VI. A MADAME NADADLT
Votre écriture, madame, ce cachet noir et à présent terrible pour moi, mille souvenirs douloureux, qui sont venus m’assaillir à la fois, m’ont fait ouvrir votre lettre avec une sorte de terreur. Cependant il faut tout l’étourdissement où j’ai été plongée pour que je n’aie pas cherché quelque soulagement en vous écrivant la première : l’impression que vous m’avez laissée était celle d’une sœur de M. de Butfonj je ne dois rien ajouter déplus. La terre vient de le perdre, cet homme qui était entré si avant dans les secrets du Créateur I Le siècle vient d’être privé de son plus bel ornement; et si cette mort dépouille ainsi l’univers de sa gloire, que devons-nous penser, vous et moi, madame , qui soutenions avec lui les plus touchantes et les plus flat. teuses relations? Avant de connaître M. de Bulfon, je n’avais encore vu qu’une portion de ce monde; à présent, ce grand homme n’est plus et ma curiosité est éteinte. Et pouvais-je penser qu’il eût déjà atteint le terme de sa vie? Tout en lui m’avait fait oublier notre néant; et c’est encore dans ce lit funèbre, où les forces lui manquaient pour souffrir et pour parler, qu’il en retrouvait pour aimer et ]>our penser. L’empreinte des plus grandes idées était sur sa physionomie, la mort et l’immortalité semblaient s'y rencontrer ensemble, et il ne paraissait occupé, dans les intervalles de ses douleurs, que déjà grande circonstance où il se trouvait. Mlle Blesscau vous dira, madame, qu’il m’a parlé dernièrement de vous et de vos sujets de peine, dans les termes les plus affectueux : sa grande âme, qui semblait faite pour exister seule, s’éUit cependant attachée à tout ce qui avait pu en approcher. Il m’est doux do vous entendre retracer avec tant de charmes toutes ses vertus particulières; je les avais pénétrées sans en connaître les détails, et j’ai toujours goûté auprès de lui le plaisir inexprimable d'unir ja morale au génie, et les dons du ciel à ceux de la terre. Cette grande ombre errera sans cesse autour de moi; j’ai mis son buste dans un lien solitaire, j’y recueillerai ses dons et ses précieuses lettres; et là, si le poids des années et les dérisions de la jeunesse viennent à m’humilier dans mes derniers jours , j’irai m'y rappeler que je fus cependant aimée de M. de Buffon, et les larmes que je verserai sur ce marbre, vivant pour moi, m’assureront trop, hélasi que ma gloire ne fut point un songe.
J'ai vu rarement M. de Buffon sous les rapports que vous me présentez; continuellement occupée à lui parler de sa gloire présente , je n’avais pas pensé à l’entretenir de ses plaisirs passés , et quand je le voyais à distance, ce n’étail jamais que dans l’avenir. Je vous envoie une copie de la lettre qu’il m’a écrite quelques jours avant de cesser Il 40
APPENDICES
de vivre. Vous jugerez , madame , que votre sublime frère est entré tout entier dans le tombeau, et que la vieillesse, la maladie et la mort même , combattant à la fois contre sa belle âme , n'ont pu l'ébranler un moment ni la faire reculer en arrière. Ullc Blesseau a servi ,M. de BulTon mieux qu'il n’aurait pu l’étre s’il eût été sur un trône dont il était digne ; car la puissance a des bornes et l'affection n’en admet aucune. le pouvais bien m'attacher & celte aimable Rlle comme à une personne au-dessus de son état , puisqu’elle m’a paru même au-dessus de l'humanité ; elle a tout surmonté , jusqu'à sa douleur quand M. de Buffon pouvait l’apercevoir ; et jamais je n’oublierai l'image touchante qu’elle m’a présentée sans cesse , lorsque dans le silence , assise jour et nuit à la même place , les yeux fixés sur le même objet , elle n’avait de mouvement que celui qu’il lui imprimait, de sensibilité que pour ses souffrances , et de pensée que pour aller au-devant de tout ce qui pouvait être utile , et prévenir ce qui pouvait déplaire. Ce qu’elle a supporté , souffert et adouci, ménagé, concilié , no pourra jamais se rendre par la parole ; elle m’a paru un phénomène moral et sensible : comme si tous les phénomènes devaient être connus de M. de Buffon ou lui appartenir. Croyez, madame, que je sens le prix infini de la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire; la sœur do M. de Bulfon eût été toujours pour moi un être surnaturel par les souvenirs qu’elle m’aurait rappelés, et le style do SOS lettres est une nouvelle preuve de son origine. Il me sera toujours bien doux, madame, de cultiver vos bontés, et do vous témoigner tous les sentiments dont vous m’avez pénétrée
(Publiée dans les Mélanges de Mme Necker, p. 3&4, édit, de 1798.)