscription ; Bouchardon ne prendra point d'argent, et on en sera quitte pour lui envoyer une feuillette de vin de Bourgogne. Quand l'inscription sera décidée, vous saurez tout aussitôt les prix des coins et du balancier ; cela dépend du dessin, selon qu'il est plus ou moins chargé. Quand vous m'aurez, monsieur, marqué vos intentions, j'écrirai à M. de Caylus , qui a bien voulu se charger de cette affaire, et qui, assurément, est plus en état que personne de la bien faire. J'ai l'honneur d'être, avec un respectueux attachement, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
(Tirée des archives de l'Académie de Dijon.— -Publiée, en 1819, par C.X.Girault.)
A M. ARTHUR
MÉDECIN DU ROI, A CÀYENNE»
Au Jardin du Roi, le 4 janvier 1742.
J'ai reçu, monsieur, la caisse de curiosités que vous avez bien voulu m'adresser par la voie de M. Bélarni, et je vous en fais mes remercîments. M. de Jussieu8 s'est chargé de vous écrire en détail sur ce qu'elle contenait. Je serais très-fâché que vous pussiez, monsieur, vous dégoûter de rendre service au Jardin du Roi. J'ai renouvelé mes représentations au sujet de vos appointements3, et l'on vous a accordé encore une augmentation de trois cents livres ; c'est tout ce que nous avons pu faire. Vous avez obligation à M. de La Porte 4, qui s'est porté de fort bonne grâce à faire valoir vos raisons et les miennes auprès de M. le comte de Maurepas. Gomme il protège immédiatement notre Cabinet d'histoire naturelle, qui est actuellement arrangé et dans un très-bel ordre, vous lui ferez bien votre cour si vous voulez bien, monsieur, m'adresser toutes les curiosités que vous pourrez ramasser. J'ai l'honneur d'être bien sincèrement, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
(Inédite. — Communiquée par M. le docteur Tessereau. — M. Flourens en a publié un extrait.)
AU PRÉSIDENT DE RUEFEY
Paris, le 25 janvier 1743.
Je vous aurais, mon cher et aimable Ruffey, répondu plus tôt, et même je vous aurais prévenu si , depuis un mois que je suis de retour à Paris, je n'avais pas été très-incommodé
d'une grande fluxion qui n'est dissipée que depuis très-peu de jours. Je suis plus sensible que je ne puis vous le dire aux marques de votre souvenir et de votre amitié, et je ne crois pas que le retour de toute la mienne suffise à ma reconnaissance et aux sentiments que vous méritez et que je vous ai voués. Je vous supplie de me continuer les vôtres, qui sont si flatteurs pour moi, et je ferai toujours tout ce que je pourrai pour m'en rendre digne.
Je vous renvoie vos questions sur l'ormille apostillées. Si on désire quelque chose de plus à cet égard, je le ferai avec grand plaisir ; mais, comme cette culture est aisée, il y en a tout autant qu'il en faut pour mettre au fait un jardinier.
Toutes les comédiennes ont des rhumes, des fluxions ou
des ch p Cela nous prive de la représentation des
pièces nouvelles. Piron1 attend l'hiver prochain pour donner Montézume, à cause de Mlle Gaussin2, qui a une ou deux de ces incommodités.
M. le cardinal est toujours très-mal, et tout le monde croit que nous sommes à la veille de le perdre3. On parle d'une trêve et de quelques arrangements pour une future paix ; il est à souhaiter que cet avenir ne se fasse pas attendre4. Adieu, mon cher RufTey ; je vous embrasse de tout mon cœur. Quand plaira-t-il à votre vieil oncle de vous sommer par son testament de venir faire un tour dans le cabinet du Jardin du Roi, où il y a une petite caisse de curiosités qui vous attendent, et que je vous enverrai s'il ne se détermine pas bientôt?
Buffon.
(Inédite. — De la collection de M. le comte de Vesvrotte.)
A M. ARTHUR
MÉDECIN DU ROI, A CAYENNE
Paris, le 10 février 1747.
Je n'ai pas reçu, monsieur, les lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et il y a environ deux ans que j'ai reçu votre avant-dernière lettre. Gela ne m'a pas fait oublier, monsieur, les services que vous avez bien voulu nous faire pour le Jardin et pour le Cabinet, et j'en ai parlé plus d'une fois à M. le comte de Maurepas et à M. de La Porte ; mais la guerre fait la réponse à tout. J'espère cependant qu'au moyen d'un changement qui doit se faire dans les officiers de votre colonie, vous aurez lieu dans la suite d'être plus content.
Je vous ai recommandé et vous fais recommander par mes amis, et je vous assure que je l'ai fait avec la vivacité qu'inspire le désir sincère d'obliger.
Je suis bien aise que vous ayez pris quelque affection pour Buvée ; c'est un honnête garçon , courageux, et qui mérite qu'on s'intéresse à ce qui le regarde. S'il m'eût envoyé quelque chose, j'eusse peut-être obtenu quelques légers appointements pour lui. Ce sont surtout des animaux que nous désirons beaucoup, et je voudrais bien qu'il vous en envoyât; et s'il y a quelques pierres figurées et d'autres pétrifications à Cayenne, je souhaiterais fort en avoir, aussi bien que des échantillons des pierres à bâtir et autres de ce pays.
Vous me feriez grand plaisir aussi de me dire si les montagnes de la Guyane sont fort considérables, et si le grand lac de Parime1, qu'on appelait le lac d'Or, est connu; si quelqu'un y a été nouvellement, et si en effet il est d'une étendue si considérable, et s'il ne reçoit aucun fleuve.
Faites-moi l'amitié de me marquer quelles sont les espèces de poissons les plus communes sur vos côtes et dans les ri-
vières de cette partie des Indes. Je vous demande grâce pour toutes ces questions, et je suis persuadé que vous voudrez bien répondre ce que vous en savez. 11 y a encore un fait sur lequel je voudrais bien être éclairci, c'est de savoir s'il n'y a point de coquilles pétrifiées dans les Cordilières au Pérou 2. M. de La Condamine3 prétend en avoir cherché inutilement. Si par hasard vous trouvez quelqu'un qui puisse vous instruire sur cela, je vous en serai infiniment obligé. Faites-moi, monsieur, l'honneur de m'écrire aussi souvent que vous le pourrez, et ne doutez pas de l'attachement avec lequel je suis, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
(Inédite. — Communiquée par M. le docteur Tessereau. — M. Flourens en a publié un extrait.)
A L'ABBÉ LE BLANC
Montbard, la IG octobre 1747.
Vous trouverez, mon cher ami, que j'ai beaucoup tardé à vous faire réponse. Ce n'est pas que je n'eusse voulu vous donner sur-le-champ toute la consolation que vous pouvez attendre de moi; mais j'ai été dans les embarras et dans l'inquiétude, et, quoique mes peines ne soient rien en comparaison des vôtres, je n'ai pas laissé de les sentir, et je n'ai pas eu le loisir de vous marquer plus tôt combien j'ai été touché de tout ce qui est arrivé1. Le récit que m'en a fait M. Daubenton2 m'a indigné; il y a bien de la noirceur dans le pays que vous habitez : il y a bien du courage à y être honnête homme, puisqu'on est presque sûr d'être la victime des méchants. Cependant vous ne devez pas être entièrement abattu; il n'y a que la mauvaise conscience qui puisse nous mener au désespoir. Consolez-vous donc, mon cher ami, consolez-vous dans votre vertu; lorsque votre Ame sera tranquille, il vous sera
facile de pourvoir aux autres besoins. Je crois que, malgré vos malheurs, vous pouvez compter sur un certain nombre de personnes qui s'intéressent véritablement à vous ; je mets M.Trudaine3 du nombre, et vous pouvez compter que, si je vais à Montigny, j'emploierai tout auprès de lui pour l'engager à vous rendre service. Je garde votre lettre pour en faire usage dans ce temps. Ne prenez point de parti extrême jusqu'à ce que nous nous soyons vus. Je serai à Paris, au plus tard, au 20 novembre. Vous êtes trop injustement opprimé pour que tous les honnêtes gens ne réclament pas pour vous. C'est là le cas de parler haut; "friais il faut que ce soient vos amis et non pas vous qui parliez. Vous ne sauriez mieux faire que de garder le silence quant à présent ; mais je vous conseille de retourner peu à peu dans les maisons où vous alliez. Je suis persuadé, par exemple, que M. Trudaine sera bien aise de vous voir; car, en effet, il vous a plaint et il a été très-fâché de vos malheurs. Je ne puis vous dire combien j'y ai été sensible moi-même ; encore actuellement, je n'en entends pas parler de sang-froid. Comptez donc toujours, mon cher ami, sur tous les sentiments que vous pouvez désirer de moi, et soyez sûr que peut-être personne ne vous est plus essentiellement attaché que je le suis.
(Inédite.— De la collection du British Muséum.— M. Flourens en a publié un extrait.)
AU MÊME
Montbard, le 10 août 1749.
J'ai appris, mon cher ami, de très-bonne part, qu'il était beaucoup question de vous pour la place à l'Académie1. Je m'en réjouis avec vous, et je vous écris pour vous demander si je ne pourrais pas vous servir auprès de quelqu'un par mes sollicitations.
On dit que vous n'avez d'autre compétiteur que l'abbé Trublet2. Cela me donne de grandes espérances; car, quelque appuyé qu'il soit par les Tencin3, si vos amis d'un certain ordre agissent, vous serez certainement préféré, et d'ailleurs vous méritez si fort de l'être! M. le comte d'Argenson4 ne m'a pas encore envoyé la liste des personnes auxquelles on donnera le livre de l'Histoire naturelle5 ; mais j'espère que cela ne retardera que de quelques jours encore. Avez-vous eu occasion d'en parler à M. de Voyer6? Donnez-moi, je vous supplie, de vos nouvelles, et surtout de celles de votre affaire de l'Académie. Yous savez combien je m'intéresse à ce qui vous regarde, et combien je vous suis attaché.
(Insérée dans le tome II des Mélanges des Bibliophiles français, 6 volumes in-4°, 182T à 1829. — M. Flourens en a publié un extrait.)
XXYII AU PRÉSIDENT DE RUFFEY.
Le 14 février 1750.
Il faut que vous me pardonniez, mon cher monsieur, d'avoir passé tant de temps sans répondre à la lettre obligeante et remplie d'amitié que vous m'avez écrite au commencement de l'année. J'ai été incommodé pendant quelque temps ; j'ai eu aussi beaucoup d'occupation; je n'ai donc pu vous répondre plus tôt; mais je n'en ai pas été moins sensible aux marques de votre souvenir, et j'ai été extrêmement flatté de ce que mon livre ne vous a pas déplu. Je fais un cas infini de votre manière de penser, et votre suffrage m'a fait un véritable plaisir; d'ailleurs il est d'accord avec celui du public. La première édition de l'ouvrage, quoique tirée en grand nombre, a été entièrement épuisée en six semaines; on en a fait une seconde et une troisième, dont l'une paraîtra dans huit ou dix jours, et l'autre dans un mois. Elles sont toutes les deux entièrement semblables à la première, à l'exception de
la troisième qui est in-douze. L'ouvrage est aussi déjà traduit en allemand, en anglais et en hollandais1. Je ne vous fais tout ce détail que parce que je ne puis ignorer que votre amitié pour moi ne vous fasse prendre part à tout ce qui peut m'intéresser.
Il a dû, en effet, vous paraître singulier qu'après toutes les découvertes de nos disséqueurs d'insectes, après tous les efforts des physiciens modernes pour rayer à jamais cet axiome de philosophie : Corruptio unius generatio alterius2, j'aie entrepris de le rétablir. Cependant ce n'est point un projet; c'est chose faite et que je puis prouver, non-seulement par les observations que j'ai déjà rapportées, mais encore par beaucoup d'autres que j'ai réservées pour l'histoire des animaux ou prétendus animaux microscopiques, que je donnerai après celle de tous les autres animaux. Notre quatrième volume, qui contient un traité de l'économie animale de ma façon, et l'histoire des animaux domestiques, par M. Daubenton, paraîtra au mois de juillet; le cinquième et le sixième, qui contiennent un traité sur les mulets, et un autre sur les monstres, avec l'histoire de tous les animaux quadrupèdes, sauvages et étrangers , paraîtront au mois de mai de l'année prochaine.
Destouches", après plusieurs années d'interruption, vient de reparaître au théâtre et de donner une nouvelle pièce dont on ne dit pas grand mal ; c'est beaucoup dans un temps où l'on est si difficile et si fort porté à la critique.
Ne viendrez-vous pas bientôt faire un tour ici? je le désirerais beaucoup. Comptez, je vous supplie, mon cher monsieur, sur tous mes sentiments et sur l'inviolable attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant serviteur.
(Inédite. — De la collection de M. le comte de Vesvrotte.)
AU PRÉSIDENT DE BROSSES
Le 16 février 1750.
Vous serez sans doute étonné, mon cher Président, de ce qu'après m'avoir écrit les choses les plus obligeantes, j'aie passé tant de temps sans vous faire réponse. Je vous dirais bien et avec vérité que je suis dans le même cas avec bien d'autres; mais cette raison, si elle était seule, ne vaudrait rien pour vous et serait mauvaise pour moi. Vous saurez donc que j'ai été incommodé pendant un temps assez long, et que depuis j'ai été chargé de petites affaires et de grandes occupations. Le jugement que vous avez porté de mon ouvrage n'a pu que me flatter beaucoup; je crois connaître si bien votre esprit et votre goût, et je fais tant de cas de l'un et de l'autre, que j'eusse été très-mortifié si mon livre vous eût déplu. Cependant , quoique vous m'ayez accordé votre suffrage en général, il me semble que vous me le refusez pour deux choses que je regarde comme ce qu'il y a de mieux prouvé dans tout l'ouvrage : je veux parler de ma théorie sur la génération1 et de la cause de la couleur des nègres, que j'attribue aux effets du vent d'est2. Si vous prenez la peine d'en lire ce que j'en dis avec un globe sous les yeux, je crois que vous ne douterez pas plus que moi de tout ce que j'ai avancé sur les différentes couleurs des hommes. A l'égard de la génération, je ne sache aucune difficulté que j'aie dissimulée et aucune, du moins qui soit réelle et générale, à laquelle je n'aie pas répondu. Tout l'ouvrage a eu un grand succès; mais cette partie du second volume a plus encore réussi que tout le reste. Il n'y a eu que quelques glapissements de la part de quelques gens que j'ai cru devoir mépriser. Je savais d'avance que mon ouvrage, contenant des idées neuves, ne pouvait manquer d'effaroucher les faibles et de révolter les orgueilleux ; aussi je me suis très-peu soucié de leurs clabauderies.
J'ai été aussi fâché que vous de ce que nous n'avons pu nous joindre l'année dernière. J'ai été vous chercher deux ou trois fois ; vous êtes venu aussi plus d'une fois au Jardin du Roi; mais vous connaissez assez Paris pour savoir que c'est le pays où l'on voit le moins les gens qu'on aime et le plus ceux dont on ne se soucie guère. J'entendis très-bien parler dans le temps de votre mémoire lu à la rentrée de votre Académie3. Je n'étais pas encore de retour; j'aurais eu probablement le plaisir de l'entendre. Je ne doute pas qu'en rassemblant avec exactitude et discernement les passages des anciens on ne puisse venir à bout de faire remonter l'histoire beaucoup plus haut qu'on ne l'a fait jusqu'ici, et je désirerais beaucoup que vous pussiez vous occuper sérieusement de ce projet4. Mais les affaires et les occupations de votre état s'accordent peu avec de pareilles études , qui demandent beaucoup de suite et de combinaisons difficiles à ordonner ; je vous y exhorte cependant, et je vous recommande Platon comme une source dans laquelle vous trouverez bien de l'abondance à tous égards5. J'espère que vous continuerez à me donner quelquefois de vos nouvelles; je serai toujours également sensible aux marques de votre amitié, et également empressé à vous donner des preuves des sentiments par lesquels je vous suis attaché,
(Inédite. — De la collection de M. le comte de Brosses.)
A L'ABBÉ LE BLANC
Montbard, le 21 mars 1750.
J'ai été, mon cher ami, depuis votre départ, fort incommodé d'une chute que j'ai faite en allant à Versailles1, et ensuite j'ai eu des occupations si pressées que je n'ai pu vous écrire plus tôt. Je commence par vous dire que ce que vous me
marquez au sujet de votre santé m'étonne et m'inquiète. Comment se fait-il que vous n'ayez pas encore pu oublier les sujets de chagrin qu'on vous a donnés si mal à propos, et qui n'ont fait tout au plus qu'une impression passagère sur l'esprit des autres? Vous avez triomphé de vos ennemis; vous êtes mieux du côté de la fortune que vous ne l'avez été jusqu'ici ; vous voyagez avec un homme que vous aimez2, dans un pays où vous pouvez trouver à tout moment des objets de votre goût. Tout cela me ferait croire que vous devriez être heureux, et, si vous l'étiez, votre santé se rétablirait bientôt. Il n'y a, ce me semble, qu'une seule précaution à prendre, et que l'état où vous êtes et le climat que vous habitez paraît exiger, c'est que vous mangiez peu. Bien des gens me demandent de vos nouvelles, M.Guéneau3, M. Dàubenton, M.Nicole4, M. du Prey, M. de la Popelinière3, et bien d'autres. J'en ai dit à M. Trudaine, et il m'a paru sensible ù votre souvenir. Tout le monde parle bien de votre voyage, et vos ennemis sont dans le silence. L'un de ceux qui vous ont fait le plus de tort, l'abbé5 que vous me citez, me paraît tomber tous les jours de plus en plus dans le mépris. Pourquoi donc ne vous tranquillisez-vous pas, mon cher ami? Reposez-vous sur nous de tout ce qui peut regarder votre réputation. J'aimerais mieux combattre pour cette cause que pour la mienne, contre les jansénistes, dont le gazetier m'a attaqué aussi vivement, mais un peu moins malhonnêtement qu'il n'a fait le président Montesquieu7. Il a répondu par une brochure assez épaisse et du meilleur ton8. Sa réponse a parfaitement réussi; malgré cet exemple, je crois que j'agirai différemment et que je ne répondrai pas un seul mot. Chacun a sa délicatesse d'amourpropre; la mienne va jusqu'à croire que de certaines gens ne peuvent pas même m'offenser. J'aurai occasion de voir un de ces jours Mme la marquise de Pompadour9, et je chercherai à lui parler de vous. Comptez que je ferai de même toutes les fois que je verrai M. de Tournehem10et M. deVoyer. Je vous suis bien obligé des remarques d'histoire naturelle
que vous me faites dans vos lettres, et j'en ferai usage. J'attends que vous soyez établi à Rome pour un peu de temps ; je vous enverrai alors un petit mémoire sur ce que je souhaiterais avoir.
Je ne sais guère de nouvelles autres que celles que la Gazette peut vous apprendre. Nous avons reçu à l'Académie M. de Malesherbes à la place de M. le duc d'Aiguillon11, qui est mort il y a six semaines. Je reçois souvent des lettres de Maupertuis, et j'ai envie de lui faire vos compliments. On donnera après Pâques une pièce de Marmontel12 Cléojiatre; quelques gens en disent beaucoup de bien. Aristomène 13 est tombé à l'impression. Nous avons aussi, à ce qu'on prétend, Rome sauvée de Voltaire14. Il dit dans le monde que Madame la duchesse du Maine13 a exigé qu'il la donnât au public. La seconde édition de notre livre sera en vente au 1er avril, et la troisième, qui est in-douze, le sera à la fin du même mois. M. votre père m'a écrit une lettre de politesse et d'amitié à laquelle j'ai répondu de mon mieux.
Adieu, mon cher ami ; continuez à me donner de vos nouvelles souvent, et comptez, je vous prie, sur les sentiments les plus sincères et les plus inviolables. N'oubliez pas de gagner le grand jubilé, pour vous et pour vos amis16.
(Insérée dans le tome II des Mélanges des Bibliophiles français, 6 vol. in-4°, 1827-1829. — M. Flourens en a publié un extrait.)
AU MÊME
Montbard, le 23 juin 1750.
Je vous écris directement, mon cher ami, parce qu'il y a huit jours que je suis à Montbard, et que je n'ai pas cru qu'il convînt d'envoyer ma lettre par la poste à M. Perrier *. Je vous suis très-sensiblement obligé des services que vous m'avez
rendus au sujet de mon livre. J'ai pris la liberté d'écrire à M. le duc de Nivernais 2, qui m'a répondu de la manière du monde la plus polie et la plus obligeante. J'espère donc qu'il ne sera pas question de le mettre à l'index 3, et, en vérité, j'ai tout fait pour ne pas le mériter et pour éviter les tracasseries théologiques, que je crains beaucoup plus que les critiques des physiciens ou des géomètres. La troisième édition de cet ouvrage vient de paraître, et se débite avec autant de rapidité que la première et la seconde.
Je partage avec vous la satisfaction que vous avez eue de voir vos ouvrages goûtés par tout ce que nous avons de plus respectable dans l'Église, et je suis charmé que vous les ayez présentés à Sa Sainteté, et que vous ayez eu son approbation. J'ai fait voir cet article de votre lettre à quelques personnes, et j'imagine qu'à votre retour vous obtiendrez le privilège que vous demandez, et qu'il est en effet très-injuste de vous refuser. Le P. Jacquier4 est un homme d'un grand mérite, et je suis charmé que vous soyez de ses amis. Je vous serai bien obligé si vous voulez bien l'assurer de ma part que personne ne peut l'estimer et l'honorer plus que je le fais. Dans la dispute que j'eus il y a plus de deux ans avec Glairaut, au sujet du mouvement de l'apogée de la lune3, je défendis Newton et ses commentateurs; mais Clairaut s'étant depuis rétracté, et ayant supprimé les parties de son mémoire qui attaquaient directement les commentateurs, j'ai été obligé aussi de supprimer ce que j'avais écrit pour maintenir cette théorie, et il n'y a d'imprimé dans le volume de 1745 que ce qui regarde en général la loi de l'attraction. Je vous écris ceci pour que le R. P. Jacquier voie que je désire beaucoup une part dans ses amitiés.
J'écrirai au premier jour àMaupertuis, et je tâcherai de lui proposer d'une manière efficace les choses que vous souhaitez. Au reste, je ne vous réponds de rien. Maupertuis est en effet un honnête homme ; mais il se grippe quelquefois, et je ne sais s'il n'est pas toujours piqué. Quoi qu'il en soit, je lui
écrirai, et je lui écrirai pressamment, surtout pour que vous soyez de l'Académie.
Je retourne à Paris dans trois semaines. Je suis venu passer ici le temps du voyage de Compiègne6. On vous aura peutêtre écrit que Voltaire fait jouer chez lui toutes les pièces que les comédiens ont refusées. J'entends faire à quelques-uns des éloges de sa Rome sauvée; l'abbé Sallier7, qui l'a vu représenter, m'en a dit du bien. Vous avez bien fait de lui écrire; il m'a demandé souvent de vos nouvelles. Mme Dupré m'a aussi chargé de vous dire bien des choses de sa part. J'ai souvent parlé de vous chez elle et chez M. Trudaine, et il ne m'a pas paru qu'ils aient, comme vous vous le persuadiez, changé de manière de penser sur votre sujet. Oubliez, mon cher ami, les chagrins que vous avez eus; les autres ont déjà oublié les calomnies qui les ont occasionnés. Soyez donc tranquille; portez-vous bien et continuez à me donner souvent de vos nouvelles. Personne ne vous est plus essentiellement attaché que je le suis.
De la collection de M. Feuillet de Conches. — Publiée par M. Flourens.)
AU MÊME
Montbard, le 22 octobre 1750.
.... Maupertuis me marque que Voltaire doit rester en Prusse, et que c'est une grande acquisition pour un roi qui a autant de talent et de goût. Entre nous, je crois que la présence de Voltaire plaira moins à Maupertuis qu'à tout autre ; ces deux hommes ne sont pas faits pour demeurer ensemble dans la même chambre1.
Les affaires du clergé font aujourd'hui grand bruit. Tous les honnêtes gens admirent la bonté du Roi et crient contre l'orgueil et la désobéissance des prêtres, qui ont refusé net-
tement de donner la déclaration des biens qu'ils possèdent. Heureusement on tient ferme, et on leur a déjà fait sentir qu'on les y forcerait2. Ils sont tous renvoyés et retenus dans leurs diocèses , et comme le Roi est à Fontainebleau, diocèse de Sens, l'archevêque3 a cru qu'il lui serait permis d'aller comme à l'ordinaire faire sa cour ; mais il a reçu ordre de rester à son archevêché. Je tiens cette nouvelle de son neveu, dont je suis voisin. Buffon.
(Insérée dans le tome II des Mélanges des Bibliophiles français, 6 vol. in-4°, 1827-1829. — Publiée par M. Flourens.)