‹ Correspondance inédite de Buffon (volume 2)Chapitre 68 sur 80 · BIOGRAPHIE DE M. GUENEAU DE MONTBEILLARD · texte numérisé non relu

BIOGRAPHIE DE M. GUENEAU DE MONTBEILLARD

PAR MADAME DE MONTBEILLARD

Philibert Gueneau de Montbeiliard naquit à Semur le 2 avril 1720, d'une famille noble ; il passa son enfance dans la maison paternelle, fit ses premières études au collège des Carmes , à Semur, avec son frère aîné, M. de Mussy, sous les yeux d'un père tendre, éclairé, qui jouissait dans sa petite ville d'une grande considération, et qui , s'étant livré à la jurisprudence, était devenu par ses lumières et par son intégrité l'arbitre de ses concitoyens dans tous leurs différends, mais qui ne laissait pas de trouver le temps de veiller à l'éducation, à l'instruction de ses enfants, de leur inculquer les grands principes de la

morale et surtout de la justice, en môme temps qu'il leur donnait l'exemple des vertus domestiques.

M. de Montbeillard montra de bonne heure beaucoup de pénétration, une extrême sensibilité, une franchise qui tenait non-seulement à la droiture, mais encore à la fierté et à l'indépendance de son caractère.

A l'âge de douze ans, il fut mis au collège de Navarre, à Paris, avec son frère. Leur père les y conduisit et les fit entrer le jour de la distribution des grands prix, circonstance bien choisie pour exciter l'émulation. Elle fit tant d'impression sur M. de Montbeillard, qu'il se la rappelait encore dans les derniers temps de sa vie, et en parlait souvent, et toujours avec émotion.

Quoique l'indépendance fût un des principaux traits de son caractère, ce n'était point esprit de révolte; il se soumettait si aisément à l'autorité légitime et raisonnable, qu'il s'est fortement attaché à quelques-uns de ses maîtres dans tous les collèges où il a été. L'exil d'un de ses maîtres de Navarre l'affligea tellement, que son père le fit passer, toujours avec son frère, au collège d'Harcourt.

Mais il ne pouvait se plier à certaines routines inévitables dans l'instruction publique, et dont la justesse prématurée de son esprit lui faisait sentir l'inconvénient. Par exemple, quoiqu'il apprît par cœur avec beaucoup de facilité les morceaux qui lui faisaient impression, jamais on ne put l'assujettir à apprendre telle ou telle leçon, et le prix de mémoire est le seul qu'il n'ait jamais remporté; mais il avait souvent les autres. Il lui arriva au collège d'Harcourt une chose assez singulière au sujet du prix de composition; un de ses camarades l'ayant prié de faire son ouvrage, M. de Montbeillard y travailla si loyalement que ce camarade eut le premier prix et lui le second.

Cependant, quoiqu'il fût un des bons écoliers du collège, il n'y fit pas une sensation porportionnée à ses grandes dispositions. Son génie avait besoin de liberté pour se déployer, et ne pouvait s'astreindre.à la marche compassée d'une troupe. En 1735, son père le retira de Paris, d'où son frère, qui avait fini ses classes en 1735, àTroyes,était revenu depuis un an. M. de Montbeillard fut mis au collège de l'Oratoire à Troyes. Il y trouva des maîtres habiles qui saisirent la vraie manière de cultiver ce génie rare, de favoriser son développement, c'est-à-dire de n'y point mettre d'obstacle ; ils l'admirent dans leur société intime, le débarrassèrent par degrés de toutes les entraves du collège; et voyant qu'ils obtenaient d'autant plus de lui qu'ils en exigeaient moins, ils en vinrent jusqu'à le dispenser de tout travail réglé : il faisait ce qu'il voulait, et quand il avait fini quelque ouvrage, il l'apportait à la classe , où le maître le lisait toujours avec éloge. Ce fut

donc sous l'influence de la liberté que son génie prit véritablement l'essor. Il fit quantité de petits ouvrages, et même deux poëmes latins assez étendus : l'un sur l'art de dompter le cheval, l'autre sur la fabrication du papier. Il prit l'idée de ce dernier à une papeterie établie près de Troyes. Il lui fallut pour cet art moderne créer les expressions : les auteurs anciens ne pouvaient lui en fournir de modèles. Le talent de la poésie se montre dans tous ses ouvrages, et quoique dans la suite d'autres études l'aient empêché de s'y livrer, son goût l'y ramenait sans cesse : chaque événement, chaque découverte dans les sciences, chaque circonstance de société, lui inspirait des vers charmants et quelquefois sublimes.

Porté à l'enthousiasme par son génie ardent et sa sensibilité, il se passionna et pour les lettres et pour les maîtres à qui il devait la liberté de les cultiver à son gré; il se passionna également pour leurs opinions, forma le projet d'entrer dans leur congrégation, s'échauffa avec eux des controverses théologiques, et devint un janséniste zélé. Enfin, l'excès du travail, les exercices de dévotion, les veilles, les austérités le firent tomber malade, en 1737, à dix-sept ans. Dès que son père en fut averti , il l'alla chercher, le ramena à Semur : sa maladie fut grave; sa convalescence longue sembla dégénérer en maladie chronique. ïl fut plus d'un an à se rétablir.

Pendant ce temps de repos forcé, son esprit, qui ne pouvait rester dans l'inaction, se replia sur lui-même; son imagination calmée lui permit d'examiner de sang-froid les opinions qu'il avait adoptées; il renonça à tout esprit de parti, ses idées se fixèrent : il prit à cette époque le goût de la métaphysique, sans perdre celui des belles-lettres.

Rétabli, il alla faire son droit à Dijon. Son goût était décidé pour d'autres études; il n'entreprit celle-ci que par respect pour la volonté d'un père qu'il chérissait, et donna toujours la plus grande partie de son temps aux belles-lettres. Sa pénétration, la justesse de son esprit et surtout les entretiens de son frère, qui faisait une étude approfondie de la jurisprudence, suppléèrent à l'assiduité, et il acquit assez de connaissances en ce genre pour être en état, dans la suite de sa vie, de discuter avec les jurisconsultes des affaires épineuses, de faire d'excellents mémoires dans quelques affaires importantes de ses amis, et d'en terminer plusieurs en qualité d'arbitre. Pendant son séjour à Dijon , il fut fort accueilli par le président Bouhier, et admis dans sa société composée de quelques gens de lettres; et ce célèbre magistrat, qui savait par lui-même que les lettres sont compatibles avec l'étude des lois , fit son possible pour engager M. de Montbeillard dans la rpbc, suivant les vues de sa famille. On a trouvé de lui des lettres fort amicales où il l'y exhorlait.

M. de Montbeillanl revenait passer l'automne dans sa famille , et s'y trouva lorsque son père fut frappé d'apoplexie et de paralysie, en septembre 1741, à la campagne. Cette attaque fut suivie de plusieurs autres, qui le conduisirent au tombeau dans l'espace de six. mois. M. de Montbeillard passa ce temps à la campagne, partageant avec sa mère et son frère les soins qu'exigeait l'état de ce père chéri. Ils ne le quittaient point, le veillaient tour à tour, et dans les moments où quelque lueur de mieux leur laissait plus de liberté d'esprit, ils s'amusaient à lire de bons ouvrages et à apprendre l'italien. Ce bon père le remarquait avec attendrissement et disait à sa femme : t Je suis heureux dans mon malheur d'avoir des enfants qui me servent avec tant d'affection, et à qui des occupations utiles servent de récréation, i Au mois de mars 1742, M. de Montbeillard eut la douleur de voir expirer son père. Ce cruel spectacle lui fit une impression qui ne s'est jamais effacée et qu'il exprimait toujours de la même manière, encore dans les derniers temps de sa vie; il disait qu'au moment de la mort de son père, il lui sembla que la terre manquait sous ses pieds.

Il resta encore quelque temps auprès de sa mère, puis retourna à Dijon, y fut reçu avocat au mois de juin 1742, et revint à Semur. Après y avoir passé quelque temps, son goût pour les lettres et pour les sciences augmentant toujours, il jugea qu'il trouverait plus de secours pour les cultiver à Paris, et obtint de sa mère et de ses autres parents, notamment d'un oncle paternel qu'il regardait comme son second père, la liberté d'y aller demeurer. Il revenait passer l'automne à Semur. Ni le séjour de Paris ni les études auxquelles il se livra n'affaiblirent son attachement pour ses proches. 11 acquit des connaissances approfondies dans toutes les branches des sciences; il se lia avec les hommes les plus célèbres, s'en fit des amis qu'il a toujours conservés, et dont le nom suffirait pour faire son éloge, MM. de Buffon, Daubenton , Diderot, etc. C'était dans leurs entretiens qu'il se délassait d'un travail assidu et qu'il puisait une nouvelle ardeur pour les sciences. Il s'y livrait sans autre vue que de satisfaire son goût, sans aucun projet de se faire connaître, quoique ces mêmes amis l'y excitassent.

En 1754, ils le déterminèrent à se charger de la collection académique, dont le premier éditeur, M. le docteur Bériat, venait de mourir. L'universalité de ses connaissances le rendait très-propre à conduire cette entreprise dont l'utilité le frappa, l'entraîna, lui fit fermer les yeux aux peines, aux fatigues de l'exécution. Cette collection, lorsqu'il s'en chargea, était un chaos; M. de Montbeillard le débrouilla, établit un plan dont il rendit compte dans le discours préliminaire du premier volume qu'il donna. On y voit quel travail s'imposait l'édi-

teur : il fallait dévorer les immenses recueils de toutes les académies étrangères depuis leur fondation, pour choisir dans chaque volume quelques mémoires, et souvent dans de longs mémoires quelques morceaux convenables à son plan , les indiquer avec précision à des coopérateurs dispersés au loin , recevoir leurs extraits lorsqu'ils étaient finis, et comparer ces extraits aux originaux. Il lui en aurait moins coûté de temps et de peine pour faire le tout lui-même.

On sait le succès de ce discours; bien des personnes s'obstinèrent longtemps à l'attribuer à M. de Buffon , et lui en faisaient des compliments; on ne voulait pas croire que ce fût un début ni qu'un homme capable d'un pareil ouvrage n'en eût encore donné aucun. En effet, quoique ses portefeuilles fussent pleins d'excellents morceaux, il n'avait jamais rien donné que le nom Etendue dans Y Encyclopédie, article qui, n'ayant pas beaucoup de lecteurs, ne pouvait le faire connaître.

Marié en 1756 à Semur, et parla rendu à sa patrie et à ses proches, il ne fit plus que quelques voyages assez rares à Paris, se renferma dans un petit cercle d'amis; ses liaisons s'étendirent, il se prêta plus à la société , et établit chez lui un concert qui a duré plus de vingt ans.

Adopté par l'Académie de Dijon en 1761 , il y lut en 1766 un mémoire sur l'inoculation, à l'occasion de celle de son fils unique ; il l'avait inoculé lui-même avec le plus heureux succès, après avoir fait un voyage à Paris pour conférer avec les plus célèbres inoculateurs et suivre des inoculations. Il donna le premier dans l'Auxois l'exemple de cette salutaire pratique, qui s'est soutenue et répandue de là dans le Nivernais, l'Autunois, etc. Il avait trop connu la tendresse filiale pour ne pas mettre son bonheur à en être à son tour l'objet , et ne pas porter au plus haut degré la tendresse paternelle. Aussi son temps se partageait entre l'éducation de son fils et son travail pour la collection académique ; il s'en occupait au préjudice de ses affaires, mais s'en laissait détourner par les affaires des autres. Une maladie de nerfs, qui lui causa un important retard , lui fit quitter cette entreprise à laquelle il s'était fort affectionné, à cause de sa grande utilité.

Il se passionnait pour tout ce qui lui paraissait utile, et lorsqu'il avait imaginé quelque projet de bienfaisance, soit publique, soit particulière, il ne pouvait plus s'occuper d'autre chose jusqu'à ce qu'il le vît réalisé ou qu'il en eût tout à fait perdu l'espérance. Dans une année de disette (1771), il fit présenter à l'administration de la charité de Semur, par M. de Mussy, son frère, qui en était membre, un projet pour supprimer la mendicité et pourvoir à la subsistance des pauvres. Ce projet, qu'il avait fort à cœur de faire réussir, et qu'il appuyait de bonnes raisons dans un mémoire, fut fort approuvé par plusieurs

administrateurs; d'outrés y firent des objections , et , quoiqu'il ne fût pas rejeté , il resta sans exécution.

M. de Montbeillard, qui avait toujours répugné à se mêler des affaires publiques, en fut plus dégoûté que jamais, et se restreignit comme auparavant à faire en son particulier tout le bien qu'il pouvait, suppléant aux secours effectifs, nécessairement très-bornés dans une fortune médiocre, par toutes. les ressources d'un esprit fécond, excité par un vif sentiment d'humanité; il faisait môme beaucoup plus de bien en ce genre qu'il ne paraissait en faire : il était l'âme de la plupart des projets utiles , quoiqu'il ne voulût plus y paraître , et il appuyait ceux dont l'idée était venue de quelque autre avec autant de zèle que ceux dont il était l'auteur. La misère du pauvre le tourmentait véritablement; les dames de la charité le voyaient avec attendrissement et même avec quelque étonnement suspendre toutes ses occupations pour entrer avec elles dans les détails les plus minutieux sur les besoins de cette classe souffrante et trop dédaignée.

Les jeunes gens qui avaient quelque goût pour les sciences, les lettres, les arts, trouvèrent chez lui tous les secours qu'ils pouvaient désirer, conseils, livres, etc. Sa bibliothèque, précieuse surtout en livres étrangers sur les sciences, leur était toujours ouverte.

Après avoir quitté la collection académique, cet ouvrage qu'il avait presque créé, tant il en avait amélioré le plan, M. de Montbeillard paraissait bien éloigné de s'engager dans aucune autre entreprise qui l'obligeât encore à prendre des termes fixes. Il ne se serait donc jamais déterminé à travailler à l'Histoire des oiseaux sans le motif de l'amitié, auquel il ne savait pas résister. M. deBuffon, convalescent, prétendait avoir absolument besoin d'aide ; il ne demandait que des recherches , des notices, des mémoires. C'était à la vérité le travail le plus pénible pour un homme porté par son génie aux plus hautes spéculations et à la poésie par sa brillante imagination; mais le sentiment qui dominait toujours dans M. de Montbeillard fit disparaître les difficultés; il s'engagea, fit plus qu'il n'avait promis, rédigea l'histoire du coq. M. de Buffon, lorsqu'il la lui montra, lui dit : « Vous appelez cela des mémoires, moi je l'appelle une excellente histoire. Faitesm'en beaucoup de semblables et mettez-y votre nom. » C'est ainsi qu'il se trouva engagé. On sait qu'il donna les articles du paon, du coq, etc., sans se faire connaître; que dans les tomes suivants M. de Buffon l'annonça comme son collègue, et que M. de Montbeillard a continué d'y travailler avec lui, jusqu'à l'histoire des oiseaux aquatiques exclusivement.

lin 1777, le prince Gonzague de Castiglione étant venu à Montbard voir M. de Buffon, et ayant su de lui que l'histoire du paon, dont ce

prince parlait avec enthousiasme, était de M. de MonlbeilJard , voulut faire connaissance avec lui. M. de Buffon l'amena à Semur, et ce prince, sensible et passionné pour les sciences et les lettres, prit, dès la première entrevue, tant d'affection pour M. de Montbeillard, qu'il voulut revenir passer quelque temps avec lui. 11 y resta trois mois, et pendant ce temps M. de Montbeillard tradu'siten français un discours philosophique du prince, écrit en italien. Ainsi, l'ouvrage fut traduit sous les yeux de l'auteur et avec lui, et les notes qui y furent ajoutées eurent son approbation. L'inclination, les sentiments que le prince et M. de Montbeillard avaient pris l'un pour l'autre dès le premier jour, devinrent une amitié constante qu'ils ont entretenue depuis par une correspondance suivie. Ils se séparèrent au bout de trois mois, mais les larmes aux yeux. Le prince engagea le fils de son ami qu'il appelait son frère, à faire un petit voyage en Suisse avec lui; après quoi il le ramena et passa encore quelque temps chez M. de Montbeillard à Semur.

De retour en Italie, et se trouvant à Rome au commencement de l'année 1782, il proposa M. de Montbeillard à l'Académie des Arcades, à son insu, l'y fit recevoir et lui envoya le diplôme.

M. de Montbeillard, en continuant son travail sur les oiseaux, sentait toujours la difficulté de se concerter pour donner les volumes à des jours convenus. Son génie indépendant ne pouvait marcher de front avec personne, pas même avec son intime ami , avec le grand homme à qui il était flatté d'être associé. C'est ce qui lui fit accepter avec empressement la proposition de se charger seul de l'Histoire des insectes, quoiqu'elle exigeât de nouvelles recherches auxquelles il mettait trop d'exactitude pour qu'elles ne lui fussent pas très-fatigantes. Il s'est malheureusement consumé dans ces travaux préliminaires; il a travaillé encore dans les derniers mois de sa vie , quoique miné par une maladie de poitrine dont il ne jugeait que trop bien les funestes suites, et qui nous l'a enlevé le 28 novembre 1785, laissant tous ses amis inconsolables, à plus forte raison sa famille.

Dans sa jeunesse et en différents temps de sa vie, ses amis ont plusieurs fois voulu l'engager à se faire connaître davantage, à les mettre au moins à portée d'agir pour lui procurer les places, les décorations auxquelles il aurait pu prétendre. Il entrait quelquefois dans leur idée; mais dès qu'il était question de faire la moindre démarche, de prendre le moindre engagement, son caractère indépendant s'y refusait, et les espérances les plus flatteuses perdaient tout leur attrait; il ne voyait plus que les entraves; rien ne lui convenait dès qu'il fallait le demander : aussi sa mort n'a fait vaquer ni place ni pension. 11 ne faisait cas de la fortune que comme d'un moyen d'indépendance.

Nous devons la connaissance de la correspondance de BufFon avec Gueneau de Montbeillard, à Mme la baronne de La Fresnaye, sa petite-fille, qui a bien voulu mettre à nous en donner communication, autant d'empressement que d'amabilité. M. Beaune, ancien conseiller de préfecture, nous a mis à même de la compléter par ses communications obligeantes. C'est grâce à son entremise que nous avons pu enrichir ce recueil du morceau qui précède. L'original appartient à la ville de Semur, et est conservé dans sa bibliothèque.

Note 2, p. 102. — Gueneau de Montbeillard, convaincu de l'utilité de l'inoculation, dans un temps où la médecine regardait cette pratique comme dangereuse, avait résolu d'inoculer lui-même son fils. Dans un mémoire lu à l'Académie de Dijon, il rend ainsi compte des raisons qui l'ont déterminé : « Je désirais, pour le bien de ma patrie, que l'exemple d'un père inoculant son fils unique y fût tellement dans l'ordre des événements communs, qu'il s'y fît à peine remarquer; cela supposerait que la nation serait plus avancée, qu'elle connaîtrait mieux le prix de la vie des hommes, et qu'elle saisirait avec plus d'empressement les moyens de la conserver. Mais puisque le moment n'est pas encore venu, je crois devoir rendre compte de ce que j'ai fait et observé en pratiquant l'inoculation sur mon fils, et des motifs qui m'ont porté à cette entreprise : non que je me persuade que ce fait par lui-même soit fort intéressant pour le public, encore moins que mon avis puisse avoir quelque influence sur ses opinions; mais la vérité, mais l'expérience, mais l'intérêt général et particulier doivent avoir de l'autorité partout où il y a des êtres pensants. Puissent mes compatriotes écouter enfin leurs voix réunies, profiter de leurs leçons, et se procurer bientôt le bonheur dont je jouis dès à présent! » Ce morceau a été inséré dans les Mémoires de l'Académie de Dijon (année 1766, t. I, p. 367).

Note 3. p. 102. — Chevigny est un village situé à une lieue de Semur; Gueneau de Montbeillard y avait une maison de campagne. « Nous convînmes d'abord, dit il dans le mémoire précédemment cité, que, pour ne point alarmer le public et principalement pour ne nuire à personne, l'inoculation serait faite dans une maison de campagne, isolée de toutes parts.... Ce fut le 7 mai dernier que je fis celte opération, en présence de M. le docteur Barbuot et d'un de ses confrères. »

Note 4, p. 103. — 11 y avait un véritable courage en effet à braver les répugnances du public et le blâme de l'opinion pour pratiquer sur

son Gis unique une opération qu'à cette époque on considérait comme dangereuse et dont on n'osait tenter l'expérience, En 1775, Buffon, recevant le chevalier de Chastellux à l'Académie française, lui disait : « Vous fûtes le premier d'entre nous qui ayez eu le courage de braver le préjugé contre l'inoculation; seul, sans conseil, à la fleur de l'âge, mais décidé par maturité de raison, vous fîtes sur vous-même l'épreuve qu'on redoutait encore; grand exemple, parce qu'il fut le premier, parce qu'il a été suivi par des exemples plus grands encore, lesquels ont rassuré tous les cœurs des Français sur la vie de leurs princes adorés ! Je fus aussi le premier témoin de votre heureux succès. Avec quelle satisfaction je vous vis arriver de la campagne, portant ces impressions qui ne parurent que des stigmates de votre courage. Souvenez-vous de cet instant! l'hilarité peinte sur votre visage en couleurs plus vives que celles du mal , vous me dites : Je suis sauvé, et mon exemple en sauvera bien d'autres ! »

Diderot, félicitant Gueneau de Montbeillard sur sa détermination courageuse,, lui écrivait à la date du 27 novembre 1766 : « Vous n'avez pas cru que j'aie été insensible au succès de l'inoculation de votre fils; les anciens vous auraient appelé Bis pater, et cette dénomination aurait fait toute seule plus de conversions que tous les livres du monde. Bis pater, je t'embrasse de tout mon cœur, et ton fils et sa mère. »

Qu'auraient dit Diderot et Buffon, s'ils avaient pu prévoir les bienfaits de la vaccine, préservatif bien autrement puissant que ceux de l'inoculation?

Note 5, p. 103. — Le Mémoire lu par Gueneau de Monlbeillar(i devant l'Académie renferme tous les détails de l'opération. Il fut communiqué à Buffon, qui s'intéressait vivement à cette expérience, comme savant et comme ami de Montbeillard. Gueneau de Montbeillard, parlant de l'instrument dont il s'est servi pour inoculer son fils, dit « que son grand avantage consiste en ce qu'il est presque tout à lui seul, et qu'il opère toujours sûrement et toujours bien, fût-il conduit par la main novice d'un apprenti, ou par la main tremblante d'un père.... » Plus loin il dit encore : « Mon entreprise ayant été si heureusement justifiée par le succès, il me reste à la justifier par des raisons, aux yeux des personnes prévenues à qui elle pourrait paraître plus courageuse qu'éclairée.

« J'atteste que je ne me suis déterminé à inoculer mon fils, que parce que ce parti m'a semble moins téméraire que celui de le laisser exposé à tous les dangers de la petite vérole naturelle. « Le sort de cet enfant « est dans mes mains, me disais-je à moi-même ; j'en dois disposer non

<i selon mon goût et ma faiblesse, mais selon son intérêt et l'équité, et « selon une équité d'un ordre bien supérieur, puisque les devoirs n'en « sont jamais remplis parfaitement entre un père et son fils, que lors- « qu'ils se sont fait l'un à l'autre tout le bien qu'ils pouvaient se faire. « Or, quel plus grand bien puis-je lui faire que d'écarter ou diminuer « les dangers qui environnent son enfance? et si le risque d'attendre la « petite vérole est beaucoup plus grand que celui de la prévenir par ce l'inoculation, je vois mon devoir et je le ferai, s Plusieurs personnes m'ont retenu le bras, et m'ont dit : « Qu'allez-vous faire? En inoculant « votre fils, vous vous chargez de l'événement, et si l'événement était ce malheureux! » Ce raisonnement d'une politique froide et inhumaine m'a toujours déchiré le cœur, sans jamais influer sur ma résolution. Je sentais trop qu'un père qui voit un grand bien à faire à son fils, n'hésitera jamais par la crainte de se compromettre; que c'était ma qualité de père et la nécessité d'opter entre deux dangers, qui me chargeait de l'événement; que la témérité dans ce cas ne consistait point à agir, mais à préférer le parti le plus hasardeux, fût-ce celui de ne rien faire, et que toutes les aspirations de la prudence s'unissaient aux cris de l'amour paternel pour me porter à examiner les faits, à peser les probabilités et à suivre courageusement le parti qui me paraîtrait le meilleur à l'enfant, dût- il être le plus pénible pour le père. »

Note 1, p. 104. — Edme-Louis Daubenton, garde et sous-démonstrateur du Cabinet du Roi , de l'Académie de Nancy , cousin germain du collaborateur de Bufîon, prit une grande place dans la confiance de ce dernier, à compter du jour où Louis-Jean-Marie Daubenton se fut éloigné de son bienfaiteur et de son ami. Bufîon eut en lui une entière confiance et lui abandonna une part fort active dans l'administration du Jardin. Edme-Louis Daubenton n'est pas demeuré étranger à l'Histoire naturelle; il a fourni quelques bons articles pour ce grand ouvrage , et a prêté à son auteur un intelligent concours dans les volumes qui renferment l'histoire des oiseaux.

Note 2, p. 104, — Jean-Baptiste de Lacurne de Sainle-Palaye, né en 1697, mort le 1e1' mars 1781, fut membre de l'Académie des inscriptions en 1724. En 1758, il vint siéger à l'Académie française à la place de Louis Boissy ; Chamfort fut son successeur. Lo plus impor-

tant de ses ouvrages fut son Glossaire de V ancienne langue française, dont le prospectus parut en 1756, et qui ne fut publié qu'après sa mort, par les soins de M. de Brequigny.

Note 1, p. 104. — Le 2 septembre 1766, le président de Brosses, alors âgé de cinquante-sept ans, épousa en secondes noces Jeanne- Marie Legouz de Saint-Seine, fille aînée de Bénigne Legouz de Saint- Seine, alors président à mortier au parlement de Bourgogne, et de Marguerite-Philiberte Gagne de Perigny. Mme de Brosses mourut à Montfalcon, le 1er novembre 1778.

Note 2, p. 104- — Le père du président de Saint-Seine avait élé tuteur de M. de Brosses durant sa minorité, et depuis cette époque, une amitié très-vive avait rapproché les deux familles. Le mariage du président ne fit que resserrer celte intimité.

Note 3, p. 104. — Hyacinthe-Pierrette de Brosses, fille de la première femme du président, épousa Louis-Marie de Furgès, lieutenant général, et mourut à Dijon, le 9 mai 1831.

Note 4, p. 105. — Buffon, qui avait successivement cédé ses appartements pour y établir les collections nouvelles, venait de quitter définitivement l'intendance pour agrandir les galeries du Cabinet. 11 abandonna son logement sans faire ses conditions au ministre. Le seul avantage qu'il retira de ce déplacement fut lo payement de son loyer par le Roi, et une somme d'argent pour approprier l'appartement qu'il quittait à sa destination nouvelle. Dans sa longue carrière, Buifon n'eut jamais d'autre façon d'agir. Les faveurs pécuniaires qui, sous forme de pensions ou d'indemnités, lui furent à différentes reprises accordées, il ne les sollicita jamais. Lorsque les amis de Buffon lui représentaient qu'il devait songer davantage à ses intérêts, en vue de l'avenir de son fils : « Le Jardin du Roi est mon fils aîné, » disait-il en souriant. Le Roi, on doit le dire, ne fut point ingrat, et, à différentes fois, il tint compte à Buffon de son désintéressement et de sa générosité, en augmentant les revenus do sa charge. Les appointements attachés à la charge d'Intendant du Jardin du Roi étaient de 6000 livres; les appointements accordés à Buffon, en y comprenant les différentes pensions qui y furent successivement jointes, montaient à la somme de 32 280 livres. On en trouve

le détail dans le livre de recettes que nous avons déjà cité, qui était tenu par Buffon lui-même, écrit en entier de sa main , et dont la régularité parfaite témoigne du soin qu'il apportait dans le règlement de ses affaires et dans l'administration de sa fortune. A la page 6, au chapitre Appointements, se trouvent les articles suivants :

et Les appointements de ma place d'Intendant du Jardin et Cabinet du Roi sont de six mille livres et se payent par six mois chez M. Matagon, premier commis de MM. les administrateurs des domaines et bois de Paris.

<r II m'a été accordé par le Roi, après trente-cinq ans de service, une somme de trois mille livres en supplément de mes appointements, par une ordonnance sur le trésor royal, dont il faut tous les ans solliciter l'expédition.

<r II m'a été accordé par le Roi une pension de six mille livres, dont quatre mille sont réversibles à mon fils, et qui me sont payées au trésor royal.

« J'ai une pension, en qualité de trésorier de l'Académie des sciences, de trois mille livres par an.

« Le Roi a eu la bonté de m'accorder sur sa cassette une pension de huit cents livres par an, laquelle se paye d'avance et par quartiers de deux cents livres chacun.

« Le Roi m'a accordé une gratification annuelle de quatre mille livres sur la caisse du commerce, et qui se paye chez M. de l'Étang par six mois, sur ma simple quittance.

« Il m'est dû, sous le nom de mon fils, en qualité de gouverneur de Montbard, une rente viagère de quatre cent quatre-vingts livres par an, qui se payent par trimestre. :»

Note 5. p. 105. — La fortune particulière de Buffon formait un revenu annuel de quatre-vingt mille livres, dont, en puisant à la source que j'ai indiquée plus haut, on peut établir ainsi le détail :

1° Les forge?, louées par an, dans les derniers temps de la vie de Buffon, trente-cinq mille livres;

2° Les bois de Buffon et de la Mairie, dont le revenu était conservé ; d'autres bois, situés sur la terre de Montbard, servant à l'alimentation des forges, rapportaient vingt mille livres de revenu;

3° La seigneurie de Buffon avec ses fonds patrimoniaux et ses droits de cens, sept mille livres;

k° La terre de Montbard, dix-huit mille livres.

A ces revenus, il faut ajouter les produits de l'Histoire naturelle, dont les derniers volumes furent payés par Panckoucke douze mille livres le volume. Quant aux spéculations, Buffon n'en fit jamais. Je me

trompe ; une fois, une seule, entraîné par M. de La Chapelle, commissaire général de la maison du Roi, son ami, et dans la prudence duquel il avait toute confiance, il plaça une somme de trente mille livres environ dans une entreprise industrielle, la Compagnie formée à Paris par M. Leschevin pour l'épurement du charbon de terre, et encouragée par Turgot et par Necker; il les plaça et les perdit.

Pour donner une idée de l'attention avec laquelle il notait toute chose et du soin qu'il apportait dans le recouvrement de son revenu, parmi lesnombreuses pages du livre que j'ai cité et que j'ai sousles yeux, je prendrai deux articles au hasard. Au chapitre des droits seigneuriaux sur la terre de Buffon, se trouve, à la page 7, la mention suivante : « Il m'est dû pour la location de la halle de Buffon ce que le R. P. Ignace Bougot peut en tirer, savoir quatre livres du sieur Tribolet, et plus ou moins des marchands qui] viennent y étaler. » A la page 8: « Il m'est dû pour la permission du jeu de quilles trois livres par an, que le R. P. Ignace reçoit pour moi. »

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