G FRAGMENT DE LETTRE AU MÊME
Montbard, le 20 avril 1768.
J'apprends, presque en arrivant ici, mon très-cher Président, que mes lettres patentes sont enregistrées au Parlement
du 18 de ce mois, et ensuite présentées à la Chambre des comptes, et tout cela par vos bontés et par vos soins, dont je ne puis vous remercier assez. J'écris à M. Hébert, receveur des fermes, de vous rembourser l'argent que vous avez eu la bonté d'avancer. Je suis parti de Paris pour ainsi dire forcément, et je ne compte rester à Montbard que jusqu'au 25 avril. Après quoi j'irai retrouver ma femme, que j'ai laissée à Paris dans un pitoyable état de santé, quoiqu'elle ait eu avant mon départ quelques jours de bons.
Je vois, par votre dernière lettre, mon très-cher ami, que vous projetez de venir faire un tour dans ce pays-là. J'en serais enchanté; car je n'ai pas de plus grand plaisir au monde que celui de vous voir et de m'entretenir avec vous; mais si vous ne venez à Paris que pour les affaires dont vous chargiez votre ami M. Fargès1, et que vous pensiez que je puisse le remplacer à cet égard, je vous offre tous les services dont je suis capable, et vous ne pouvez me faire plus de plaisir que de les accepter. S'il m'était possible de me dérober à mes travaux pendant quatre jours, et de ne pas risquer d'augmenter un vilain rhume que j'ai pris dans mon voyage, j'irais bien volontiers vous voir à Dijon; mais je n'ose l'espérer. La saison et ma santé me contrarient, et avec cela je suis obligé de veiller à des ateliers très-considérables, et qui dans le commencement ne peuvent être dirigés que par moi seul. J'ai souvent pensé au nombre immense de choses que vous savez toutes si bien faire en même temps ; je n'ai pas cette même étendue d'activité....
(Inédite. — De la collection de M. le comte de Brosses. — La fin de cette lettre manque.)
A GUENEAU DE MONTBEILLABD.
1" août 1768.
Le service, mon très- cher monsieur, que vous et Mme de
Montbeillard voulez me rendre, est si grand que je n'ose vous
y engager un peu et ne puis vous en remercier assez1. Je suis
sûr que notre pauvre malade en sera comblée. Elle n'aime
personne autant que sa bonne amie, elle me Fa dit mille fois.
Mais peut-être refusera-t-elle, parce qu'elle craindra de lui
donner la peine du voyage et les tristes soins du séjour. Pour
moi, mon cher monsieur, je le désire de tout mon cœur, et,
que cela soit ou non, j'en conserverai toute ma vie la plus
profonde reconnaissance.
Buffon.
(Inédite. — De la collection de Mme la baronne de La Fresnaye.)
GII
AU MÊME
Jeudi soir, 1768.
C'est ie service le plus touchant, le plus essentiel que vous puissiez ajouter à tant d'autres dont nous vous avons déjà l'obligation, mon très-cher monsieur, que de recevoir dans mon absence notre pauvre malade pour douze ou quinze jours1. Si je la laissais seule ou dans toute autre main, je serais très-inquiet ; et je serai parfaitement tranquille tant que je la saurai près de vous. Gela même pourra contribuer à son mieux être, et ce sera encore un surcroît de reconnaissance ; vous en multipliez chez moi les motifs à chaque instant. Je prendrai votre argent si vous pouvez vous en passer pendant
cinq ou six mois; j'aimerais mieux encore le prendre sur un billet rentuel avec des intérêts; mais c'est à vous, mon cher monsieur, à prescrire les conditions. M. Panckoucke vous envoie deux exemplaires, l'un pour vous et l'autre pour Madame, des six premiers volumes de la nouvelle édition de mon ouvrage. Je vous embrasse bien tendrement, et fais mille respects aux dames.
(Inédite. — De la collection de Mme la baronne de La Fresnaye.)
cm
AU MÊME
Août 1768.
Seul avec les oiseaux, vous êtes mieux que moi, mon cher monsieur, qui depuis trois jours suis environné de monde1 et ne puis disposer de mon temps. Notre pauvre malade est un peu mieux, sans pouvoir néanmoins desserrer les dents, et souffrant toujours beaucoup, surtout les nuits, pendant lesquelles elle a de la fièvre et beaucoup d'agitation. Je persiste à croire qu'il n'y aura point d'abcès, malgré l'avis des médecins; mais, comme il paraît que le foyer du mal est dans les muscles de la mâchoire, la résolution de l'humeur sera peutêtre encore longue, et c'est ce qui nous désole. Mille tendres respects à Mme de Montbeillard. Mme de Prévost a bien soin de la malade; toutes deux vous font mille amitiés, et moi je vous remercie et vous embrasse, mon très-cher monsieur, de tout mon cœur.
L'expérience sur le fer a pleinement réussi a.
(Inédite. — De la collection de Mme la baronne de La Fresnaye.)
AU MÊME
Montbard, le 16 septembre 1768.
Quoique notre pauvre petite malade soit mieux, elle n'est pas encore bien, mon cher monsieur. La mâchoire est toujours serrée au point de ne pouvoir ouvrir la bouche, et la tumeur subsiste, sans douleur à la vérité, ce qui est d'un grand point, mais toujours dure et grosse, en sorte que l'incommodité et l'ennui de ne pouvoir manger peuvent encore durer plusieurs jours. Yenez la voir, mon cher monsieur; je suis bien sûr du plaisir que vous lui ferez. Je ne vous parle pas du mien: j'aurais besoin de vous voir tous les jours pour être parfaitement heureux. Il faut parler de tous les oiseaux, gravés ou non gravés ; c'est aussi mon avis comme le vôtre.
Je vous embrasse bien sincèrement, mon cher monsieur, et de tout mon cœur.
(Inédite. — De la collection de Mme la baronne de La Fresnaye.)
GV
AU PRÉSIDENT DE RUFFEY
Montbard, le 10 janvier 1769.
J'ai reçu votre lettre, mon cher Président, avec la liste de Messieurs de votre Académie ; je l'appelle la vôtre, parce qu'en effet, si vous ne l'avez pas créée, vous l'avez au moins ressuscitée et rendue plus florissante qu'on ne pouvait l'espérer. C'est doublement servir sa patrie que d'y répandre en même temps des lumières et des encouragements, et tous les gens bien animés doivent sentir comme moi combien il vous en a coûté de peines, et tout le courage dont vous avez, eu besoin
pour surmonter tous les obstacles qu'on opposait à vos vues. Je ne me lasserai jamais de vous réitérer sur cela mes félicitations, et de vous marquer en même temps les sentiments de l'estime et de l'ancienne amitié que je vous ai vouées. Je suis depuis longtemps dans une situation bien malheureuse. Je ne sais point encore quand elle changera ; car ma pauvre malade est presque toujours au même état de désespoir et de douleur. Je sais que vous et Mme de Ruffey avez eu la bonté d'y prendre part. Depuis le jour que vous eûtes la bonté de la voir à Dijon, elle n'a pas cessé de souffrir, et souvent à l'excès. C'est au point que je ne puis même la quitter pour retourner à Paris, où mes affaires me demanderaient depuis près de deux mois. M. de Clugny, qui me paraît être fort de vos amis, et que vous venez de recevoir à votre Académie, me fit le plaisir de me dire de vos nouvelles à son retour de Dijon; c'est un homme de mérite, et duquel je fais grand cas.
Mes respects, je vous supplie, à Madame. Je ne vous parle pas de mes vœux au commencement de l'année, parce que dans tous les temps mes sentiments sont les mêmes pour vous, mon cher Président, et que cette année, comme toutes les précédentes, je suis et serai avec un sincère et respectueux dévouement votre très-humble et très-obéissant serviteur.
( Inédite. — De la collection de M. le comte de Vesvrotte.)
AU MÊME
Paris, le 5 avril 1769.
Je connais depuis trop longtemps, monsieur, votre amitié, pour pouvoir douter de l'intérêt sincère que vous et Mme la présidente de Ruffey prenez à ma douleur K Ce fut d'abord une plaie cruelle et qui dégénère aujourd'hui en une maladie
que je regarde comme incurable et qu'il faut que je m'accoutume à supporter comme un mal nécessaire. Ma santé en est altérée, et j'ai abandonné au moins pour un temps toutes mes occupations. Conservez-moi toujours les mêmes sentiments dont vous m'honorez, et soyez convaincu de ceux du véritable et respectueux attachement avec lequel je serai toute ma vie monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
Buffon.
(Inédite. — De la collection de M. le comte de Vesvrotte.)
A GUENEAU DE MONTBEILLARD.
Le 11 mai 1769.
Je serais désolé d'avoir manqué, mon cher monsieur, à des amis aussi essentiels et aussi respectables que ceux dont vous me portez les plaintes ; mais elles ne sont pas fondées. Je n'ai reçu aucune lettre de M. le comte de La Rivière1 depuis le décès de ma pauvre femme. Il est vrai que deux ou trois jours auparavant il m'en avait adressé une à Montbard, à laquelle je chargeai mon frère2 de répondre, et qui me dit s'en être acquitté. C'était, comme je vous le dis, deux ou trois jours avant le cruel événement, et par conséquent avant mon départ pour Paris. Depuis cette lettre je n'ai pas reçu la moindre chose de Thôtes , et je n'ai même su des nouvelles de la maison que par M. le vicomte3, que j'ai vu à Paris quelquefois. Je crois donc qu'on recevra mes excuses, et me suis déjà arrangé avec le chevalier de Saint-Belin 4 pour aller à Thôtes à la Saint- Jean. Je serais charmé d'aller plus tôt et avec vous; mais mes affaires ne me permettent qu'un jour d'absence pour aller vous voir : c'est le lundi de la Pentecôte que j'aurai cet honneur. Bonjour, mon cher monsieur, je vous embrasse bien sincèrement.
Si vous pouvez, mon cher monsieur, nous envoyer quelques fripiers ou acheteurs, on vendra ici le linge et quelques autres effets qui me deviennent inutiles, lundi prochain.
Je vous remercie d'avoir eu la bonté de m'acquitter tout juste avec la rescription que je vous avais laissée.
Je viens de retrouver le portrait de Madame, tel qu'elle l'avait donné à sa pauvre amie, et je le lui reporterai. Je l'assure de mon sincère et tendre respect.
(Inédite. — De la collection de Mme la baronne de La Fresnaye.)
GVIII
AU MÊME
Montbard, le 17 mai 1769.
je vous envoie, mon très-cher monsieur, tous les livres dont je puis absolument me passer. L'usage que vous en ferez me sera aussi agréable qu'utile, et ce sera mettre le comble au plaisir que vous me faites, si vous ne différez pas à vous en servir.
Le dindon et les autres gallines doivent, comme vous le savez, suivre votre beau et très-bon coq1. J'ai fait à peu près tous les oiseaux de proie, à l'exception des faucons et des hiboux. Ce n'est donc que sur ces deux genres d'oiseaux que je vous supplie de me faire copier les observations et notices que vous trouverez en parcourant les livres. Faites-moi part, mon cher monsieur, de la réponse du cher abbé *; je me tiens toujours prêt pour lundi, à moins qu'il ne veuille autrement.
Je vous remercie de la bonne bière; elle me reste, et le mal d'estomac est passé. Mille tendres respects à vos dames. Songez au vendredi de la semaine prochaine pour elles et vos messieurs. Je vous embrasse bien tendrement.
(Inédite. — De la collection de Mme la baronne de La Fresnaye.)
AU PRÉSIDENT DE RUFFEY
Montbard, le 29 juillet 1769.
Ne pouvant vous voir vous-même , mon cher Président , rien ne pouvait m'être plus agréable que la visite de Mme de Ruffey et la vue de Mlle votre fille1, qui est d'une figure charmante, et qui, sous la conduite d'une mère aussi spirituelle, aussi honnête et aussi respectable en tout, ne peut manquer de devenir excellente. Je m'étais proposé de vous en écrire dès le même jour; mais il me survint des affaires qui m'en ont empêché, et votre amitié toujours prévenante a devancé mon compliment et les remercîments que je dois à Mme de Ruffey de cette marque de ses bontés, et de la part qu'elle prend avec vous à la grâce que le roi a faite à mon fils2, qui m'oblige à ne rien épargner pour qu'il s'en rende digne.
Il est difficile de faire, dans des choses importantes, changer les résolutions d'un homme fort3; cela me fait désespérer de vous voir ici de si tôt ; cependant je ne puis imaginer que vous y eussiez aucun désagrément. Mme votre belle-mère vous estime et même vous respecte, et ce sentiment qu'elle m'a toujours montré ne peut qu'augmenter à l'infini, si elle veut actuellement comparer ses gendres. Il y a bien longtemps que mes malheurs et les affaires qui les ont accompagnés et suivis m'ont empêché de m'occuper d'aucune étude. Je n'ai donc rien en ordre et qui fût digne de vous être présenté. Je verrai avec grand plaisir les productions de nos confrères, et surtout les vôtres. Je vous embrasse, mon cher Président, avec l'amitié la plus sincère et l'attachement le plus respectueux.
(Inédite. — De la collection de M. le comte de Vesvrotto.)
ex
AU PRÉSIDENT DE BROSSES
Montbard, le 29 septembre 1769.
Je viens maintenant à vous, mon très-cher ami, et je ne veux pas que vous vous donniez la peine de venir à Montbard, puisque j'ai l'espérance de vous aller voir à Dijon; et quand même l'affaire que nous traitons1 viendrait à manquer, je ferai en sorte de prendre trois ou quatre jours dans le temps des fêtes de la Toussaint, pour aller les passer avec vous. Je suis enchanté de vous sentir allégé du fardeau qui vous opprimait2. Avec un peu de temps et quelques grains d'indifférence philosophique, vous reprendrez votre tranquillité et vous sentirez renaître tous vos goûts ; je l'éprouve moi-même. Personne n'a été plus malheureux deux ans de suite: l'étude seule a été ma ressource, et, comme mon cœur et ma tète étaient trop malades pour pouvoir m' appliquer à des choses difficiles, je me suis amusé à caresser des oiseaux, et je compte faire imprimer cet hiver le premier volume de leur histoire. Je vous porterai le discours préliminaire de ce volume, que je serais bien aise de vous lire. Soyez donc plus heureux, mon cher ami; personne ne mérite plus que vous de l'être en tout, et je le serais moi-même si je pouvais y contribuer.
(Inédite. — De la collection de M. le comte de Brosses).
AU PRÉSIDENT DE RUFFEY
Paris, le 10 janvier 1770.
Je reçois, mon cher Président, toujours avec la même joie, les marques de votre amitié, et je vous supplie d'être per-
suadé que mon attachement pour vous est aussi sincère qu'inviolable, et que personne ne s'intéresse plus que moi à la durée de votre bonheur. Je dis à la durée, car je suis convaincu qu'avec vos vertus, vos lumières et votre noble manière de penser, vous êtes heureux en effet, et que vous n'avez besoin que d'une bonne santé pour jouir de tous les biens de ce monde. Je serais enchanté de vous voir à Paris, si vous y venez au commencement de mars ; mais , si vous tardiez jusqu'à la fin de ce même mois, je n'y serai peut-être plus, étant forcé de retourner à ma campagne vers le 25 de mars.
"Vous avez très-bien fait de recevoir M. Fontaine1 à votre Académie. C'est un des plus grands géomètres de l'Europe, et je suis fâché que ses procès l'obligent à faire autre chose que de la géométrie. Je vous serai obligé des services que vous voudrez bien lui rendre.
Je verrai avec plaisir le premier volume de vos Mémoires2, dans lequel je chercherai d'abord ce qui peut être de vous, et ensuite ce qui sera de notre ami le président de Brosses. Je ne crois pas qu'il soit à présent à Dijon, et le repos de la campagne pourra lui valoir le produit d'un garçon; mais, tant qu'il demeurera à la ville, où l'on est si fort obligé de se partager, il pourrait bien ne faire que des filles. Donnez-lui votre recette, vous qui avez fait en ce genre et en bien d'autres tout ce que vous avez voulu. Je vous embrasse, mon cher Président, et serai toute ma vie, avec une tendre amitié et un respectueux attachement, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
Mes respects , je vous prie, à Mme la présidente de Ruffey. et à la belle demoiselle que j'ai eu l'honneur de voir à Montbard3. Ne m'oubliez pas non plus auprès de M. votre lils.
(Inédite. — - De la collection de M. le comte de Vesvrotte.)
AU PRÉSIDENT DE BROSSES
Montbard, le 12 mai 1770.
J'ai, mon très-cher Président, l'honneur de vous envoyer ci-joint les informations que vous avez désirées au sujet de de Mme d'Hervilly1, avant de la proposer à M. de Bellegarde2. Je crois que cette affaire conviendrait à merveille à tous deux, et je désire beaucoup, comme je l'ai mis au bas du petit mémoire ci-joint, que la jeunesse de la demoiselle n'effrayât pas : car, quoiqu'elle n'ait pas dix-sept ans, elle paraît aussi sérieuse et aussi raisonnable qu'on l'est communément à vingt-cinq. D'ailleurs, sa mère, et sa tante surtout, sont des femmes d'un vrai mérite. Je crois donc, mon cher bon ami, que vous pouvez faire passer à M. de Bellegarde ces propositions, et l'engager, si elles lui conviennent, à donner une réponse et en même temps les informations qu'on lui demande par le mémoire.
Je n'ai pas perdu de vue l'agréable projet de vous aller voir, et je l'exécuterai certainement cet été. Depuis mon retour de Paris, j'ai toujours été incommodé de fluxions et de rhumes dont je ne suis pas encore quitte. Us viennent de recevoir Saint-Lambert3 à l'Académie française. C'est un poète sans poésie, comme ils avaient reçu précédemment l'abbé de Condillac\ qui est un philosophe sans philosophie. Et c'est Duclos qui fait seul tous ces beaux choix.
Je viens de lire le poème de l'empereur de la Chine, qui a pour titre: Éloge de la ville de Moukden, et j'en suis assez content, quoique cela soit assez mal écrit en français5. Les éditeurs chinois y ont mis des notes historiques et géographiques sur l'origine des lettres chinoises et sur les différentes dynasties de leurs empereurs. Vous entendrez tout cela beaucoup mieux que moi, mon très-cher ami, et, si vous n'avez pas ce livre,
je vous l'enverrai. C'est toujours dans les sentiments du plus
tendre et respectueux attachement que j'ai l'honneur d'être,
mon très-cher Président, votre très-humble et très-obéissant
serviteur.
Buffon.
(Inédite. — De la collection de M. le comte de Brosses.)