‹ Correspondance inédite de BuffonChapitre 34 sur 133 · CCLXXXIV · texte numérisé non relu

CCLXXXIV

A M. LE COMTE DE BL'FFON

OrflClER AUX GARDES FRANÇAISES.

Montbard, le 27 mai 1782.

Vous avez dû, mon cher fils, recevoir une de mes lettres à Berlin, en réponse à celle que vous m’avez écrite de Strasbourg ; j’ai reçu, depuis, vos deux lettres datées de Francfort le 5, et de Gotha le 9 de ce mois. Je n’aurais pas eu le temps nécessaire pour vous faire parvenir ma réponse à Riga, et je vous adresserai dorénavant mes lettres directement à Pétersbourg , où j’espère que vous pourrez arriver vers le 15 de juin. Je vous ai bien plaint, mon cher ami, à cause du mauvais temps qui dure encore; car, depuis près d'un mois que je suis à Montbard, nous n’avons pas eu un seul jour de beau, et je suis obligé de garder le coin du feu comme en hiver. Je crains donc que vous n’ayez beaucoup souffert, et j’attends impatiemment de vos nouvelles. J’ai fait rembour-

ser à MU. Tourton et Baur' les 1500 livres que vous avez tirées à Fraucfort. Je ne sais si cette somme vous aura suffi pour gagner Pétersbourg ; mais en tout cas je ferai honneur à vos traites à mesure qu’elles arriveront. Je n’entends pas dire qu’il y ait encore aucune promotion de faite dans votre régiment; mais je vais écrire à M. Daldare, pour en être informé, et peut-être l’ami Guillebert , qui est sur les lieux , pourra le savoir mieux que moi par M. Turgot’ ou par quelque autre de vos camarades. Votre colonel, le bon maréchal, m'a fait dire qu’il était enchanté des tulipes que vous lui avez envoyées de Hollande l’année dernière ; elles sont trèsbelles et ont parfaitement réussi Il a demandé en même temps de mes nouvelles et des vôtres, et je crois que, si notre grande impératrice yous disait quelque chose d’agréable pour lui , vous feriez bien de le lui écrire , sans augmenter ni diminuer sur ce qu’elle vous aura dit. M. le comte et Mme la comtesse du Nord sont arrivés le 18 à Paris, et ont été le 20 à la cour de Versailles*; j’ai un véritable regret de n’être pas à portée de les voir. Ils assisteront aujourd’hui, 27, à une séance de l’Académie française , où j’aurais été très à portée de leur faire ma cour ; mais je suis éloigné de soixante lieues, et j’ai seulement donné des ordres pour qu’ils soient prévenus et bien reçus tant au Cabinet qu’au Jardin du Roi. Tout le monde se loue de leur honnêteté et de leurs bonnes attentions. Tâchez, mon cher ami, de vous bien conduire et de ne pas déplaire à la grande princesse que vous avez le bonheur de voir. Témoignez-lui surtout ma vive et respectueuse reconnaissance, et combien je suis flatté de son estime. Vous savez que sa lettre a été admirée de tout Paris ; cependant j’ai cru devoir, par respect, n’en point donner de copie, non plus que des miennes.

Vos oncles et tantes sont en bonne santé et me chargent de vous faire toutes leurs amitiés ; Mlle Blesseau vous remercie de votre souvenir. Elle a reçu deux lettres de La Rose , mais c’était seulement au sujet de ce que vous aviez oublié. Je suis

fort aise que vous ayez retrouvé la clef du nécessaire , et , à l’égard des cartes, je crois que vous aurez pu en retrouver de semblables en Allemagne. Ayez soin, je vous prie, de vivre en paix avec vos gens et de les payer toutes les semaines ; c’est une des choses que je vous ai le plus essentiellement recommandées ; et pour votre sauté , ne buvez ni liqueur forte ni eau-de-vie, et ménagez-vous sur le grand mouvement que vous aimez à vous donner. Continuez aussi à me donner de vos nouvelles de huit jours en huit jours , et je ne manquerai pas de vous répondre de quinzaine en quinzaine. Je crois que votre voiture aura besoin de réparation à Pétersbourg, et je vois bien que les mauvais chemins vous ont obligé de prendre souvent plus de quatre chevaux, et qu’il vous a été impossible de faire même vos vingt lieues par jour. Comme la saison est retardée cette année de plus d’un mois, je crains que vous n’ayez trouvé beaucoup de neiges, et peut-être des glaces, surtout de Riga à Pétersbourg. Vous m’avez fait grand plaisir en m’apprenant que vos couleurs reviennent. Je vous assure, mon cher ami, qu’il ne tient qu’à vous de conserver la plus belle fleur de la santé, mais c’est en suivant les conseils que je vous ai donnés. Si vous n’avez pas écrit de Gotha à .M. le baron de Grimm il ne faut pas manquer de lui écrire depuis Pétersbourg. Vous lui devez de la reconnaissance pour l’intérêt qu’il a pris à votre voyage, et je n'aurais pas été fâché que vous vous fussiez arrêté plusieurs jours à Gotha, où vous savez qu’il est aimé et où je crois qu’il vous avait recommandé. Vous me direz si toutes les choses dont vous étiez chargé sont arrivées en bon état. Je suis encore plus inquiet du tableau' que du buste. Mme Necker et nos autres amis de Paris me demandent tous de vos nouvelles ; vous devriez en donner à votre oncle le chevalier de Buflbn , qui est à Brest avec son régiment. L’abbé du Rivet’ est obligé de plaider contre l’évêque d’Autun’, et son premier moyen est de dire que le Roi ne lui a pas donné une abbaye pour le faire mourir de faim.

Vous devriez aussi écrire à ce bon oncle ; ce serait une grande consolation pour lui. Adieu, mon très-cher fils, je vous embrasse du meilleur de mon cœur.

Le comte de Buffon.

(Inédite. — De la collection de M. Henri Nadault de Buffon.)

CGLXXXV

AU MÊME

Montbard, le 10 juin 1782.

J’ai reçu, mon cher fils, votre lettre datée du 18 mai de Potsdam, et ensuite de Berlin du 20 du même mois de mai , et je suis fort content du détail circonstancié que vous me faites. Vous avez très-bien répondu à Sa Majesté Prussienne, et vous ne pouviez guère en dire plus au sujet de mes ouvrages ; mais , mon cher ami , vous avez oublié une chose qui était essentielle : c’était de mettre un grain d’encens dans la lettre que vous lui avez écrite pour lui demander la permission de lui faire votre cour '. Je suis persuadé que vous auriez été encore bien mieux reçu , si vous lui eussiez fait un petit compliment dans cette lettre sur son mérite très-supérieur et sur la grande gloire qu’il s’est acquise en tous genres. Je vous donne cet avis pour que vous le mettiez à profit dans une autre circonstance , par exemple auprès du roi de Suède et auprès du roi de Prusse lui-méme , si vous repassez par Berlin. Vous serez certainement auprès de notre grande impératrice lorsque vous recevrez cette lettre-ci ; renouvelez à Sa Majesté mes protestations de la plus haute et de la plus respectueuse estime pour sa personne. M. le comte et Mme la comtesse du Nord ont fait une première visite au Jardin du Roi à Paris le 28 de mai, et ils doivent y retourner ces jours-ci’. Ils ont eu assez de bonté pour témoigner quelques regrets de ne m’y pas trouver, et ils ont même dit qu’ils seraient venus

Page 1