‹ Correspondance inédite de BuffonChapitre 48 sur 133 · A. M. GUÉRARD · texte numérisé non relu

A. M. GUÉRARD

NOTAIRE A HONTBARD.

J’ai reçu, monsieur, votre lettre, qui m’apprend la mort du sieur de Lauberdière. Cette nouvelle n’est pas bien satisfaisante pour moi, ayant espéré qu'il se mettrait en état de réparer les torts qu’il m’a faits'. Je ne croirai jamais qu’il ait passé dans les lies les mains vides, surtout après les fonds immenses qu’il avait de moi et ceux qu’il avait empruntés de toutes mains en Bourgogne. Ou'cst devenu aussi son mobilier, qui n’était pas peu considérable? Vous m’excitez à la commisération envers sa veuve*, mais sans m’offrir rien, ni me donner la moindre assurance. Croyez-vous de bonne foi qu’il me soit agréable de perdre la totalité de mon dû, prêt d’argent, fermages et autres objets ? Car c’est ce que votre lettre semble annoncer. Je veux bien, dans la circonstance, me prêter à quelques sacrifices, si toutefois je vois plus de

DE BÜFFON.

bonne foi qu’on ne m’en a montré ci-devant, et si on me donne un état au vrai des ressources de la succession et de ce que possède la veuve. Indépendamment du mobilier, je sais qu’il y a des biens-fonds de part et d’autre. J’exige donc, monsieur, avant tout, de savoir ce que l’on est disposé à faire pour s’acquitter envers moi, et les sûretés que l’on m'offrira. Je présume que vous avez pourvu à la conservation de ce que le défunt a laissé, soit en France, soit dans le lieu où il est décédé. La réponse que j’attends de vous sur tous ces points me décidera sur le parti que je croirai devoir prendre.

Le comte de Boffon.

(Inédite et sans date; mais, d’après son contenu, elle parait se rapporter à l'année 1785. Elle a été copiée sur une minute déposée en l'étude de H. Pascal, notaire à Paris.)

GCCXXXIl

A GÜENEAU DE MONTBEILLARD.

Au Jardin du Roi, le 25 février 1785.

Combien j’eusse désiré d’être témoin de ce conflit de bonté, d’amitié, entre vous, mon bon ami, et le cher M. de Mussy ! Mon cœur en a été pénétré, et je ne puis assez vous exprimer ma tendre reconnaissance. Mon chicaneur ' vient d’appeler au parlement de Paris de la sentence du Châtelet; ainsi, c’est à recommencer sur nouveaux frais et à subir de nouveaux tracas, car il faut d’autres procureurs et même d’autres avocats, et vous savez, mon bon ami, combien j’aime ces sortes de gens qui, dans ce pays-ci, cherchent pour la plupart à retenir et allonger les affaires, et ne les voient jamais se terminer qu’avec regret.

Je n’ai pas encore vu Mme de Chazelles ; cependant j’espère qu’elle viendra auprès de moi ces jours-ci, et j’aurai la satisfaction de m’entretenir de vous, mon bon ami. Votre

COHllESPONDANCE

santé m’intéresse autant et plus que la mienne ; vous ne m'en avez pas dit un mot dans votre dernier billet, et je n’en ai eu de nouvelles que par l’abbé Berthier et Mme Daubenton. . La mienne se soutient bien, au moyen d’une vie très-réglée et d’un séjour constant dans ma maison, avec quelques petites promenades au Jardin. Mais depuis quatre mois que je suis è Paris, je ne suis sorti qu’une seule fois en voiture, et m’en étant mal trouvé, j’ai renoncé à rouler sur le pavé de Paris, ce qui retarde encore mes all'aires, en sorte que je ne prévois pas le terme de mon séjour ici, et je serais bien content si je pouvais retourner à .Montbard sur la lin d’avril ou dans le commencement de mai.

J’ai reçu une lettre du chevalier de BulTon, datée du 21, dans laquelle il me fait grande mention de vous, mon trèscher bon ami. Il me parle au.ssi de tous les préparatifs pour la guerre; mais avec cela l’on est encore ici bien persuadé qu’elle n’aura |>as lieu et que le tout se terminera avec de l’argent que les Hollandais donneront à l’Emijereur’. Cependant -M. de .Maillebois part et m’a fait ses adieux hier; il a levé une légion de trois mille hommes qui ne sera pas compo.s('-e de Hollandais, mais de Sui.sses cl d’.Vllemands, et de quelques officiers français pris dans le nombre de ceux qui sont réformés ou sans exercice ; car le ministre ne permet à aucun des officiers employés de servir dans cette légion.

On attend sous trois semaines l’accouchement de la reine’, et il est défendu, d'ici à ce temjjs, de paider chez elle de paix, de guerre, ni de rien de ce qui pourrait l’inquiéter; et cette précaution est très-sage.

Adieu, mon citer bon ami, je vous renouvelle avec le plus vif sentiment l’assurance de mon éternel et tendre attachement. Mille amitiés et respects à notre meilleure amie. Donnez-moi aussi des nouvelles de votre cher fils; le mien se porte bien, mais sa jeune femme pas assez bien encore pour faire un enfant*. Bufpon.

(iDédite. — De la coUectioiule Mme la baronne de La FreenaTe.)

GGCXXXIII

A MADAME NECKER

Le 10 mars 1785.

Éloigné de vous, ma noble amie, de cent cinquante lieues, déchiré par l’idée de vos souRrances, fatigué par les chicanes multipliées du plus fripon, du plus ingrat des hommes, je n’ai de moments doux que ceux où je m’occupe de vous, mon adorable amie, que ceux où je contemple, avec un tendre respect, le portrait de M. Necker, dont le bon Tribout m’a remis quatre gravures ', et dont je vous remercie. Il m’a dit avoir une occasion de vous faire passer cette lettre; j’en profite pour vous dire que, malgré la fureur de l’envie, malgré les gens puissants qui la fomentent, notre grand et très-grand homme doit être tranquille. I.a voix publique commande et commandera encore plus victorieusement dans quelque temps, lorsqu’on aura eu celui de bien entendre cet ouxTage profond *, qui demande la plus attentive méditation. Je l’ai déjà lu deux fois, et j’avoue qu’à la première lecture je n’ai admiré que l’éloquence énergique de l’auteur, et que, sur le fofid des idées, il me semblait que j’étais transporté dans une nouvelle sphère, dont l’ordre des grands rapports et de leurs combinaisons m’était absolument inconnu. Dans le magnifique préambule de l’ouvrage, je crois avoir reconnu quelques traits de l’ûme et du style de ma noble amie; et, à la seconde lecture de l’ouvrage, j’ai commencé de saisir les rapprochements des différents objets, la dépendance des causes et des effets, et la sublime ordonnance des pensées qui toutes tendent directement au bien public. Oui, ce livre durera plus que la monarchie ; car il peut servir de règle à l’administration des finances dans tout empire et pour tout souverain qui voudra le bonheur de ses peuples. Non-seulement M, Necker, mais sa mémoire sera à jamais comblée de

CORUESPONDANCE

bénédictions. Je lui dois bien des remerdmenls de ce qu’il a eu la bonté de dire de moi ; j’en suis très-reconnaissant, et je vous supplie, ma noble amie, de lui faire agréer tous mes sentiments de dévouement et d’admiration. Je m’estime un peu moi-même, mais je proteste que j’estime encore plus M. Necker, tant par le génie que par le talent de le réaliser sur ce qu’il y a de plus important pour le bonheur de l’humanité.

Buffon.

(Inédite.)

CCGXXXIV

A MADAME DAUBENTON

Au Jardin du Roi, le 16 mars 1785.

Je vous plains mille et mille fois au delà de ce que je puis vous l’exprimer, ma très-chère bonne amie'. Votre oncle’, que j'ai vu plusieurs fois , refuse absolument d’accepter la curatelle , et je crois que vous serez obligée de prendre M. Adam’, si vous ne vous souciez pas que ce soit M. Daubenton, chirurgien*.

A l’égard de la recette, rien n’est plus difficile, parce qu’elle se trouve dans le nombre des retraites promises aux anciens employés. Sans cela nous l’aurions déjà obtenue pour M. Guérard, qui en aurait partagé les émoluments avec vous. Mais les fermiers généraux s’y refusant absolument, il ne me reste que le moyen de la faire demander par .M, le prince de Condé ’, et j’ai pressé M. d’Amezaga* de lui lire ma lettre, pour l’engager à écrire à M. le Contrôleur général’ et lui demander cette place pour M. Guérard. Le docteur, de son côté, a écrit à M. le comte de Vergennes, ministre, et à - M. d’Angeviller, pour demander la même chose au Contrôleur général. Il nous reste donc encore une lueur d’espérance, et je ne négligerai aucune des ressources qui pourront se présenter. Je satisferai à mon cœur en clierchant à vous servir; mais vous devriez écrire à M. d’Amezaga pour le remercier.

DE BÜFFON.

ainsi qu’à M. de Tolozan, qui sollicite vivement pour vous, et leur exposer à tous deux votre triste situation et le dérangement affreux dans lequel votre mari a laissé ses affaires. Je ne puis aujourd’hui vous en dire davantage, et je crois n’avoir pas besoin de vous assurer, ma chère bonne amie, du tendre et très-vif intérêt que je prendrai toute ma vie à ce qui peut vous toucher.

Le comte de Buffon.

( InMite. — De la collection de U. Henri Nadault de BuITod.)

Page 1