IV. ÀL' HÊUE
Quoique le nom de monsieur votre père soit continuellement dans toutes les bouches, il s’y trouve toujours joint avec un tel sentiment d’admiration pour son génie et de reconnaissance pour ses travaux, qu’il serait impossible, monsieur, sans se faire mépriser, d’oser hasarder la moindre critique ; je crois donc que celte malheureuse affaire* tombera absolument, et je n’ai rien aperçu jusqu’à présent qui démente mon opinion à cet égard; quant à la manière dont l’acte est conçu, comme il est actuellement irrévocable, il serait superflu d’écrire sur ce sujet. Mais, monsieur, ce qui me frappe et ce qui m’intéresse, c’est votre respect filial et l’inquiétude qu’il vous inspire. Cette remarque, jointe à beaucoup d’autres que j’ai eu occasion de faire, me laisse espérer la seule consolation dont je fusse susceptible dans mon malheur, celle d’entendre toujours parler avec estime du fils chéri de M. de Buffon , et de voir dans toute sa conduite un hommage perpétuel rendu à la mémoire de son illustre père. J’ai déjà appris par Mlle Ulesseau quelle attention scrupuleuse vous avez apportée à ne faire aucun changement dans l’intérieur domestique , ni dans les arrangements extérieurs déterminés par M. de Buffon, et j’ai trouvé dans ce procédé, avec la preuve de votre respect pour ses volontés, celle d’un sens exquis au-dessus do votre ége; nous avons vu trop souvent que les jeunes gens qui héritent croient mieux penser que ceux à qui ils doivent tout, et ne craignent point d’outrager leur cendre et de se montrer ingrats en détruisant tous les établissements qui étaient chers à leurs parents, et en négligeant toutes les personnes qu’ils avaient aimées. Je ne puis trop vous répéter combien la route contraire est honorable pour vous et vous sera avantageuse, et si votre illustre père voit ce qui se passe ici-bas, vous pouvez vous dire avec attendrissement qu’il jouit de vos soins, et qu’il s’applaudit do vous avoir pour successeur. Mlle Blesseau m’a écrit une lettre sur tous ces objets, qui aurait encore ajouté à l’estime que j’avais pour elle si cela eût été possible.
J’ai été tellement absorbée par les mouvements de mon cœur désolé, dans toutes les conversations que j’ai eues avec monsieur votre oncle, que j’ai absolument oublié de lui parler d’une petite affaire d’intérét. 11 y a un grand nombre d’années que nous primes conjointement,
* 11 s’agit de la protestation notariée rédigée par Buffon.
APPENDICES
monsieur votre père et. moi , six billets d’une loterie qui sc tire et se rembourse annuellement jusqu’à un terme fixé ; j’ai encore , je pense, deux époques à recevoir; vous trouverez vraisemblablement dans vos comptes celles que j’ai acquittées, soit directement, soit sur les reçus de M. Lucas; peut-être même trouverez-vous aussi un billet de M. Nccker, si M. de BufTon ne l’a pas déchiré. Autant que ma mémoire peut me le rap[)eler, vous devez recevoir encore six cents livres au commencement de l’année prochaine, et six autres cents livres la suivante (si vous n’avez point de lot); je m’assurerai davantage de ces faits en voyant mes papiers.
Je no doutais point que vous n’eussiez été bien reçu dans votre nouveau régiment. Tout ce qui vous arrivera d’agréable me trouvera toujours extrêmement sensible, mais plus encore au bien que j’entendrai dire de vous qu’à des événements indépendants de votre conduite; ce qui viendra de vos sentiments et de votre raison étant plus à vous, et me rappelant davantage aussi celui de qui vous tenez le jour. Permettez que je finisse cette lettre comme je l’ai commencée, en soupirant sur un souvenir si cher et en y réunissant tous les sentiments que vous m’avez inspirés, avec lesquels j’ai l’honneur d'èlre, monsieur, votre très-humble et très-obéissante servante.