GLI
Note 1, p. 171. — Suzanne-Curchod de Nasse-Necker, née en 1746, morte en 1794, se fit une position à part dans la société du dix-huitième siècle. Mêlée à toutes les grandes questions débattues de son temps, se plaisant dans la société des philosophes et des encyclopédistes, faisant son cercle habituel et préféré de tous ceux à qui la supériorité de leur esprit ou la hardiesse de leur langage avait assigné une place de choix dans l'histoire littéraire du siècle, elle resta, au milieu de cette société de libres penseurs, ce qu'elle était en Suisse dans la maison paternelle, pure d'intention et pure d'esprit, avec des idées sur toutes choses, simples et même un peu naïves, quoique rendues dans un style toujours trop tendu. Un des principaux défauts du style de Mme Necker est la recherche des comparaisons venues de loin, qui l'emportaient sans cesse au delà de l'idée quelle voulait rendre. Les quelques écrits qui sont sortis de sa plume, ses lettres surtout, nous montrent sans cesse en présence ces deux penchants de son caractère : une grande candeur de cœur et une grande exagération d'images.
Sa première éducation contribua beaucoup, on doit le dire, à donner à son esprit cette tournure tout à fait particulière. Privée toute jeune encore de son père, pasteur protestant, dont la modeste profession faisait vivre sa famille , elle dut chercher à tirer parti de l'instruction qu'elle avait reçue. La République lui offrit un brevet d'institutrice, et Mlle Curchod se mit à instruire la jeunesse. A l'âge où le cœur et l'imagination emportent l'esprit bien loin des froides maximes de la raison et de la règle, Mlle Curchod en enseignait les préceptes inflexibles. Toutes ses facultés aimantes, comprimées et sans cesse refoulées en elle, à un âge où elles sont si exigeantes et si vives, ont donné à son cœur cette sensibilité profonde, ce tact exquis, qui se retrouvent dans chacune de ses pensées et presque constamment dans les deux sentiments qui ont dominé sa vie : son amour pour son mari et son culte religieux pour l'amitié. Ce premier usage de ses facultés, cette froide profession d'institutrice, commencée si jeune (elle n'avait pas dix-huit ans alors), et dans un temps où toute impression est durable et forte, ont laissé sur son caractère une empreinte profonde, et lui ont donné cette roideur un peu compassée et ces allures sévères,
presque sèches, qui furent les défauts essentiels de sa belle e4 riche nature.
Un jour vint où la belle Curchod , comme on l'appelait alors à Lausanne, se trouva seule au monde; sa mère mourut, elle avait vingt-quatre ans : belle, c'était un grand danger; sans fortune et sans appui, c'était un grand malheur. Chacun s'intéressait à cette jeune fille qui commençait la vie sous de si tristes présages ; mais aucun de ceux qui s'inquiétaient de son sort n'avait pris de détermination sur son avenir, lorsque Mme d'Anville, qui voyageait en Suisse, l'emmena à Paris. La sœur du banquier Thelusson, Mme de Vermenou, confia à Mlle Curchod l'éducation de ses enfants, et en 176k, l'orpheline de Lausanne épousait M. Necker, associé de M. Thelusson qui l'avait rencontrée chez Mme de Vermenou, où d'autres projets l'avaient d'abord conduit. BufFon fut mis en rapport avec M. Necker d'abord par M. d'Angeviller, et ensuite par des affaires de banque. Comme il se dévouait dès ce temps à l'agrandissement et à l'embellissement du Jardin du Roi, il était obligé d'emprunter pour faire face aux travaux entrepris par son ordre et approuvés par le ministre. M. Necker présenta Buffon à sa femme, et, dès ce jour, se forma entre eux une liaison étroite, qui ne s'est jamais affaiblie. (Voy. ci-dessus), sur Necker, la note 1 de la lettre cxli, p. kkl.
Note 2, p. 171. — Mme Necker était protestante. ■
Note 3, p. 171. — Le génie de Buffon, quels qu'aient été ses écarts, fut un génie essentiellement religieux. Buffon respecta toujours la religion, dont il suivait exactement les pratiques et dont jamais il n'attaqua les dogmes.
Si le nom de Dieu n'est pas souvent prononcé dans ses écrits, ce n'est point à dire que la pensée religieuse en soit bannie. Buffon du reste a pris soin de s'expliquer à ce sujet; il a dit dans l'Histoire de i homme : « Je suis affligé toutes les fois qu'on abuse de ce grand, de ce saint nom de Dieu ; je suis blessé toutes les fois que l'homme le profane et qu'il prostitue l'idée du premier être, en la substituant à celle du fantôme de ses opinions. Plus j'ai pénétré dans le sein de la nature, plus j'ai admiré et profondément respecté son auteur. »
Quelles armes Buffon a-t-il donc fournies au doute et à l'incrédulité? Où trouve-t-on, dans ses écrits, de ces paroles amères ou de ces froids outrages qui révèlent et trahissent une âme rebelle à la foi? On y rencontre, parmi des morceaux d'une philosophie vraiment chrétienne, une page inspirée. La plume qui a écrit l'invocation à l'Être suprême était certes conduite par une foi fervente. Si parfois son imagination
l'a emporté trop loin, son humilité à reconnaître ses torts témoigne assez combien il craignait d'être soupçonné de manquer de respect pour les traditions de l'Église.
Ses opinions religieuses étaient sincères ; il les professait hautement, sans ostentation, mais sans faiblesse. Il ne manqua jamais de faire, le jour de Pâques, une communion solennelle. Ce ne fut point, comme Voltaire à Ferney, pour jouer une comédie ridicule, mais par conviction et docilité de chrétien. Les pompes de la religion agissaient puissamment sur son imagination sensible et impressionnable ; il disait un jour au curé de Montbard : « Dans les occasions solennelles où la religion catholique déploie toutes ses pompes, je ne puis assister sans verser des larmes à une si auguste cérémonie. » Lors de la construction de ses forges, il n'oublia pas d'y faire ériger une chapelle où ses ouvriers entendaient la messe chaque dimanche. A Montbard de même il fit bâtir une chapelle adossée à l'église paroissiale. Il disait aux ouvriers occupés à y creuser un caveau qu'il avait à l'avance désigné pour sa sépulture : « Faites-le solide, je serai là plus longtemps qu'ailleurs! s II exigeait de ses gens qu'ils remplissent exactement leurs devoirs religieux; lui-même, pendant son séjour à Montbard, assistait chaque dimanche à la messe paroissiale, donnant la valeur d'un louis aux différentes quêteuses.
De tous les préceptes catholiques, celui qu'il pratiquait le plus volontiers était la charité; chaque fois qu'une infortune frappait à sa porte, elle était aussitôt soulagée. Il donnait avec simplicité, s'efforçant de persuader toujours qu'entre le pauvre qu'on secourt et le riche qui lui ouvre sa bourse, le plus heureux est celui qui donne. Il aimait les pauvres et veilla avec soin à ce que, dans ses terres, ils fussent bien traités. « Il était familier avec le pauvre monde, » disait souvent à Mme Nadault une vieille fille nommée Lapierre, dont la famille, de père en fils, était au service de la maison. Il s'informait des besoins de chacun, distribuant à tous de ces bonnes paroles qui sont la meilleure aumône du riche. Lors de la naissance de son fils, il lui choisit pour parrain le plus pauvre homme de Montbard et pour marraine une mendiante; par esprit de charité, disent les registres de la paroisse (voy. l'acte de baptême du jeune BufTon. p. 322), pour avoir un prétexte, pouvons-nous dire, après en avoir recueilli des témoignages certains, de tirer de leur indigence deux malheureux sans asile et sans pain. Il envoya à diverses époques des sommes importantes à l'hospice de Montbard, et n'oublia pas les pauvres dans son testament.
BufTon n'était cependant pas exempt de certains préjugés que beaucoup de ses contemporains partagèrent avec lui : il n'aimait pas les couvents. Un jour que dom Gentil, prieur de Fontenay, lui demandait
de venir au secours de la fille d'un officier suisse qui, voulant se retirer chez les religieuses de Montmartre, n'avait pas de quoi payer son voyage. « Je serais bien plus heureux, écrivait-il, en joignant à sa lettre une généreuse offrande, d'obliger une mère de famille vraiment mère; ses soins sont plus respectables, ses peines plus chères au ciel et à l'État, que Pindolence d'une vierge voilée.» Sa mort fut celle d'un chrétien. On trouvera plus loin un journal exact de sa dernière agonie, tenu heure par heure par une main amie qui lui a fermé les yeux. . , Chateaubriand, qui reproche à Buffon d'avoir, dans son Histoire des animaux, oublié celle du chien de l'aveugle, parce qu'une plume chrétienne aurait pu seule l'écrire, s'exprime ainsi dans le Génie du christianisme (liv. IV, ch. v) : « Buffon respectait tout ce qu'il faut respecter. Il ne croyait pas que la philosophie consistât à afficher l'incrédulité, à insulter à la religion de 2k millions d'hommes. Il était régulier dans ses devoirs de chrétien, et donnait l'exemple à ses domestiques. Rousseau, s'attachant au fond et rejetant les formes du culte, montre dans ses écrits la tendresse de la religion avec le mauvais ton du sophiste; Buffon, par la raison contraire, à la sécheresse de la philosophie alliait les bienséances de la religion. Le christianisme a mis au dedans du style du premier le charme d'abandon et l'amour; et au dehors du style du second, 'l'ordre, la clarté et la magnificence. Ainsi les ouvrages de ces hommes célèbres portent en bien et en mal l'empreinte de ce qu'ils ont choisi et de ce qu'ils ont rejeté eux-mêmes de la religion. » Ce jugement est trop sévère, surtout en ce qui concerne Buffon ; mais un écrivain, M. Louis Veuillot, dont les emportements sont trop connus, dans un article plus récent (voy. l'Univers du 15 octobre 1855), consacré à l'immortel naturaliste, a été plus loin encore; il l'accuse d'hypocrisie et de manque de foi. Nous avons répondu victorieusement, selon nous, à ces allégations plus que téméraires, et nous avons lieu d'espérer qu'on ne fera plus à la mémoire de Buffon une si criante injustice.
Note 4, p. 171. — Mme de Marchais fut, dit-on, la maîtresse du comte d'Angeviller, directeur général des bâtiments de la Couronne. Elle eut bientôt un salon qui fit concurrence au salon de Mme Necker, et où se rencontraient une fois par semaine les illustrations de la politique et des lettres. Cette rivalité brouilla les deux amies, à ce point que lorsqu'en 1780 le comte d'Angeviller présenta pour l'achèvement du Louvre un projet dont le devis montait à 500 000 francs, le contrôleur général, cédant, dit-on, aux inspirations personnelles de Mme Necker, refusa les fonds nécessaires pour l'exécution de ce plan avantageux. Grâce à de plus favorables circonstances et à une
grande et puissante volonté, l'achèvement du Louvre n'est plus un projet; c'est un fait accompli.
Note 5, p. 171. — Mlle Necker, qui devint célèbre sous le nom de Mme de Staël, n'eut dans lesalonde sa mère qu'un rôle très-effacé, malgré les rares qualités d'esprit qui déjà la distinguaient. Elle fut élevée sévèrement et trouva chez Mme Necker plus de froideur que de tendresse. Admise de bonne heure dans la société de sa mère, elle se tenait pendant toute la soirée assise au pied de son fauteuil, sur un petit tabouret de bois ; elle n'avait pas permission d'aller s'asseoir ailleurs. Elle écoutait beaucoup et parlait peu, de peur de mériter des reproches ou de s'attirer des regards sévères; puis, remontée dans sa chambre, elle jouait, avec des rois et des reines de papier découpés par elle, des tragédies dont elle composait le dialogue. Mlle Necker éprouvait pour sa mère peu de sympathie, ce qu'elle attribuait, elle l'a avoué depuis, à un sentiment de jalousie; Mme Necker en ressentit, elle aussi, les atteintes. Pour le cœur de ces deux femmes, Necker était une sorte d'idole, et parfois elles oubliaient en l'aimant que l'une était sa femme et l'autre sa filie. Mme Necker, qui a écrit de si belles pages sur l'amour maternel, fut parfois impuissante à cacher le dépit que lui causait la profonde sympathie qui rapprochait Necker de sa fille. Mlle Necker, de son côté, se sentait plus attirée vers son père, dont les franches et cordiales manières répondaient mieux à la nature de son esprit que les allures froides, sévères et un peu compassées de Mme Necker. Cependant, malgré le sentiment singulier qui éloignait la mère de la fille, Mlle Necker tint beaucoup de sa mère. On retrouve en elle les qualités de Mme Necker, les défauts de son esprit, les allures originales de son caractère, mais adoucis, atténués et comme amoindris.
La fille de Mme Necker et le fils de Buffon, à peu près du même âge, s'étaient liés dès l'enfance d'une de ces fortes amitiés qu'une crise seule peut briser. Le jeune comte de Buffon, à qui tout souriait dans l'avenir, périt sur l'échafaud révolutionnaire avant d'avoir atteint sa trentième année. Mme de Staël vécut treize années dans l'exil; mais, plus heureuse que le fils de l'illustre naturaliste, elle put revoir sa patrie et assister à l'expérience si difficile de ce gouvernement pondéré qu'avait rêvé son père.
Note 1, p. 172. — Necker s'était intéressé à une affaire compliquée, relative aux boisde Montbard, qui était pendante devant le contrôleur
généra], et qui avait pour Buffon le plus grand intérêt. On trouvera à la page 179 une lettre de ee dernier à M. de Vaines (19 janvier 1775), dans laquelle il le remercie des démarches qu'il a faites pour cette même affaire. Buffon qui possédait, tant en propre que comme seigneur encra giste du domaine du Roi à Montbard , une grande étendue de bois, fut souvent contrarié par les agents de la grande maîtrise des eaux et forêts. 11 soutint contre cette administration de nombreux procès dans lesquels il eut le plus souvent gain de cause, notamment dans le temps de ses premières expériences sur la force des bois, où, malgré les anciennes ordonnances, il gagna son procès devant le Conseil.
Note 2, p. 172. — Nous avons vainement cherché à découvrir quel pouvait être le morceau envoyé par Buffon à Mme Necker. Ce ne peut être ni le discours prononcé pour la réception du chevalier de Chastellux devant l'Académie française, ni celui du maréchal de Duras; l'élection de ces deux académiciens ayant eu lieu à une époque postérieure. Ce ne peut être non plus un morceau détaché composé par Buffon sur un sujet étranger à ses ouvrages. Il regardait, en effet, comme une perte de temps, tout ce qui pouvait détourner sa pensée de ses méditations habituelles ; ce sera sans doute un morceau de philosophie dont la matière qu'il traitait alors lui aura fourni le sujet, et qui prit place, par la suite, dans l'Histoire naturelle.
Note 1, p. 173. — Pierre-Clément de Grignon, né à Saint-Dizier, le 24 août 1723, mort à Bourbonne-les-Bains, le 2 août 1784, était un métallurgiste distingué, et mérita que le grand Frédéric lui écrivît pour le féliciter sur ses découvertes et sur ses ouvrages. Directeur des forges de Bayard, il fit des expériences qui le signalèrent à l'attention du Gouvernement. A différentes fois, il exécuta pour le compte de l'État des recherches et des expériences sur les fers; l'Histoire naturelle renferme le détail de quelques-unes d'entre elles. Buffon se lia avec M. de Grignon dans le temps où il entreprit la construction de ses forges, et ce dernier lui fut d'un grand secours, tant pour les construire que pour les diriger. Buffon le fit entrer à l'Académie des sciences et obtint pour lui une inspection générale des manufactures. On trouvera plus loin (t. II, p. 32) une lettre à Mme Necker, dans laquelle il sollicite du ministre des finances cette place pour son ami.
Note 1 , p. 174. — Avant de transcrire ici la Note dont parle Buffon, il est bon de rappeler l'écrit qui y donna lieu. Dans le temps où Buffon écrivait les premiers volumes de son livre, il lui tomba sous les yeux un mémoire écrit en italien et adressé à l'Académie de Bologne. Il ne portait pas de nom d'auteur, mais la main qui l'avait écrit se reconnaissait sans peine. Il traitait des différents et successifs changements survenus dans la forme de la terre, et attaquait sans ménagement la théorie de Buffon. J'en citerai quelques passages :
« On a trouvé, dans les montagnes de laHesse, une pierre qui paraissait porter l'empreinte d'un turbot, et sur les Alpes un brochet pétrifié; on en conclutque la mer et les rivières ont coulé tour à tour surlos montagnes. Il est plus naturel de soupçonner que ces poissons, apportés par un voyageur, s'étant gâtés, furent jetés et se pétrifièrent par la suite des temps ; mais cette idée était trop simple et trop peu systématique, » (OEuvres de Voltaire, édition de Kehl, tome XXXI, p. 376.)
« On a vu aussi dans des provinces d'Italie, de France, etc., de petits coquillages qu'on assure être originaires de la mer de Syrie. Je ne veux pas contester leur origine; mais ne pourrait-on point se souvenir que cette foule innombrable de pèlerins et de croisés qui porta son argent dans la Terre-Sainte, en rapporta des coquillages ? Et aime-t-on mieux croire que la mer de Joppé et de Sidon est venue couvrir la Bourgogne et le Milanais? » (Ibid., p. 377.)
<a Les montagnes vers Calais et vers Douvres sont des rochers de craie; donc autrefois ces montagnes n'étaient point séparées parles eaux. » (Ibid., p. 378.)
<r L'extraordinaire, le vaste, les grandes mutations, sont des objets qui plaisent quelquefois à l'imagination des plus sages; les philosophes veulent de grands changements sur la scène du monde, comme le peuple en veut aux spectacles. Du point de notre existence et de notre durée, notre imagination s'élance dans des milliers de siècles, pour voir, avec plaisir, le Canada sous l'équateur, et la mer de la Nouvelle-Zemble sur le mont Atlas. » (Ibid., p. 381.)
« Le goût du merveilleux enfante les systèmes ; mais la nature paraît se plaire dans l'uniformité et dans la constance, autant que notre imagination aime les changements. » (Ibid., p. 387.)
Ce n'était pas la première critique que se permettait Voltaire sur l'Histoire naturelle. Lorsqu'il dit:
Dans un style ampoulé parlez-nous de physique ,
personne ne se trompe sur l'intention de l'écrivain ; ailleurs encore la critique renfermée dans ces vers est évidente :
Et les mers des Chinois sont encore étonnées, D'avoir, par leurs courants, formé bs Pyrénées.
Un jour que l'on vantait devant lui l'Histoire naturelle : « Pas si naturelle, » dilf le malin vieillard.
Buffon s'était peu ému de toutes ces critiques ; aux attaques de Voltaire et à ses bons mots qui montraient plus de jalousie que de dédain, il répondit par la dignité de son silence. Le jour cependant où la lettre italienne tomba entre ses mains, il prit la plume et écrivit le passage suivant : « En lisant une Lettre italienne sur les changements arrivés au globe terrestre, imprimée à Paris cette année (1746), je m'attendais à y trouver ce fait rapporté par La Loubère (dans son Voyage de Siam); il s'accorde parfaitement avec les idées de l'auteur. Les poissons pétrifiés ne sont, à son avis, que des poissons rares, rejetés de la table des Romains parce qu'ils n'étaient pas frais; et, à l'égard des coquilles, ce sont, dit-il, les pèlerins de Syrie qui ont rapporté, dans le temps des Croisades, celles des mers du Levant qu'on trouve actuellement pétrifiées en France, en Italie et dans les autres États de la chrétienté. Pourquoi n'a-t-il pas ajouté que ce sont les singes qui ont transporté les coquilles au sommet des hautes montagnes et dans tous les creux où les hommes ne peuvent habiter? Cela n'eût rien gâté et eût rendu son explication encore plus vraisemblable. Comment se peut-il que des personnes éclairées, et qui se piquent môme de philosophie, aient encore des idées aussi fausses sur ce sujet? »
Buffon regretta bientôt cet accès de mauvaise humeur, et saisit avec empressement l'occasion d'en effacer le souvenir.
La note qu'il envoya à Ferney fut insérée dans les nouvelles éditions de l'Histoire naturelle et imprimée à la suite du passage qui y avait donné lieu. Elle est ainsi conçue :
« Sur ce que j'ai écrit, au sujet de la Lettre italienne, on a pu trouver, comme je le trouve moi-même, que je n'ai pas traité M. de Voltaire assez sérieusement. J'avoue que j'aurais mieux fait de laisser tomber cette opinion que de la relever par une plaisanterie, d'autant que ce n'est pas mon ton, et que c'est peut-être la seule qui soit dans mes écrits. M. de Voltaire est un homme qui, par la supériorité de ses talents, mérite les plus grands égards. On m'apporta cetle Lettre
italienne dans le temps que je corrigeais la feuille de mon livre où il en est question. Je ne lus cette lettre qu'en partie, imaginant que c'était l'ouvrage de quelque érudit d'Italie qui , d'après ses connaissances historiques, n'avait suivi que son préjugé sans consulter la nature; et ce ne fut qu'après l'impression de mon volume sur la Théorie de la terre, qu'on m'assura que la lettre était de M. de Voltaire; j'eus regret alors de mes expressions. Voilà la vérité ; je la déclare autant pour M. de Voltaire que pour moi-même et pour la postérité, à laquelle je ne voudrais pas laisser douter de la haute estime que j'ai toujours eue pour un homme aussi rare, et qui fait tant d'honneur à son siècle. » {Théorie de la terre, art. vm.)
Bufîon est-il sincère en déclarant qu'il ignorait que la lettre fût l'œuvre de Voltaire ? Il est au moins permis d'en douter. Il est sincère toutefois lorsqu'il explique comment l'idée lui vint de répondre sous l'Impression d'un premier sentiment de mécontentement et d'humeur. Nulle part ailleurs dans ses écrits on ne rencontre soit une allusion malveillante, soit une critique indirecte à l'adresse de Voltaire. Cet échange de bons procédés dont Buffon eut l'initiative ne changea rien cependant à ses sentiments pour Voltaire: il admirait son génie, mais n'aimait pas son caractère. Un jour que le comte de Rochefort lut donnait, en public, l'assurance de rattachement sincère que lui portait Voltaire, Buffon s'approcha de la comtesse de Fars-Fausselandry, qui rapporte ce fait dans ses mémoires, et lui dit : ce Comment veut-il que je croie à la sincérité d'un homme qui ne croit pas en Dieu ? »
Note 2, p. 174. — La mésintelligence de Voltaire et de Buffon durait depuis longtemps, lorsque, dans le courant de l'année 1774, Mme de Florian, nièce de Voltaire, que l'on trouve quelques années plus tard établie à Semur, partit pour Ferney, emportant une lettre de Buffon et la grande édition de l'Histoire naturelle. Montbeillard s'était entremis pour amener cet accommodement. « Rien de plus vrai , rapportent les Mémoires de Bachaumont, que la réconciliation de M. de Voltaire avec M. de Buffon. C'est ce dernier qui a fait les avances par un billet qu'il remit le 22 octobre, à Mme de Florian, qui passait par Montbard. J'ai lu cet écrit, où il fait une espèce de réparation à M. de Voltaire de tout ce qu'il a pu écrire contre lui. Cette dame l'envoya sur-le-champ au grand poëte, qui en a élé on ne peut plus content, et qui a répondu au philosophe, son confrère, par une lettre très-touchante et très-honnête. Celui-ci a risposté par une autre, qui a cimenté la réunion de ces deux grands hommes. M. de Voltaire, enchanté, a fait présent à Mme de Florian d'une montre d'or à répétition d'environ 60 louis, pour la remercier de cette heu-
reuse négociation. Le vrai est que c'est M. Gueneau, ami de M. de Buffon, qui a seul opéré ce rapatriement. Ce M. Gueneau est un trèshabile homme qui a beaucoup travaillé à l'Histoire naturelle. Celle des oiseaux, à l'exception du discours, est entièrement de lui. Il a donné aussi beaucoup d'articles pour Y Encyclopédie, entre autres celui d'etendue. » (Mémoires de Bachaumont. — Extrait d'une lettre de Ferney du 6 janvier 1775.)
Lorsque Gueneau de Montbeillard vit que sa négociation avait eu un aussi heureux succès, il envoya à Ferney la pièce suivante :
Voltaire, sur ton front les lauriers d'Uranie Paraissent en ce jour et plus frais et plus beaux ; Dans tes mains, ô Buffon! la palme du génie Semble croître et donner des rejetons nouveaux. Palme et lauriers, tout prend une nouvelle vie, Quand l'arbre de la paix y mêle ses rameaux.
Voltaire répondit sans retard; on remarqua qu'il avait omis de prononcer le nom de Buffon.
Dans le séjour d'Euclide, un compagnon d'Horace, Par ses vers délicats, pleins d'esprit et de grâce, Veut en vain ranimer nos esprits languissants. Ma muse eut quelque feu ; l'âge vient la morfondre. Que votre épouse et vous me prêtent leurs talents; Alors je pourrai vous répondre.
« Je savais bien, dit Voltaire, en se félicitant de cet échange réciproque de prévenances et de bons procédés, que je ne pouvais rester brouillé avec M. de Buffon pour des coquilles. »
Mais le rapprochement que Voltaire appelle lui-même, dans une lettre au cardinal de Bernis, un raccommodage mal blanchi, ne pouvait faire disparaître les différences profondes qui séparaient ces deux hommes. A compter de ce jour, comme l'a fort spirituellement dit une femme qui les a connus l'un et l'autre, la comtesse de Fars Fausselandry, ce furent deux puissances alliées, mais non pas deux puissances amies. Ils différaient sur tous les points. Faits pour s'admirer et se rendre réciproquement justice , ils n'étaient point faits pour s'aimer.
Tous deux ont eu sur leur temps une grande influence , mais par des voies très-différentes. Voltaire flattait imprudemment les préjugés de ses contemporains; Buffon, en popularisant la science, en la dépouillant de la sécheresse des formules, en donnant à ses plus arides recherches des dehors enchanteurs, appliquait un précieux antidote aux maux que son rival de gloire devait déchaîner sur la France. Le génie de chacun d'eux a des traits tout à fait distincts. Buffon vit en dehors des préoccupations de son temps, et Voltaire se trouve mêlé à
toutes les questions qui troublent les esprits. Buffon travaille dans le calme de la retraite, cherchant de bonne foi et par besoin le silence et le repos. Voltaire aime et recherche le bruit; retiré à la campagne, il jette son nom comme un brandon de discorde au milieu de l'agitation des partis. Buffon ne fit point d'avances à la gloire et à la renommée ; mais elles vinrent un jour le trouver. Voltaire, qui arriva aussi à une grande illustration, prit une autre route pour y parvenir. On le voit sans cesse occupé du soin de sa popularité ; il lui sacrifie tout, jusqu'à son repos et son honneur. II faut qu'il prenne part à toutes les controverses et dispute sur tous les sujets dont se saisissent les passions de l'époque; et le rôle qu'il se choisit est celui qui le met le plus en évidence. Son œuvre est aussi diverse que les besoins de l'esprit sont variés; il est changeant comme l'opinion, parce qu'il veut paraître la diriger. Toujours à la tête des idées de son siècle, il veut toutes les personnifier en lui. Au reste, il a réussi, car on peut dire de la fin du dix-huitième siècle, sans faire une faute de langage, le siècle de Voltaire, comme on dit du grand siècle, le siècle de Louis XIV. Voltaire a vu les vices de son temps, et les a exploités au profit de sa gloire. Le dix-huitième siècle fut incrédule: Voltaire attaqua la religion avec l'arme puissante de l'ironie, battit en brèche les principes qui avaient dominé les esprits jusqu'alors, et auxquels on n'avait jamais demandé de quel droit ils les dirigeaient; il discrédita la famille, anéantit le prestige de l'autorité, et il fut applaudi! Les caractères principaux du génie de Voltaire furent une inépuisable fécondité, un travail rapide et facile, une égale habileté à traiter tous les sujets et tous les genres, et une imagination brillante, toujours au service des idées les plus hardies.
Le génie de Buffon fut tout différent. Un jour qu'on lm* demandait ce qu'il entendait par le génie : « Le génie, dit-il, est une plus grande aptitude à la patience. » Cette maxime, si on lui en fait l'application, est remplie de vérité. C'est l'histoire de sa vie, c'est aussi celle de sa gloire. N'est-ce pas aussi l'histoire de toutes les grandes renommées? Bien des hommes ont doté leur époque d'oeuvres spirituelles, ingénieuses ou savantes, mais sans avoir su leur imprimer ce cachet de puissance que donnent le temps, la patience et les longs travaux. Ceux-là seulement sont des hommes de génie qui ont consacré leur vie entière à la production d'une œuvre où ils ont mis en quelque sorte toute leur personnalité. Il faut en effet une patience plus grande que celle qui est familière à l'homme, pour imposer à chaque jour de sa vie un labeur continu, une tâche que ne viendra point décourager la souffrance ou distraire le plaisir. Voltaire et Buffon ont donné un grand exemple de cette rare vertu. Le travail répugne à l'homme;
son instinct le porte à la paresse et au repos. Pour donner quelques heures à l'étude, il lui faut un effort de volonté; pour y consacrer sa vie, il faut une puissance de résolution qui se trouve seulement chez les intelligences supérieures. Tous les hommes dont les noms ont grandi parmi nous, Buffon, Voltaire, Montesquieu, Rousseau, aux dons de l'intelligence ont joint cette qualité de l'esprit qui sanctionne et fait valoir toutes les autres : la patience.
On demandait un jour à Newton comment il avait pu faire tant de découverte?, et arriver à une si grande renommée : « En cherchant toujours, dit-il. — En passant quarante années de ma vie à mon bureau, répondit Buffon à une question analogue. — En travaillant sans cesse, aurait pu répondre Voltaire à son tour, et en variant mon œuvre suivant les besoins de mon temps, qui était ainsi contraint à toujours répéter mon nom. » La patience et l'esprit de suite sont donc les premiers rudiments du génie ; et qu'on ne pense pas que nous abaissions ainsi cette faculté puissante. Si l'inspiration vient de Dieu, la patience, l'esprit de suite, la persévérance, la force de volonté nécessaire pour suivre sa voie sans s'en laisser détourner jamais, l'énergie que demande l'achèvement d'une œuvre qui doit absorber la vie entière ; ce sont là des vertus tout humaines. Elles viennent de l'homme ; mais comme elles ne sont obtenues qu'au prix d'énergiques efforts, elles sont rares et font les grands caractères. Si ces qualités étaient communes, on n'élèverait pas aussi haut les esprits d'élite qui les ont possédées. Les couronnes que met la gloire au front de ses élus sont une récompense bien faible , lorsqu'elle est décernée aux efforts soutenus d'une volonté courageuse! Helvétius attribue l'essor des talents distingués à l'ennui. Il se trompe; si la souffrance a parfois développé et mis dans leur jour de grandes intelligences, l'ennui les a toujours atrophiées.
GLV
Note 1, p. 176. — Un grand nombre de spectacles existaient alors à Paris. Les trois principaux étaient, comme aujourd'hui, l'Opéra, les Français, et les Italiens, nouvellement arrivés en France. L'Opéra se trouvait au Palais-Royal. Deux fois brûlé, le 6 avril 1763, et le 8 juin 1781, il fut transporté provisoirement dans la salle des Tuileries, tandis qu'une compagnie lui construisait, avec une rapidité que Ton a vu se reproduire dans les grands travaux entrepris de nos jours, la salle de la Porte-Saint-Martin. Il y demeura longtemps et, en 1784, le roi fit l'acquisition de cette salle moyennant 600 000 livres.
Elle devait servir aux répétitions des ballets et former un dépôt pour les machines et les décorations: Le Théâtre-Français occupa successivement plusieurs salles, fut longtemps aux Tuileries et finit par se fixer au carrefour Buci. Les comédiens italiens s'établirent d'abord rue Saint-Honoré, puis rue Mauconseil dans un ancien jeu de paume, devenu aujourd'hui la halle aux cuirs. En 1783, ils vinrent solennellement prendre possession de la nouvelle salle (la salle Favart, aujourd'hui théâtre de l'Opéra-Comique), que leur avait construite l'architecte Heurtin sur l'emplacement de l'ancien hôtel Choiseul. Ils avaient imposé une condition singulière à l'architecte de leur nouvelle salle. La façade principale ne devait point ouvrir sur le boulevard, où s'étaient établis un grand nombre de petits spectacles, avec lesquels le Théâtre-Italien n'entendait pas être confondu.
De ces spectacles de second ordre, on en pourrait citer un grand nombre dont quelques-uns eurent longtemps le privilège d'attirer la foule, et parfois le malheur d'inspirer de la jalousie anx grands théâtres. En première ligne, je nommerai le théâtre de Nicolet, dont le singe fut une célébrité du temps et dont les succès préoccupèrent à ce point les gentilshommes de la Chambre, qu'ils lui. interdirent de représenter d'autres pièces que des pantomimes. Je citerai encore le théâtre d'Audinot, non moins célèbre que celui de Nicolet. Audinot, après avoir fait partie de l'Opéra, fonda en 1788 à la foire Saint- Germain un théâtre de marionnettes, sous le titre modeste de Comédiens de bois. Bientôt, en 1776, les marionnettes furent remplacées par des enfants. Cette innovation plut au public, le théâtre d'Audinot eut la vogue, et la comtesse Dubarri fit plusieurs fois venir la jeune troupe à Choisy pour distraire le Roi. En 1785, Audinot, qui avait jusqu'alors souvent changé de domicile, vint s'établir dans la salle de l'Ambigu-Comique. Sur les boulevards se trouvaient encore les grands danseurs du Roi et le Vaux-Hall, fondé en 1768 par le célèbre artificier Torré. Le Vaux-Hall fut le premier exemple d'un jardin public ouvert à Paris ; c'est au Vaux-Hall que fut donné pour la première fois le divertissement du grand mât de cocagne; la froideur avec laquelle fut accueillie cette nouveauté était loin de faire présager ses succès futurs.
On trouvait encore sur les boulevards, envahis à cette époque par les spectacles forains, la Redoute chinoise, de fondation plus récente, et dont le duc de Choiseul avait donné la première idée, par la construction de son pavillon de Chanteloup. Un soir, au grand scandale du public, on vit paraître à la redoute le comte de Maurepas, alors premier ministre. — Le lendemain, le comte travaillait dans son cabinet avec Beaumarchais (Beaumarchais fournissait alors secrètement des
armes aux insurgés d'Amérique). « Comment, lui dit le premier ministre en interrompant son travail, avez-vous pu, au milieu de si grandes affaires, prendre le temps d'écrire une comédie qu'on dit être très-plaisante? — Il m'a fallu, répondit l'auteur du Mariage de Figaro, précisément le temps que le premier ministre de Sa Majesté a daigné perdre à la redoute chinoise. — Si votre pièce renferme beaucoup de traits semblables, reprit M. de Maurepas, je vous promets un grand succès ! »
Aux Champs-Elysées, les frères Ruggieri, émules de Torré, avaient fondé un vaste établissement connu sous le nom de Colisée; des sommes considérables y furent consacrées; mais les entrepreneurs ayant fait banqueroute, l'établissement fut démoli, et les matériaux vendus au profit de créanciers. Le Colisée, pendant le temps de sa durée éphémère, fut, avec les jardins créés à Tivoli par le fermier général Beaujon, une des merveilles de l'époque.
Les galeries nouvellement construites du Palais- Royal disputèrent bientôt aux boulevards le privilège d'attirer les spectacles. On y trouvait le Cirque royal, dirigé par le célèbre écuyer Astley et ouvert le 30 juin 1777 , les Variétés amusantes, les Ombres chinoises, les Pygmées français, les vrais Fantoccini italiens, etc. On y trouvait encore les Petits comédiens de M. de Beaujolais. La troupe était composée d'enfants qui jouaient la pantomime sur le théâtre, tandis que le rôle était récité ou chanté dans la coulisse. La vogue dont jouit ce petit spectacle alarma le Théâtre-Italien, qui demanda et obtint qu'on le fermât au moins pour un temps.
Pour clore la liste des différents spectacles successivement ouverts, à cette époque, dans Paris, nous devons nommer le théâtre de Monsieur, inauguré dans de bien tristes circonstances, le 26 janvier 1789. Monsieur, depuis Louis XVIII, qui, à l'exemple du frère de Louis XIV, obtenait ainsi le privilège d'une troupe de comédiens en possession des mêmes avantages que les comédiens du Roi, voyait enfin se réaliser une espérance longtemps caressée, mais bien tardivement satisfaite !
Quelques salles de spectacle appartenant à des particuliers, et dans lesquelles un public d'élite était seul admis, ne doivent pas non plus être oubliées. La reine avait mis de mode à Trianon la comédie de société ; Mme de Genlis en apporta bientôt le goût dans la Chaussée-d'Antin, le baron d'Esclapon dans le faubourg Saint-Germain. Le théâtre de la duchesse de Villeroy fut un des plus -célèbres; on y allait applaudir, après sa retraite, Mlle Clairon. Le théâtre de Mlle Guimard mérite aussi d'être nommé. — L'abbé Raynal, s'étonnant du grand nombre de spectacles ouverts à Paris, et que la foule envahissait chaque soir, malgré les préoccupations politiques du temps,
disait un jour dans le salon du comte de Brienne : « Quel peuple! il a trente-trois spectacles et à peine une église! a
Note 2, page 176. — Le mari de Mme Daubenton était, on le sait, lieutenant-juge subdélégué de la ville de Paris et receveur des fermes du Roi. Il avait, en cette qualité, à des époques déterminées, des comptes à rendre et des recouvrements à effectuer à Paris, à l'hôtel des fermes. Mais ses recouvrements les plus importants avaient une autre cause. Il entretenait à Montbard une vaste pépinière que lui avait léguée son père; et envoyait des arbres au loin. A plusieurs reprises, M. d'Angeviller lui fit des commandes importantes pour Versailles et pour d'autres résidences royales. M. Daubenton ne fut pas heureux dans ses spéculations ; de bonne heure ses affaires furent embarrassées, et sa mort laissa, on le verra bientôt, sa veuve dans une position difficile.
Note 1, p. 176. — Gueneau de Montbeillard, qui venait à Paris, au Jardin du Roi, pour travailler avec suite à l'Histoire des oiseaux.
Note 2, p. 177. — Dauché était le cuisinier de Buffon. Un sieur Guénot le remplaça. Le nom de ce nouveau chef de cuisine donna en 1823 à MM. de Rougemont, Merle et Simonnin, l'idée d'un vaudeville représenté pour la première fois sur le théâtre de la Porte- Saint-Martin le 29 juillet. La scène se passe à Montbard durant une absence de Buffon ; on attend de Paris le nouveau cuisinier. L'abbé Bexon et d'autres naturalistes, alors réunis à Montbard, le prennent, à son arrivée, pour Gueneau de Montbeillard, qu'aucun d'eux ne connaît. Arrive bientôt du Jardin des Plantes une bourriche expédiée par M. Daubenton et renfermant des poissons rares et des canards du Groenland destinés à être disséqués et décrits dans l'Histoire naturelle; le même courrier apporte un oiseau inconnu découvert par M. de Bougain ville dans son dernier voyage autour du monde. Les savants réunis à Montbard font aussitôt les honneurs de ces deux envois à M. Guénot, qui les accommode à sa façon. L'erreur se découvre; le cuisinier, que l'intendant veut chasser, se justifie et reste au service du comte de Buffon. Pothier eut un grand succès dans le rôle du cuisinier. Le rideau tombe sur un couplet qui se termine par ces vers :
Du grand Buffon honorant la mémoire, Ah! messieurs, puissiez-vous payer Par quelques bravos à sa gloire Les gages de son cuisinier!
Note 3, p. 177. — Anne de Vougny, dont le frère fut maître des requêtes et directeur de l'Opéra , épousa M. Àmelot peu de temps avant sa nomination à l'intendance de Bourgogne. M. de Vougny, beau-père de M. Amelot, fut quelquefois pour le ministre de Paris un collaborateur embarrassant. Ses bons mots, qui lui avaient valu la protection de M. de Maurepas, compromirent parfois le ministre qui lui avait confié une branche importante de son administration. M. de Vougny entretenait avec M. de Maurepas des relations si intimes, que, dans le monde, on le connaissait sous le nom de Vougny -Maurepas. Grâce à son crédit, qui était grand, et à la bonté de son cœur, il put cependant réparer les torts que son esprit mordant et sa verve indiscrète causèrent trop souvent.
Note 4, p. 177. — Mme de Saint-Chamant avait épousé César-Arnaud, marquis de Saint-Chamant, qui se distingua fort jeune dans le régiment de royal étranger, où il servait en qualité de capitaine. La famille de Saint-Chamant était de la société intime du Jardin du Roi. La jeune comtesse de Buffon écrivait de Montbard à son mari , au mois de juin 1786 : <a Je vous félicite d'avoir été faire l'aimable à Saint-Chamant auprès de la duchesse et de la vicomtesse. Le lieu, dit-on , est horrible et la solitude affreuse ; voilà le récit que m'en a fait M. de Laval. »
Note 1, p. 178. — Le Jardin de l'Académie, tel était le nom du jardin botanique fondé à Dijon par Bénigne Legouz de Gerland, ancien grand bailli du Dijonnais, qui fut élu membre de l'Académie le 30 juillet 1760, et devint un de ses bienfaiteurs (Voy. à ce sujet la note 3 de la lettre lxxv, p. 323). Le président de Rufîey fit construire dans le jardin botanique, et à ses frais, une serre pour les plantes des climats tempérés , et il en fit don à la compagnie dont il était alors chancelier. Consacrer à des fondations d'utilité publique le surplus d'une fortune dont les pauvres prennent une bonne part, est, chez certaines familles, une tradition et un besoin. Richard de Rufîey trouva dans sa maison bon nombre de ces exemples, lui-même les suivit; parfois il les dépassa. (Voy. sur les origines et les accroissements de l'Académie de Dijon, la note 1 de la lettre lxxi, p. 320.)
Note 2, p. 178. — Le parlement de Bourgogne fut rétabli dans son ancienne forme le 21 avril 1775; parmi les candidats à la dignité de premier président, figurait Bénigne Bouhier de Lanlenay. Né le 27 fé-
vrier 1723, il était entré au Parlement le 10 juillet 1747, et y occupait, depuis le 15 mai 1756, une place de président à mortier.
Note 3, p. 118. — Par lettres patentes données à Versailles le 30 mai 1775, Charles de Brosses devint premier président du Parlement réorganisé. Il fut solennellement installé dans cette haute dignité le 22 juin suivant. Il en remplit avec exactitude et conscience pendant trois années les rigoureux devoirs, malgré le grand nombre d'occupations diverses dont il était surchargé, et fut le plus exact des membres de sa compagnie, ne cherchant à se soustraire ni à la longueur des audiences, ni à la lenteur des délibérations. Sa mort fit passer la première présidence à Legouz de Saint-Seine, son beau-père, qui fut le dernier premier président du parlement de Bourgogne.
Note 4, p. 178. — Pierre-Anne Chesnard de Layé, né le 14 février 1719, fut nommé lieutenant général au bailliage de Mâcon le 15 janvier 1746. Le 2 mai 1748, il entra au parlement de Bourgogne, et devint, le 15 juin 1751, président à mortier. Le 27 avril 1772, se trouvant, par suite de la retraite du premier président de La Marche, le plus ancien du grand banc, il fut tout naturellement porté pour lui succéder dans la première présidence. Le président de Brosses, apprenant dans son exil la nomination de son ancien collègue, lui fit l'application de ce passage de Montaigne : « J'ay désiré avec passion d'estre chevalier de l'Ordre ; j'y suis parvenu contre toute probabilité : jen'aypeu m'élever jusqu'à l'Ordre, mais l'Ordre s'est abaissé jusqu'à moy. » Le 30 mai 1775, lors de la réorganisation de l'ancien Parlement, Charles de Brosses devint le successeur de Chesnard de Layé; le Roi accorda à ce dernier, pour le dédommager de la première présidence, un brevet de conseiller d'État, et il conserva sa charge de président à mortier.
Note 5, p. 179. — En 1775, Turgot, qui poursuivait ses plans de réforme sans s'apercevoir qu'ils n'étaient pas mûrs et n'atteignaient pas leur but, présenta au Conseil six édits demeurés fameux, parce qu'ils furent le signal de sa disgrâce. Le premier portait suppression des corvées. Un seul fut enregistré sans difficulté par le Parlement ; un lit de justice fut nécessaire pour l'enregistrement des cinq autres. En faisant supporter au Parlement, à la noblesse et au clergé, l'impôt destiné à prendre la place des corvées, Turgot s'attira les inimitiés les plus redoutables. Lors du refus fait par le Parlement de procéder à l'enregistrement des derniers édits, un des amis de Turgot, grand seigneur et haut placé dans la confiance du Roi, sentant bien que les nouvelles difticultés qui allaient, à celte occasion, surgir entre la Cour
et le Parlement, seraient le signal de la perte du ministre, l'invita un soir à souper chez lui, à Versailles, avec le premier président et les membres les plus influents de la Compagnie. On avait supputé les voix, un seul mot pouvait faire gagner à Turgot son procès; il se contenta de répondre à l'ami qui avait entamé celte négociation : « Si le Parlement veut le bien, il enregistrera l'édit. d Turgot tomba. Partout les corvées furent rétablies, et, par une instruction envoyée aux commissaires, en 1776, le Roi en prescrivit et en régla l'organisation d'une manière générale, pour toute la France.
Note 1, p. 179. —Jean de Vaines, né en 1733, mort le 16 mars 1803, était premier commis des bureaux du Contrôle général sous le ministère de Turgot ; ce dernier l'avait connu dans son intendance de Limoges, où de Vaines exerçait les fonctions de directeur des domaines. Un pamphlet dirigé contre lui, le 27 août 1775, sous le titre de Lettre à un profane, fit grand bruit. Turgot, qui se regarda comme personnellement attaqué dans la personne de son premier commis, voulut en connaître l'auteur. Plusieurs colporteurs et libraires, soupçonnés d'en avoir répandu dans le public, furent mis à la Bastille; on exigea le renvoi du secrétaire de d'Alembert, un sieur Ducroc de La Cour , qui , après avoir promis à de Vaines de lui remettre l'édition entière moyennant 50 louis, en envoya un exemplaire en Hollande. L'auteur de cette trop fameuse brochure était un avocat nommé Blonde; dénoncé par un colporteur, il fut arrêté et enfermé à son tour. Dans toute cette affaire, Turgot montra une grande chaleur, et de Vaines y gagna une faveur rarement accordée à un homme de finance. Le contrôleur obtint pour son premier commis la création d'une charge nouvelle, celle de lecteur de la Chambre, qui lui donnait les entrées à la cour, et lui en annonça la nouvelle par une lettre en date du 18 octobre 1775, qu'on n'a point oubliée. Jean de Vaines fut successivement administrateur des domaines, receveur général des finances, commissaire du trésor public; sous le Consulat, il fit partie du Conseil d'État, et devint membre de l'Institut.
Note 2, p. 179.— Buffon, par suite du grand nombre de forêts qu'il possédait soit en toute propriété, soit en qualité de seigneur engagiste du domaine du Roi à Montbard, eut de fréquents procès avec la grande maîtrise des eaux et forêts. Le service forestier rentrait, comme au-
jourd'hui, dans les attributions du ministre des finances (le contrôleur général), auquel Buffon recommande son affaire par l'intermédiaire de son premier commis.
Note 3, p. 179. — L'hommage fait par Buffon de l'Histoire naturelle à des personnages influents et dont le crédit pouvait être utile au Cabinet du Roi, était encore pour lui un moyen d'assurer la prospérité de cet établissement. On lui envoyait en échange de son livre des collections qui enrichissaient les galeries du Jardin, et les sommes importantes accordées à diverses époques parles ministres pour l'agrandissement de ce magnifique musée , la prompte exécution des travaux entrepris à cet effet, furent dus en partie à ces appuis habilement ménagés. On trouve aux Archives de l'Empire, dans le carton du Jardin du Roi, parmi les articles relatifs à la dépense faite pour l'entretien du Cabinet pendant l'année 1772 , l'article suivant : g: Payé au sieur Panckoucke, libraire, pour les présents que j'ai été obligé de faire des volumes in-8 et in-12 de l'Histoire naturelle à différentes personnes utiles au Cabinet, la somme de mille douze livres. » On n'a pas besoin d'ajouter que les hommages faits par Buffon, en son nom personnel, à ses familiers ou à ses amis, demeuraient à sa charge, et qu'il n'en demanda jamais le remboursement au Roi.
Note 1, p. 180. — La lettre que de Vaines écrivit à Buffon ne nous est point parvenue; il a donc été impossible de retrouver le passage de Cicéron auquel ce dernier fait allusion. Je connais un vers de Y Anti- Lucrèce dont l'application fut souvent faite, non sans justice, à Buffon :
« Naturse genium, patriae decus, ac decus œvi. »
Note l,p. 180. — Benjamin-François Leclerc de Buffon, conseiller du Roi, ancien président au Grenier à sel de Montbard, ancien commissaire général des Maréchaussées de France , conseiller honoraire au parlement de Bourgogne, né le 1er mars 1683, mourut le 23 avril 1775, à l'âge de quatre-vingt-douze ans. Le 27 avril, quatre jours après une perte si cruelle, Buffon recevait à l'Académie française le chevalier de Chastelux, qui succédait à M. de Châteaubrun. M. de Châteaubrun venait de mourir; sa verte vieillesse avait presque atteint à l'âge auquel
Buffon venait de perdre son père. Ce rapprochement rouvrit la plaie de son cœur, toute vive encore et toute récente. Sa douleur éclata; il n'en put contenir les accents, et termina son discours par ces mots : « Je viens de perdre mon père précisément °.u même âge : il était comme M. do Ghâteaubrun plein de vertus et d'années. Les regrets permettent la parole; mais la douleur est muette. »
Note 2, p. 181. — Le gendre de Mme de Ruffey, le marquis de Monnier, était al'ors président à la chambre des comptes de Dôle. Il sollicitait la première présidence, vacante par la démission du titu~ laire, et il l'obtint l'année suivante.
Note 3, p. 181. — Armand-Thomas Hue de Miromesnil, né en 1723, mort le 3 juillet 1796, était devenu en 1775 premier président du parlement de Normandie. Par le chancelier Maupeou, M. de Miromesnil connut à Ponlchartrain, dont sa terre était voisine, le comte de Maurepas, qui supportait avec une douce philosophie sa longue disgrâce. A Pontchartrain on jouait souvent la comédie, non pas la comédie classique ou sérieuse, celle qui inspire ou qui conseille; mais la comédie rieuse et folle, à saillies et à bons mots, qui déride l'esprit, sans toucher le cœur. Dans les rôles qui lui furent confiés, M. de Miromesnil montra un talent véritable; dans celui de Crispin il triomphait. Lorsque l'exilé de Pontchartrain fut élevé à la dignité de premier ministre, Crispin devint garde des sceaux. On raconte qu'une femme de la Cour, à qui tout était permis, entrant un soir chez le premier ministre en même temps que le garde des sceaux, prit familièrement son bras et le conduisit au comte de Maurepas en disant : « Je vous présente M. de Miro....bolan.))Mirobolan est le principal personnage d'une pièce d'Hauteroche fort connue, qui a pour titre Crispin médecin.
Note 1, p. 181. — Louis-Élisabethde Lavergne, comte de Tressan, né en 1705, mort en 1783, se distingua comme militaire et comme littérateur. On a de lui des extraits de nos romans de chevalerie, dont il avait découvert, dans la bibliothèque du Vatican, une collection complète écrite en langue romane. Il vint occuper en 1781 à l'Académie française la place que l'abbé de Condillac avait laissée vacante. Il dut son élection à Buffon, depuis longtemps son ami. On verra dans la suite. comment il reconnut le zèle de Buffon dans cette circonstance, et la brouille qui s'ensuivit entre eux.
Note 2, p. 181. — On lit dans les Mémoires de Bachaumont, à la date du 11 mai 1775 : « M. le maréchal duc de Duras a été enfin élu de l'Académie française, à la place de M. du Belloy, le 2 de ce mois, et sa réception est fixée au 15. » (Voir la note 2 de la lettre suivante.)
Note 3, p. 181. — Le discours du maréchal fut court en effet, et fut remarqué. « Le discours du maréchal duc de Duras , dit La Harpe , a paru noble , simple, et d'un ton parfaitement convenable : il est fort court , comme il devait l'être. » Il dit encore plus loin : « Le discours de M. de Duras était simple et court, et avait singulièrement le mérite de la convenance. » (Correspondance littéraire^ t. I, p. 165 et 169.)
Note 4, p. 181. — Jacques Delille, né le 22 juin 1738, mort le 1er mai 1803, entra en 1772 à l'Académie française, en même temps que Suard. Sa traduction des Géorgiques parut pour la première fois en 1769; Y Enéide en 1804.
Note 5, p. 182. — L'abbé de Tressan, né en 1749, mort en 1809, publia une traduction des sermons de Blair, et se lia avec Delille d'une étroite amitié.
Note 1, p. 182. — Le discours dont parle ici Buffon est celui qu'il prononça à l'Académie française le 27 avril 1775, lors de la réception du chevalier de Chastelux, auteur du livre de La félicité publique et d'une Préface estimée, mise en tête de l'ouvrage posthume d'Helvétius Sur le bonheur. On a trouvé ce discours de Buffon fort au-dessous de ses autres productions en ce genre, et Mme Necker a fait à cet égard l'observation suivante : « M. de Buffon ne pouvait écrire sur des sujets de peu d'importance; quand il voulait mettre sa grande robe sur de petits objets, elle faisait des plis partout : cette remarque se présente surtout à l'esprit, en lisant un discours qu'il composa pour la réception du chevalier de Chastelux. (Mélanges, t. I , p. 237). » L'éloge du chevalier de Chastelux , dit-elle plus loin , composé par M. de Buffon, quand le chevalier fut reçu à l'Académie française, est le seul mauvais ouvrage qu'ait fait M. de Buffon, et il est mauvais, parce que M. de Buffon s'est imité lui-même; il n'avait que des idées communes sur ce sujet, et il a voulu cependant les couvrir de son beau style. » (Mélanges, t. IL)
Note 2, p. 182. — Emmanuel-Félicité de Durfort, duc de Duras, né le 19 décembre 1715, mort le 6 septembre 1789, était maréchal de France sans avoir commandé d'armées ; il fut membre de l'Académie française sans avoir rien écrit. Le maréchal de Duras fut toujours en grand crédit à Versailles, et lorsque, en 1768, le roi de Danemark vint en France, il obtint la faveur d'être attaché à sa personne. On lui reprocha d'avoir à cette occasion combattu chez le prince étranger son vif désir de voir et de voir souvent les hommes de lettres dont les travaux avaient illustré le nom; en revanche, il lui fit donner des fêtes qui, malgré leur splendeur, parurent fatiguer le jeune roi ; de là l'impromptu suivant :
Frivole Paris, tu m'assommes
De soupers, de bals, d'opéras!
Je suis venu pour voir des hommes :
Rangez-vous, monsieur de Duras!
Créé maréchal de France au sacre de Louis XVI, le duc fut de la trop fameuse promotion des sept maréchaux de France qui provoqua un si grand nombre d'épigrammes et de quolibets. On compara les nouveaux élus aux sept péchés capitaux ; on voulait même les comparer aux sept planètes, mais on ajoutait qu'il était impossible de découvrir Mars. On dit encore :
Réjouissez-vous, ô Français! Ne craignez de longtemps les horreurs de la guerre : Les prudents maréchaux que Louis vient de faire Promettent à vos vœux une profonde paix.
Le duc de Duras surtout, nommé presque en même temps maréchal de France et membre de l'Académie française, ne fut point épargné.
Duras invoquait à la fois Le dieu des vers et le dieu de la guerre : Il réclamait le prix de ses vaillants exploits
Et de son savoir littéraire :
Tous deux, par un suffrage égal
Ont satisfait sa noble envie ; Phôbus lui dit : « Je te fais maréchal. » Mars lui donna place à l'Académie.
Il vint y prendre séance le 15 mai 1775, comme successeur de l'auteur du Siège de Calais, du Belloy. La réponse que lui fit Buffon a été critiquée par La Harpe et par d'autres écrivains qui trouvèrent déplacée une exhortation à l'union, à la bonne harmonie, adressée à une compagnie qui n'en avait pas besoin. Ce ne fut point l'avis de ceux qui entendirent Buffon. Dans sa bouche, en effet, de semblables conseils
avaient une grande autorité. Ces sages paroles, lui seul pouvait les prononcer; on les écouta en silence, et personne ne se leva pour contester à Buffon le droit de les faire entendre. Le duc de Duras, partisan secret de Y Encyclopédie, fut accueilli par le parti philosophique de l'Académie comme une utile recrue. Au reste, les honneurs académiques, dans ce temps, n'étaient pas uniquement réservés aux illustrations littéraires ; c'était, comme le dit fort bien Buffon dans sa réponse au maréchal , une <r compagnie composée de l'élite des hommes en tout genre. » Ceci fait souvenir d'une certaine Académie fondée à Arles en 1668 par le duc de Saint- Agnan, et dans laquelle les gentilshommes seuls étaient admis. Dès 1715, il faut le dire bien vite, cette singulière compagnie littéraire avait cessé d'exister. Le duc de Duras ne fut pas un académicien modèle. Il avait bien autre chose à faire que d'assister aux séances. Il était gouverneur de la province de Franche-Comté et premier gentilhomme de la Chambre5 ce qui lui donnait la surveillance des théâtres royaux. Il fut un jour, pour une question de théâtre, vivement attaqué par l'avocat Linguet dans son journal; on envoya au maréchal, qui avait méprisé l'injure, le quatrain suivant :
Monsieur le Maréchal, pourquoi cette réserve, Lorsque Linguet hausse le ton?
N'avez- vous pas votre bâton ?
Au moins qu'une fois il vous serve.
Le maréchal duc de Duras mourut âgé de soixante-quatorze ans, un an après Buffon, dont il rechercha toujours l'amitié, témoin comme lui des premiers orages de la Révolution , attristé par les premiers symptômes d'une catastrophe prochaine, et se souvenant à son tour que Buffon, à son lit de mort, avait dit : « Je vois venir un mouvement terrible, et personne pour le diriger ! »
Note 3, p. 182. — Mme de Saint-Contest était veuve. Elle avait épousé fort jeune François-Dominique Barberie de Saint-Contest de La Châtaigneraie, né en janvier 1701, mort le 24 juillet 1754. M. de Saint- Contest avait été successivement maître des requêtes, intendant de Pau, puis de Dijon, de l'année 1740 à l'année 1749; ambassadeur en Hollande. Le 12 septembre 1751, lors de la retraite de M. de Puisieux, il devint ministre des affaires étrangères. Il avait longtemps fait partie du club célèbre dit club de l'entre-sol (1724-1734), dont l'abbé Alary fut le fondateur et le président. Mme de Saint-Contest, mariéo à un homme beaucoup plus âgé qu'elle, devint veuve après quelques années de mariage; jeune encore, elle aima le monde et y obtint
des succès. Buflbn l'avait connue en Bourgogne dans le temps où M. de Saint-Contest était intendant de la province, et elle était familièrement reçue au Jardin du Roi.
Parmi les femmes qui se rencontraient habituellement au Jardin du Roi, il faut mentionner encore, et au premier rang, Mme Necker, qui en fit longtemps les honneurs; la comtesse de Genlis, qui y brillait par son grand talent sur la harpe et sa voix harmonieuse au moins autant que par son esprit; la comtesse Fanny de Beauharnais, qui y lut ses meilleures compositions. La comtesse de Blot de Chauvigny, dame pour accompagner la duchesse de Chartres, fut encore une des habituées de cette société, au sein de laquelle le mariage du fils de Buffon avec la fille de la marquise de Cepoy devait introduire toute la jeune cour du Palais-Royal.
La comtesse de Blot, qui parlait beaucoup et sur tous les sujets, aimait, chaque fois qu'elle avançait quelque chose de neuf ou de hardi, à s'abriter derrière le nom de Buffon, dont elle citait le témoignage fort inconsidérément et à tout propos. On pourra en juger par le trait suivant. C'est au Palais-Royal, un jour de réception ; la comtesse de Blot parle, assise au milieu d'un cercle nombreux.
« Je disais l'autre jour à M. de Buffon : « Puisqu'il faut du lait dans <r la nature, pourquoi les colombes ne nous en fournissent-elles pas?» — C'était parler comme un angel lui dit la maréchale de Luxembourg. Oserais-je vous demander ce que M. de Buffon vous a répondu? — 11 a pris, je ne sais pourquoi , la chose en plaisanterie; il m'a conseillé de ne boire que du lait d'amandes.» ( Souvenirs de la marquise de Créqui , t. II, ch„ vi.)
La marquise de Valpaire, reçue aussi dans l'intimité de Buffon, était en tout digne de figurer à côté de la comtesse de Blot. La marquise avait une fille jeune et jolie, et elle consultait Buffon sur le régime qu'elle devait lui faire suivre pour l'arracher aux dangers de son âge. Elle ne lui permettait que les boissons rafraîchissantes, ce qui n'empêcha pas la jeune personne de prendre la fuite avec le valet de chambre de sa mère. Le jour où la nouvelle de cet enlèvement parvint au Jardin du Roi : « Vous verrez, dit Buffon, que ce sera arrivé un jour où sa mère avait négligé de lui faire prendre sa potion rafraîchissante ! »
Les Mémoires du temps nous ont conservé quelques anecdotes relatives aux soirées du Jardin du Roi.
« Le comte de Buffon, qui m'accordait son amitié, dit la vicomtesse de Fars-Fausselandry dans ses Mémoires, avait invité un jour à dîner une société nombreuse , dont le maréchal de Biron et le chevalier de Mouhi devaient faire partie. Tous les convives étaient arrivés , hors ces deux messieurs : une voiture se fait entendre ; le maître de la
maison jette un coup d'œil par la fenêtre : « Voici le maréchal, dit-il, « c'est sa voiture, et je reconnais le chevalier de Mouhi sur le devant. » Chacun se lève, le valet de chambre ouvre la porte, mais le chevalier se présente seul. « Où est donc M. le maréchal? lui demanda le comte « de Buffon avec impatience. — Il n'a pu venir, répliqua-t-il. — Vous « plaisantez, je vous ai vu assis sur le devant de 6a voiture. — C'était « par respect, monsieur le comte. » Nous nous regardâmes tous, ne pouvant revenir de cet excès de bassesse. »
a M. de Beauvau m'a Conté , est-il dit dans les Souvenirs de la marquise de Créqui (t. V, chap. iv), qu'on parlait un jour chez M. de Buffon des mouvements naturels, et que c'était dans son cabinet, au Jardin du Roi. « Il m'est impossible, dit le cardinal de « Bernis, de ne pas baisser la tête lorsque j'entre dans une église. — « Il y a comme cela des mouvements matériels et machinaux qu'il est « impossible d'analyser et d'expliquer, observa M. Rouelle, qui était « présent à l'entretien; car enfin, Monseigneur, pourquoi les ânes et « les canards baissent-ils toujours la tête en passant sous les portes co- « chères et les arcades les plus élevées? »
Je n'ai rapporté ici ces quelques anecdotes conservées dans les Mémoires du temps, que pour montrer que les réceptions et les dîners du Jardin du Roi ne réunissaient pas seulement les hommes illustres par leurs travaux ou éminents par leurs dignités, mais qu'on y trouvait un autre élément encore, et qu'une certaine gaieté n'en était point exclue.
Note 1, p. 183. — Mme Daubenton était grosse de son premier, de son unique enfant. Elle accoucha le 28 mai 1775 d'une fille, qui reçut le nom d'Élisabeth-Georgette, mais qui porta toujours celui de Betzy. Cette enfant, qui devint plus tard comtesse de Buffon, « eut pour parrain , disent les registres de la paroisse Saint-Urse de Montbard , messire Georges-Louis Leclerc, chevalier, comte de Buffon, de la Mairie et autres lieux, Intendant du Jardin du Roi, de l'Académie française, trésorier de celle des Sciences, de la Société royale de Londres, etc., etc., représenté par Jacques Trécourt, secrétaire dudit comte de Buffon ; et pour marraino dame Elisabeth-Bénigne Potot, femme de rnessire Philibert Gueneau, écuyer, seigneur de Montbeillard, grand'tante maternelle de l'enfant, représentée par Jeanne Chambin, femme de chambre de ladite dame Daubenton. » On verra dans la suite que, d'autres fois encore, Buffon fut associé à Mme de Montbeillard dans des solennités du même genre. Il lui écrira à la
date du 7 novembre 1784 : « Je suis enchanté, ma très-chère et trèsrespectable commère, de notre nouvelle alliance; ce sont les seules noces qui conviennent à mon âge, et je vous promets fidélité pour le reste de ma vie. »
Note 2, p. 183. — Turgot, contrôleur général depuis un an, était arrivé aux affaires avec un système auquel on fit le juste reproche d'être trop radical et trop absolu. Lorsqu'on lui reprochait de se trop presser : a Que voulez-vous? répondait-il; les besoins du peuple sont immenses , et dans ma famille on meurt de la goutte à cinquante ans. » Au mois d'avril 1775, il fit rendre par le Conseil divers édits sur la libre circulation des grains. On y reconnaît au propriétaire le droit absolu de disposer de son blé à sa guise et de le vendre au prix qui lui conviendra. On pensait que la libre concurrence maintiendrait un prix moyen peu élevé. Ces mesures, qui n'ont aujourd'hui qu'un effet salutaire , mais qui avaient alors le tort de n'être pas préparées, favorisèrent l'industrie des accapareurs; plusieurs financiers firent d'immenses approvisionnements et restèrent maîtres des marchés, où le blé atteignit bientôt une hausse exorbitante. Le pain enchérit, le peuple murmura, et le 2 novembre arriva de Pontoise à Versailles une bande de gens en guenilles demandant du pain. La surprise fut grande au château. On eut à peine le temps de fermer les grilles pour empêcher que les cours ne fussent envahies. Le Roi se montra au balcon pour haranguer les mutins, et le soir même le pain fut affiché dans Versailles à deux sous la livre. Pendant la nuit, la bande venue de Pontoise quitta Versailles et se dirigea sur Paris. La tête de la colonne se présenta aux barrières le 3, à sept heures du matin. On les laissa entrer; les Parisiens regardaient passer ces hommes en haillons, criant dans les rues, et ne répondaient point à leurs cris. Le régiment des gardes-françaises, les mousquetaires noirs et gris qui composaient la garnison de Paris, étaient sur pied l'arme au poing; mais, comme le Roi avait envoyé l'ordre de ne pas tirer un seul coup de fusil, l'émeute eut libre carrière. On pilla les boutiques des boulangers, et à midi, comme la circulation commençait à être interrompue, le maréchal de Biron fit faire des patrouilles, occupa militairement les carrefours, et les Parisiens, un instant inquiets, sortirent de leurs maisons pour se donner le spectacle de l'émeute. C'était la petite pièce avant la grande.
Le lendemain, tout était rentré dans l'ordre, et des mesures énergiques étaient prises par le gouvernement pour empêcher à l'avenir de pareils désordres ; la garnison de Paris fut portée à 25 000 hommes, le maréchal de Biron fut nommé général de l'armée de la haute
et basse Seine, avec vingt mille livres par mois, et en outre une somme de quarante mille livres par an pour l'entretien de sa table. Tous les officiers reçurent la haute paye sur le pied de guerre. Le 17 mai on exécuta sur la place de Grève, au milieu d'un déploiement formidable de forces militaires, deux ouvriers convaincus d'avoir pris part à l'émeute; ils furent pendus à une potence de quarante pieds de haut. Mais cet acte de sévérité fut immédiatement suivi d'une amnistie générale, et quelques mois plus tard, en novembre, le Roi écrivit au maréchal de Biron une lettre dans laquelle il le remerciait de son dévouement , en lui annonçant la fin de son commandement extraordinaire, que les circonstances rendaient heureusement désormais inutile. L'émeute s'appela la guerre des Farines, et on fit des coiffures à la Révolution. La veille de l'émeute , alors qu'il y avait de la fermentation dans les rues et que l'on craignait pour la nuit, M. de Maurepas, ministre de Paris, se montra à l'Opéra. On fit à cette occasion les vers
suivants :
a Monsieur le comte , on vous demande ;
Si vous ne mettez le holà,
Le peuple se révoltera ;
— Dites au peuple qu'il attende,
Il faut que j'aille à l'Opéra. »
On chansonna le maréchal de Biron sur sa courte campagne.
Biron, tes glorieux travaux,
En dépit des cabales, Te font passer pour un héros,
Sous les piliers des Halles :
De rue en rue, au petit trot,
Tu chasses la famine :
Général digne de Turgot,
Tu n'es qu'un Jean-Farine !
Mais tout le blâme de cette affaire retomba sur le contrôleur général, qui vit son crédit décliner et dut, l'année suivante, quitter le ministère. Les tabatières à la mode, appelées des platitudes à cause de leur forme, se nommèrent des Turgotines, sur un bon mot de la duchesse de Bourbon. On dit encore :
Est-ce Maupeou, tant abhorré, Qui nous rend le blé cher en France?
Ou bien est-ce l'abbé Terray?
Est-ce le clergé, la finance?
Des Jésuites est-ce vengeance?
Ou de l'Anglais un tour salot?
Non, ce n'est point là le fin mot....
Mais voulez-vous qu'en confidence Je vous le dise?... C'est Turgot.
GLXIV
Noie 1, p. 183. — Mme de Chomel.
Note 2, p. 184. — Buffon avait pour principe que les voyages sont le complément nécessaire d'une éducation soignée, et le meilleur emploi du temps durant les premières années de la jeunesse. Il voulut de bonne heure faire voyager son fils. Mme Necker, consultée à ce sujet, comme elle l'était sur toutes les affaires de la famille, ne fut pas de cet avis. « M. de Buffon , dit-elle dans ses Mélanges , avait cru qu'on pouvait former les jeunes gens à penser comme les gens d'un âge mûr; il faut, disait-il, les faire voyager, cela leur fait de l'esprit.' Mais il s'est trompé; il a fait voyager son fils dans le temps peut-èlre où il fallait le faire lire. Les hommes, comme les oiseaux, ont besoin qu'on leur présente d'abord lés aliments tout préparés ; mais quand ils sont grands, il faut qu'ils les préparent eux-mêmes. » Buffon, qui avait tant appris, voyagea fort peu ; son fils, qui devait savoir beaucoup moins, voyagea bien davantage. Après la Suisse, il visita la Hollande, puis l'Allemagne et enfin la Russie. Il devait aller en Suède et en Norvège, mais ce projet n'eut pas de suite. Tour gagner Genève on devait passer devant Ferney, et le gouverneur, qui avait reçu l'ordre de conduire à Dijon le jeune comte chez les amis de son père, reçut ordre aussi de s'arrêter avec son élève à Ferney. Depuis un an, grâce à l'entremise de Gueneau de Montbeillard et aux bons soins de Mme de Florian, Buffon et Voltaire étaient dans les meilleurs termes, Des lettres affectueuses avaient été échangées, et tout sujet de discussion paraissait, en apparence du moins, oublié. En arrivant à Ferney, le fils de Buffon remit à Voltaire une lettre de son père. Voltaire, qui aimait assez les démonstrations un peu théâtrales, prit l'enfant dans ses bras (le fils de Buffon avait onze ans à peine), Tembrassa à plusieurs reprises, et puis, avec une sorte de solennité, le plaça dans son vaste fauteuil et se tint devant lui debout et découvert, voulant, disait-il, lui rendre les honneurs avec lesquels il eût accueilli son père, si lui-même fût venu le voir.
Note 1, p. 184. — La Bourgogne doit au libraire Frantin de nombreuses publications, quelques-unes fort importantes, qui se distin-
guent par la correction et l'exactitude. Plus heureux que son confrère Desventes, qui , impliqué dans l'affaire Varenne , fut obligé de quitter Dijon, il fit fortune et mourut honoré.
Ce ne fut pas seulement un excellent éditeur; il écrivait avec goût. Appelé aux fonctions d'échevin dans une ville où il jouissait de l'estime publique, il se montra toujours le zélé défenseur des droits de la commune. Un de ses fils, aujourd'hui vivant, est l'auteur tles Annales du moyen âge, ouvrage qui lui a valu des éloges mérités.
GLXVI
Note 1, p. 185. — Dupleix de Bacquencourt, maître des requêtes en 1756, fut successivement intendant à la Rochelle en 1765, intendant à Amiens en 1766, puis en Bretagne en 1771, et enfin à Dijon en 1774, comme successeur d'Antoine Amelot de Chaillou, appelé au Conseil. En 1775, il devint chancelier de l'Académie, et obtint en 1780 un brevet de conseiller d'État.
Note 2, p. 186. — Mme Charault était parente éloignée de Buffon, et en même temps de Gueneau de Montbeillard. Dans le temps de son procès, ce dernier vint à Dijon, pour en surveiller les intérêts, et lui rendit compte de ses démarches dans la lettre qui suit :
t « Jeudi matin.
«Il me paraît, ma chère parente, que nous aurons.... provision soit par l'arrêt qui interviendra demain, soit en vertu d'un commandement.... J'ai trouvé M. Ch.... fort connu ici dans plus d'une bonne maison, et je l'ai fait connaître dans d'autres. J'ai été chez tous vos juges plusieurs fois, et cependant je n'en ai vu encore que la moitié ; heureusement j'ai vu et entretenu les principaux, et je tâcherai de voir les autres avant qu'ils montent sur les bancs. C'est moins pour l'affaire de la provision, qui ne peut guère souffrir de difficulté, que pour donner une idée des procédés de M. votre.... Il paraît, ma chère parente, que le vœu du président et même des magistrats est que ce procès s'arrange à l'amiable. J'ai toujours cru que vous y seriez disposée, pourvu que l'on trouvât une manière solide de faire cet arrangement. M. Esmonin de Dampierre, votre président, paraît beaucoup désirer cela, et dit qu'il ne serait pas éloigné de se rendre arbitre, et d'employer tous les moyens pour donner à l'accommodement la forme d'un arrêt contradictoire. Nous avons causé longtemps avec lui, M. Boucheron et moi, et comme c'est l'ami de Mme de Bourbonne et celui de M. Broudault et do
Mme de La Madeleine, je crois qu'il serait bien disposé pour nous. Adieu, ma chère parente, ne soyez point inquiète.
« Je compte toujours arriver à Semur dimanche au soir, mais j'écrirai samedi sûrement.
« Guérissez votre rhume, et s'il est nécessaire,... un peu pour moi , tandis que je courrai pour vous. Je vous embrasse tendrement. Comptez sur tout mon zèle. Je ne vous dis pas tous ceux que j'ai vus, tout ce que je leur ai dit; cela serait immense. Aujourd'hui j'avais déjà lassé une paire de chevaux à neuf heures et demie, et je ne suis rentré qu'à onze heures et demie pour vous dire ce petit mot. Je vais courir après les juges que je n'ai pas encore vus. J'ai retrouvé chez M. Ranfer votre mémoire de 1760, où l'arrêt de Mme de Gourbouzon est cité. Il m'est tombé, dans la recherche, une pile de mémoires sur la tête ; mais cela n'a fait tort qu'à ma frisure. Permettez, ma chère parente, que j'embrasse ma femme et mon fils bien tendrement. Mme Barbuot a oublié d'envoyer à Mme Virely un bas pourmodèle ; je lui offre mon hommage. »
Note 3, p. 186. — Dans la lettre de Buffon, ainsi que dans celle de Gueneau de Montbeillard, les noms propres sont effacés.
Note k, p. 186. — Gueneau de Montbeillard, que ses études en jurisprudence avaient rendu le conseil de sa famille et de ses amis, avait été chargé par Gueneau de Mussy, son frère, de surveiller ses intérêts et d'activer la solution de son procès. Montbeillard avait double mission, puisqu'il s'occupait, comme on l'a vu plus haut, du procès de Mme Charault, qui se jugeait au Parlement dans le même temps.
« Nous serons jugés mercredi, écrit-il encore, et nos conclusions sont si justes, si modérées, que je ne pense pas qu'on puisse nous les refuser.
« Tu diras à Mme Charault que je suis très-fâché du retour de ses douleurs; que M.... m'a remis sa lettre; que je verrai M. Virely ce matin pour la septième fois, et que j'espère obtenir ce qu'elle désire. Mais si, malgré tout mon zèle, je ne pouvais en venir à bout, je laisserai ses papiers à M. de..., en réitérant mes recommandations à.... M. de Virely est absorbé dans cette affaire de M. de Versailleux, qu'il a entreprise, qu'il plaide lui-même, quoiqu'il soit retiré de la plaidoirie, et qui est un objet de 1 500 000 francs. La nôtre ne monte pas si haut, mais elle me tient tout aussi fort au cœur, et je tâcherai d'inspirer à l'avocat une partie de l'intérêt que j'y prends. »
Note 1, p. 186. —Outre le premier enfant dont nous avons précédemment parlé (Voy. la note 1 de la lettre xcvm, p. 359), le président de Brosses avait eu deux filles de son second mariage. Olympiade de Brosses mourut en bas âge; Elisabeth-Pauline de Brosses épousa Guy-Hugues de Macheco , ancien colonel de cavalerie.
Note 1, p. 189.— René, comte de Brosses, né à Dijon le 13 mars 1771, mort à Paris le 2 décembre 1834, fut, sous l'Empire, conseiller à la cour de Paris. Ayant quitté la magistrature, il entra dans l'administration, et fut successivement préfet de la Haute-Vienne, préfet de la Loire- Inférieure, puis du Doubs et du Rhône; sa nomination au poste de conseiller d'État récompensa ses services administratifs. Le 6 août 1830, il se démit de ses fonctions pour vivre dans la retraite au sein de sa famille, où il continua de montrer les qualités aimables qui avaient fait de lui un des hommes les plus recherchés de son temps.
Note 1, p. 190. — Au mois de décembre 1775, M. de Boulongne parut un instant au contrôle général des finances.
Note 2, p. 190. — Buffon était partisan de la protection et ennemi du libre échange, qui, en effet, ne peut être pratiqué sans dommage que le jour où les industries nationales sont fortement organisées et ont l'espoir de lutter contre la concurrence étrangère. Le passage de Turgot au contrôle général avait donné iieu à des mesures imprudentes concernant la libre entrée des produits étrangers. Le parti économiste, profitant de la présence d'un de ses plus zélés partisans au ministère, avait fait, pour la liberté du commerce, des essais qui ne furent pas heureux. (Voy. la note 2 de la lettre CLXin,p. 492.) Buffon était protectioniste, parce qu'une longue expérience lui avait appris que certaines industries exercées en France dansdes conditions peu favorables, la fabrication du fer en première ligne, ne peuvent se développer qu'à l'ombre d'une protection énergique. « La matière du fer, dit-il dans
l'Histoire des minéraux, ne manque en aucun lieu du monde; mais l'art de la travailler est si difficile, qu'il n'est pas encore universellement répandu, parce qu'il ne peut être avantageusement pratiqué que chez les nations les plus policées, et où le gouvernement concourt à favoriser l'industrie; car, quoiqu'il soit physiquement très-possible de faire partout du fer de la meilleure qualité, comme je m'en suis assuré par ma propre expérience, il y a tant d'obstacles physiques et moraux qui s'opposent à cette perfection de l'art, que, dans l'état présent des choses, on ne peut guère l'espérer.... Un autre obstacle moral tout aussi opposé, quoique indirectement, à la bonne fabrication de nos fers, c'est le peu de préférence qu'on donne aux bonnes manufactures, et le peu d'attention pour cette branche de commerce, qui pourrait devenir Tune des plus importantes du royaume, et qui languit parla liberté de l'entrée des fers étrangers.... Je pourrais m'étendre bien davantage sur les obstacles qui, par des règlements mal entendus, s'opposent à la perfection de l'art des forges en France. »,
Note 3, p. 190. — On faisait alors aux forges de Buffon, par ordre du gouvernement, des expériences sur les fers nationaux comparés aux fers étrangers ; elles furent plusieurs fois renouvelées depuis.
Note 4, p. 191. — Buffon devint, l'année suivante, propriétaire du bois de Ghaumour, situé à peu de distance de Montbard. Le 11 janvier 1776 , il écrit à M. Humbert , marchand de bois : « Je vous fais bien des remercîments de l'amitié que vous me témoignez au sujet du succès de l'affaire de Chaumour. On m'en a accordé la totalité, c'est-à-dire les Ski arpens restant des 831 qui font toute l'étendue de ce bois.... Je l'ai acheté 90 livres la toise ; j'ai été forcé de passer par ce prix sans savoir si les autres coupes sont meilleures ou plus mauvaises que la coupe actuelle, et on a cru me faire une grande faveur et un présent de kO à 50 francs par arpent ; car le procureur du Roi a envoyé un mémoire particulier où il porte la valeur de ces bois à 130 ou 140 livres l'arpent. Je crois que sans cela je les aurais eus à meilleur marché, car l'intention du Conseil était de me dédommager des frais de mes expériences. »
On sait que Buffon débuta dans sa carrière scientifique par des Mémoires sur des expériences tendant à augmenter la force des bois, lus à l'Académie des sciences. Un curieux incident auquel donna lieu cette lecture est moins connu.
Buffon ayant été instruit que du Hamel du Monceau, son collègue à l'Académie, s'occupait des mêmes expériences, hâta la lecture de son mémoire. Du Hamel, qui se voyait ainsi devancé, présenta quelques obser-
vations au sujet des expériences faites par Buffon, et demanda que son propre manuscrit fût paraphé, afin que l'Académie pût s'assurer de la sorte qu'il n'avait point copié le mémoire de son confrère. A la séance suivante, Buffon demanda à être de nouveau entendu. Il fit une seconde lecture de son travail, auquel il avait apporté d'importants changements. « Mon cher confrère, dit du Hamel, en reconnaissant ses propres idées, vous avez bonne mémoire. — Mon cher confrère, répliqua Buffon, je sais profiter du bon partout où je le trouve. » Les mémoires furent imprimés sous le nom des deux académiciens. Louis XV, qui aimait la chasse et tenait à ses forêts, ayant entendu parler des expériences de Buffon et de ses recherches touchant le meilleur aménagement des bois, le fit venir à Fontainebleau, et lui proposa de le mettre à la tête des forêts de la Couronne. C'était créer une charge nouvelle qui aurait présenté l'avantage, si ardemment ambitionné, d'un travail particulier avec le Roi. Buffon refusa, et continua ses expériences; mais la grande maîtrise des eaux et forêts, plus occupée de l'observation rigoureuse des anciens règlements que des progrès de la science, actionna Buffon et ses fondés de pouvoirs, leur fit des procès et les condamna à des amendes considérables. Buffon fut chaque fois déchargé des condamnations par lui encourues; et le 10 juillet 1742 un arrêt du Conseil, en annulant une sentence de la maîtrise des eaux et forêts, le garantit pour l'avenir contre toute nouvelle recherche.
Cet arrêt du Conseil est ainsi conçu :
« Sur la requête présentée au Roi en son Conseil, par le sieur Leclerc de Buffon, de l'Académie des sciences et de la Société royale de Londres, Intendant du Jardin royal des Plantes; contenant qu'en l'année 1734, il reçut des ordres de Sa Majesté de travailler à des expériences sur les bois, et qu'en conséquence le Conseil ordonna dans la même année aux officiers de la maîtrise particulière des eaux et forêts d'Avallon de ne point l'inquiéter au sujet de ces expériences et des bois qu'il pourrait faire planter ou abattre dans sa terre de la Mairie, située en Bourgogne ; que malgré ces ordres du Conseil il a été inquiété tous les ans par les officiers de ladite maîtrise, qui ont fait des procès à ceux qu'il a employés, ce qui l'a mis dans la nécessité de les défendre au siège de la table de marbre du palais à Dijon, où il a fait mettre à néant ou réformer les sentences de ladite maîtrise ; qu'en dernier lieu il a fait écorcer dans ses bois une assez grande quantité de chênes, pour parvenir à une expérience fort utile, et sur laquelle il a adressé un mémoire qui se trouve imprimé dans le recueil de ceux de l'Académie de l'année 1738, et que la chose a paru assez importante pour que le Roi en ait été informé et que Sa Majesté lui ait ordonné de réitérer les mêmes expériences dans les forêts de Saint-Germain-en-
Laye et de Marly, où il a fait écorcer plusieurs arbres, et où on les a laissés sécher sur pied, pour prouver que cette opération rend le bois beaucoup plus solide et plus durable ; que n'ayant travaillé que pour l'utilité publique, et avec permission du Conseil, il avait lieu de croire que les officiers de ladite maîtrise ne l'inquiéteraient pas au sujet des arbres qu'il a fait écorcer dans ses propres bois, cependant le procureur du Roi de cette maîtrise l'a attaqué sur cela, en la personne du nommé Mastret, à qui il avait donné ordre de couper les bois qu'il avait fait écorcer, et par l'événement de la procédure ce particulier a été condamné par sentence rendue en ladite maîtrise, le 26 septembre 1741, en 800 livres d'amende envers Sa Majesté.... le Roi en son Conseil, ayant égard à la requête par grâce et sans tirer à conséquence, les a déchargés et décharge de l'amende de 800 livres prononcée solidairement contre eux par sentence de la maîtrise particulière des eaux et forêts d'Avallon, du 26 décembre 1741, à condition de payer les frais, suivant la taxe qui en sera faite par le sieur d'Auxy, grand maître des eaux et forêts du département de Bourgogne et Alsace. »
Buffon, en rendant compte de ses expériences et de l'importante découverte à laquelle elles le conduisirent, ajoute : « Je ne l'aurais point faite, si les attentions de M. le comte de Maurepas pour les sciences ne m'eussent procuré la liberté de faire mes expériences, sans avoir à craindre de les payer trop cher. »