CCLXXXII
Note 1, p. 120. — Vicq-d’Azyr, prononçant l’éloge de Bulfon devant l’Académie française, a dit ; t II en est de ceux qui succèdent aux grands hommes comme de ceux qui en descendent. On voudrait qu’hériliers de leurs privilèges, ils le fussent aussi de leurs talents, et on les rend, pour ainsi dire, responsables de ces pertes que la nature est toujours si lente à réparer. »
Jamais réllexion ne fut plus juste en ce qui concerne le Gis de Buffon. Il mourut à vingt-neuf ans; il eut donc à peine le temps de se faire connaflre, et cependant, ce que l’on sait de lui durant sa trop courte carrière, montre qu’il n’était pas trop au-dessous du nom qu’il portait. Quelques épigrammes de Rivarol *, la haine ou l'envie de ceux qui, n’osant s'attaquer au père, ne ménagèrent pas le 61s, ont laissé de lui un portrait peu flatteur. Sa vie fut de bonne heure utilement remplie cependant, et. sa conduite, on en pourra juger par les quelques pièces qui vont suivre, fut toujourscelle d’un homme do cœuret d’esprit.
Quoique, dans plusieurs des notes qui précèdent , suivant que les
* Rivarol dit de lui : « C’est le plii.s pauvre chapitre de Vllisinire naturelle de son père. » Un jour il répondit i Buflon qui lui demandait ce qu’il pensait de son fils ; « Il y a une si grande distance de vous à lui , que l’univsrs entier passerait entre vous deux. »
NOTES
difTcrenU passages des letircs de Buiïon nous paraissaient exiger ces sortes d'éclaircissements, nous soyons entré dans d'assez longs détails sur l’unique héritier d'un nom illustre, nous croyons devoir résumer ici en quelques lignes la trop courte vie de cet infortuné Jeune homme.
Georgps-Louis-Marie Leclerc, comte dcBulTon, naquit le 22 mai 176li. Son père lui donna, ( par esprit de charité, i disent les registres de la paroisse de Montbard, un parrain et une marraine pris parmi les pauvres de la ville. Tout enfant, ayant à peine connu sa mère, il se distingua par une exquise sensibilité et par un amour exalté pour son père. Mme Necker nous a conservé un touchant témoignage de sa tendresse filiale. A l’ége de douze ans, se promenant un jour avec son préci'pteur dans le jardin de M. Nadault, son oncle, il tomba dans un bassin. On le soupçonna d'avoir eu peur, c J’ai eu si peu peur, dit-il, que, dùt-on me donner l’espérance de vivre cent ans comme mon grand-papa, je consentirais à mourir dans l'instant si je pouvais ajouter une année à la vie de mon père.... Non pas dans l’instant, dit-il en se reprenant, je demanderais un quart d'heure pour jouir du plaisir do ce que j’aurais fait. » Son éducation fut très-soignée; sou père, qui le destinait à la survivance de sa charge d’intendant du Jardin du Roi, avait pris soin de la diriger vers l’étude des sciences. Une intrigue de cour vint déranger tous ces plans : la survivance de l’intendance du jardin lui fut enlevée, et le jeune fils de Buffon entra au service. A seize ans il servait dans le régiment des gardes françaises, commandé par le vieux maréchal de Biron. BulTun avait fait de bonne heure voyager son fils. Son éducation terminée, il l'avait envoyé en Suisse avec son gouverneur, qui avait, au passage, conduit son élève à Ferney; en 1781, il le confia au chevalier de La Marck, qui le fît voyager en Allemagne et en Hollande. Durant ce voyage, le jeune comte de Buffon vil l’empereur et le roi de Prusse, qui l’entretinrent tous deux de la gloire de son père. En 1782, enfin, il partit seul pour la Russie, vil de nouveau le roi de Prusse et fut accueilli à Saint- Pétersbourg par l’impératrice Catherine avec les témoignages les plus flatteurs. En 1786, il quitta le régiment des gardes françaises et obtint un brevet de capitaine dans le régiment do Chartres. Au mois de juin 1787, à la suite d’une des plus cruelles déceptions qui puissent briser un cœur honnête et loyal, et dont on trouvera ci-après la véridique histoire, il mil sa démission aux pieds du Roi. Rentré au service sous le patronage du maréchal de Ségur, il fut, le 22 juillet 1787, nommé capitaine de remplacement au régiment de Seplimanie, et promu, le k avril 1788, au grade de major en second du régiment d'Angoumois. Lors de la Révolution, il se prononça pour le parti des réformes et commanda à Dijon, en 1790, la première fédération ar-
ET ÉCLAIRCISSEMENTS
méc des trois départements composant l’ancienne province de Bourgogne (Côte-d'Or, Saône-et-Loire, Ain). Nommé, lors de la réorganisation de l’armée (septembre 1791), lieutenant-colonel au 9« régiment de chasseurs à cheval (ci-devant Lorraine) , il passa comme colonel au 58" régiment d’infanterie (ci-devant Bourgogne). 11 avait alors vingt-six ans. Arrêté à Paris le 19 février 1793 et renfermé dans la prison du Luxembourg, il monta sur l’échafaud révolutionnaire le 10 juillet, trois jours avant le 9 thermidor. Au moment fatal, se croisant les bras sur la poitrine, il dit ces seuls mots : i Citoyens, je me nomme BulTonI *
L'intérêt qui s’attache é cette mort prématurée, nous a déterminé à publier quelques pièces fort curieuses qui y sont relatives.
c Paris, le I*' ventôse, l’an second de la République française une et indivisible.
O pnÉas DE l’affaire Annivés a biiffon.
c Le trente pluviôse, un inconnu se présente et demande le citoyen BufTon. Introduit, il lui déclare qu’il y avait un ordre du comité de sôreté générale pour l'arrêter. BulTon dit que cela ne peut être. L'autre continue d’adirmer, fait des protestations do service, dit qu’il a suspendu depuis trois jours l’exécution de l’ordre, qu'il en connaît le porteur, qu’il l’a invité à dîner et qu'il l’amènera à Buffon, qui pourra s’arranger et traiter avec lui.
t BulTun, voyant que c’était un intrigant qui voulait tirer de l’argent de lui, envoie à la section demander la force armée pour le faire traduire au comité révolutionnaire.
a BufTon l’accompagne au comité; lorsqu'ils y furent arrivés, deux citoyens se présentent avec un pouvoir du comité de sûreté générale daté du 21 septembre (vieux style), pour faire arrêter les marchands d’argent, émigrés, etc., et de suite les porteurs de ce pouvoir se retirent au comité do sûreté générale. BufTon demande que l’on fasse la visite de ses papiers. Deux commissaires du comité etunolTicier de paix vont avec BufTon faire cette visite; ils ne trouvent partout que des preuves de civisme, dont ils font mention dans le procès-verbal. Pendant cette visite, un des citoyens porteurs de l’ordre du 21 septembre, qui était venu au comité révolutionnaire, entre chez BufTon, l'arrête au nom de lu loi, en lui présentant le même ordre du 21 septembre. Les commissaires et l’officier de paix ayant répondu de BufTon et donné décharge au porteur de l'ordre du comité de sûreté générale, Buffon se tiansporte à la section, où il est resté en état d’arrestation. Le soir.
NOTES
il a été interrofré au comité révololionnaire. Il a répondu sur la dénonciation faite par l’inconnu qui s’est présenté le matin chez lui et qu’il a fait arrêter.
c Ses réponses ne laissent aucun doute, comme il est constant par le proi'és-verbal drossé à cet effet, sur cotte dénonciation faite par le même citoyen qui était venu le malin chez BulTon donner avis qu’il serait arrêté et offrir des airanpemenls. Chose remarquable, cet homme s’appelle Guillet et demeure rue des Canettes, section du Luvembourg (suivant sa carte). Il avait dit à Buffon, chez lui, s'appeler Cherrière et demeurer rue Poupée, n* 14.
t Le citoyen qui a arrêté Buffon se nomme Briguel.
I Signé ; Leclerc-Boffon. »
(Inédite. — Tirée de la collection do M. Henri Nadault de Buffon.)
On nous permettra d’ajouter à ce récit de l’arrestation du comte de BulTon écrit par lui-même, quelques détails plus circonstanciés dans lesquels entre M. Ilumberl-Bazilo sur ce .sujet.
c La section de la rue Verte, dit-il à la page 401, tome II, de son manuscrit, choisit M. de Buffon pour commandant do la garde nationale de son arrondissement; en sachant se faire respecter, il établit dans le corps dont le commandement lui était conBé un ordre sévère et une discipline rigoureuse; il était obéi et aimé. Un jour un inconnu s’introduit dans son hôtel, pénètre jusqu’à son appartement : c Que c me voulez- vous? lui dit M. de Buffon. — Cent pièces d’or, » loi est-il répondu. M. de Buffon se lève et menace de jeter par la fenêtre l’inconnu, qui se retire en disant : * Bientôt tu sortiras de ton loge- ( ment pour entrer dans un autre où il y a compagnie. » M. de Buffon rendit compte aussitôt de ce qui venait de se passer à son conseil militaire, et on l’assura qu’il avait eu affaire à un agent provocateur. Le même jour, en effet, à six heures, une bande d'hommes armés forcèrent son hôtel, s’emparèrent de sa personne et le conduisirent à la prison des Madelonnelles. Le lendemain , grande fermentation dans la section. La garde nationale prend les armes, invite les autre* sections à se joindre à elle et va demander an comité révolutionnaire la liberté du fils de l’illastro auteur de VHittoire naturelle. On n’osa la lui refuser.
« Rendu à la liberté au milieu d’une ovation populaire, M. de Buffon, convaincu qu’une main puissante dirige ses ennemis, fait son testament, met ordre à ses affaires et attend avec courage l’issue de cet obscur complot. Pendant ce temps, la section de la rue Verte, qui a découvert le brigand qui s’est furtivement introduit chez M. de Buffon,
ET ÉCLAIRCISSEMENTS
procède à son interrogatoire. C’était un employé des égorgenrs; on le conduit en prison ; mais, sûr de son impunité, il dit pendant le trajet : « Vous me conduisez en prison ; eh bien, dans moins de vingt. « quatre heures, votre protégé prendra ma place, i Cette menace ne fut pas vaine; elle ne s’est que trop tristement réalisée I »
EXTRAIT DES REGISTRES DES AUDIENCES DU TRIBUNAL CRIMINEL RÉVOLUTIONNAIRE.
c Du 22° jour de messidor de l'an second de la République une et indivisible.
( Appert le Tribunal avoir condamné à la peine de mort. >
Suit une liste de quarante-six individus. Huit noms ont été barrés sur cette liste ; ce sont ;
1* Louis Baraguey-d’Hilliers. âgé de trente ans, ex-général de brigadoù l'armée du Rhin, né à Paris, y demeurant rue des ËcoulTes, 31.
2“ J.-B. Larchevéque Thibault, qui avait joué un rôle dans la première révolution de Saint-Domingue ;
3° et Deux planteurs ou habitants du Cap;
5° Un capitaine de vaisseau;
6° Un horloger de Paris ;
7” Un secrétaire de paix de la section du Muséum ;
8° Un juge militaire du Tribunal criminel du 1°° arrondissement de l’armée des Ardennes.
Le procès-verbal des séances du Tribunal révolutionnaire était donc rédigé d’avance, et tous les prévenus condamnés à mort avant d’avoir été entendus et jugés. On rayait ensuite de la liste ceux qui par hasard étaient acquittés.
Parmi les trente -huit condamnés dont les noms ne sont point barrés sur l’extrait et qui furent exécutés le même jour, 22 messidor, on remar(|uc Jacques-Raoul Coradeux (sic), dit La Chalotaye (sic), ex -procureur général au ci-devant parlement de Rennes; Georges-Marie Leclerc BulTon, ûls, âgé de trente ans, etc., etc.; deux journalistes, Pierre-Germain Parisot et Antoine Fournon; six curés ou vicaires; des maréchaux de camp, des colonels, des nobles, un cuisinier, un chevalier de Malte, des capitaines de vaisseau, des militaires de divers grades, un laboureur, des comtes, un homme de confiance, etc.
Ce procès-verbal est ainsi terminé : < Et avoir déclaré leurs biens acquis â la République. »
(Cette pièce, fort curieuse , a été publiée dans la biographie universelle de MIchaud, article Baraguey-d’Hilliers, tome LVII, supplément.)
NOTES
Les détenus de la maison du Luxembourg, accusés d’une conspiration prétendue, et au nombre desquels sc trouvait le comte de BufTon, avaient été transférés dans d’autres maisons d’arrêt; leur dernière étape fut l'échafaud. Du Luxembourg, le comte de Buffon fut conduit' dans la maison dite de Piepus, au faubourg Saint- Antoine, momentanément transforméeen prison. La maison étant pleine, on le Gt monter dans les combles, et on l'écroua dans une étroite cellule déjà occupée par un autre prisonnier, comme lui venu trop tard pour trouver place dans les salles destinées aux détenus. Ce compagnon de captivité, que le hasard venait ainsi de donner au comte de Buffon , se nommait M. de Tolosct. Il y a quelques années, je rencontrai dans le monde, à Paris, son Gis, alors général de division et ancien gouverneur de l’École polytechnique. Il avait conservé un Gdcle souvenir de la captivité de son père. Chaque malin, au lever du jour, sa mère le prenait par la maie et le conduisait au faubourg Saint-Antoine. Elle était parvenue à lier des intelligences dans la maison, et un signe convenu entre elle et son mari l'avertissait qu’elle pouvait encore espérer. Le 9 thermidor ouvrit à M. de Toloset les portes de la prison; trois jours auparavant on était venu chercher M. de Buffon, et il n’avait pas reparu.
Trois pièces encore, se rapportant au Gis de Buffon, nous paraissent dignes d’étre conservées. Mieux que ce que pourrait dire son biographe, elles le feront connaître et p>ermettront de le juger en toute justice.
Citoyens , je me nomme Buffon I telle fut sa seule défense devant la stupide multitude accourue pour voir tomber sa tête; il voulait mettre ainsi entre lui et la mort, qu’il ne redoutait pas, la gloire de son père ; mais, quoique ce nom glorieux n’eét plus d'écho dans les cœurs endurcis des spectateurs habituels de la place de la Révolution, on aime à l’entendre proclamer encore, même sous le couteau, comme une suprême protestation de celui qui le portait. Au reste, une lettre qu’il écrivitau président de l’Assemblée nationale, le 13 janvier 1790, témoigne du prix que le jeune Buffon attachait à un nom dont la reconnaissauce publique lui avait appris à connaître la valeur.
c Monsieur le président,
f Je viens déliré dans les papiers publics le décret par lequel l’Assemblée nationale abolit les titres de ducs, comtes, marquis, etc., etc., et enjoint à tous les citoyens de ne prendre que leurs noms-de famille. J’ai toujours regardé l’abolition de ces litres comme une suite et une conséquence nécessaire de la Révolution , et j’en étais si persuadé, qu’ayant été nommé par mes concitoyens électeur à l’AtSi m-
blée électorale du département de la Côte-d'Or, j'ai fait, à la vérification des pouvoirs, supprimer tous les titres qu’on m’avait donnés sur le procès-verbal de l'assemblée primaire. Depuis le commencement de la Révolution, je l'ai sans cesse admirée, aimée, et dans tous les différents emplois que j’ai occupés comme colonel de la garde nationale de Montbard , général de l'armée confédérée des trois départements formant ci-devant la province de Bourgogne, je l’ai soutenue de tout mon pouvoir et de toutes mes forces ; j'ai obéi avec joie à tous les décrets que la sagesse de l’Assemblée nationale a portés ; par celui-ci, je me trouverais obligé de quitter 0*0 nom qui m’est plus cher que la vie, et je ne le puis sans vous supplier de mettre sous les yeux de 'Assemblée nationale ma demande sur cet objet qui m'intéresse si vivement. Le nom de BulTon, que mon père a toujours porté et qu’il a tant illustré, est devenu pour moi la partie la plus chère et la plus précieuse de mon patrimoine; je dois tout à ce nom si justement célèbre, et cependant, comme c’est le nom d’uu village, je serai forcé de l’abandonner ou d'en prendre un autre. Non, je ne, le puis croire; l’Assemblée nationale n'exigera pas un pareil sacrifice, il est au-dessus de mes forces, et le moment où elle a placé dans la salle de ses séances le portrait de Franklin, sera celui où le fils unique de Buffon obtiendra d’elle de continuer à porter le nom d’un père aussi illustre par ses talents que par scs vertus. C’est à l’abri de sa mémoire, de sa réputation et de sa gloire, que j’ose vous présenter cette demande Ohl combien je serai heureux si elle est accueillie, et avec quelle impatience j’attends la décision qui doit me rendre le bonheur ou imprimer dans mon âme un deuil éternell Les titres, les armes, je les quitte sans regret; mais renoncer à un nom si précieux est impossd)le pour moi. Les représentants de la nation française nu l’exigeront pas, et, en faisant le bonheur général, j'ose espérer qu’ils consacreront la mémoire d’un des plus grands écrivains de leur siècle et permettront à son fils do conserver son nom. J’ai l'honneur d’étre, avec un profond respect, monsieur le Président, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
a Buffon, maire do Montbard depuis deux jours. >
(Conservée aux Archives de l’empire.— M. Flourans en a publié un extrait.)
En 1789, le comte do Buffon, qui, peu do temps après la mort de son père, avait reçu ordre de rejoindre son régiment alors en garnison à Grenoble, obtint un congé pour venir suivre à Paris les alfaires dilliciles qui y réclamaient sa présence. Une lettre, écrite à Montbard par le jeune officier, raconte les incidents de son voyage et les témoignages d’estime, exagérés peut-être, dont il fut l’objet. C’était l’esprit 11 38
NOTES
du temps; mais ces détails montrent quel était alors le prestige du nom de BulTon. Quatre années plus tard, celui qui en était revéto le faisait retentir en vain aux oreilles de ses bourreaux I Voici cette lettre :
« nordeaui, le 18 août 1789.
f Je suis parti de mon régiment pour me rendre ici avec M. le chevalier de Contréglise, capitaine de grenadiers. Après avoir traversé les Landes, nous fûmes arrêtés aux portes de Bordeaux par la milice bourgeoise, qui me demanda mon passe-port; je n’en avais point, n'ayant pas cru en avoir besoin en rentrant en France. Je fus obligé d'envoyer mon domestique au comité des quatre-vingt-dix électeurs des communes à l'hôtel de ville. Comme il tardait à revenir, je priai M. de Contréglise d’y aller lui-méme. il ne fut pas plus tôt entré dans la salle, que tout retentit d’applaudissements. On lui dit qu’on était très-heureux de le voir et do lui témoigner la joie qu’on avait de voir le fils de M. do BufTon; il s’excusa et dit que j’étais dans ma voiture et qu’il voyageait seulement avec moi. Ces messieurs m’envoyèrent prier do venir à rhôletdeville, et en y entrant je fus extrêmement applaudi, et ils me firent asseoir à côté do président. Je leur dis ce que je pensais et quels étaient mes sentiments p>our la nation et pour le Roi. Toute l’assemblée me parla de H. et de Mme Nccker avec un tel transport, que je tirai la botte que Mme Nccker m’a donnée et où est son portrait avec cette légende : Au fils chM de M. de Buffon, par l’amie inconsolable de son illustre père. Elle me fut enlevée à l’instant, et tous considérèrent son portrait avec respect, admiration, et en même temps avec un attendrissement si touchant et si vrai, que je mêlai mes larmes aux leurs. La salle retentit d'applaudissements, et ces messieurs continuèrent à parier beaucoup de Mme et de M. Necker, de mon père et de l’amitié intime qui les avait unis. Je leur montrai aussi le portrait de mon père et je demandai qu’il me fût permis d’offrir à MM. les électeurs un buste do mon père; on en prit acte, et ces messieurs exigèrent de moi que je passasse la journée à Bordeaux, et me demandèrent l'adresse de l'hôtel dans lequel j’allais loger. Je fus reconduit avec les marques du plus tendre intérêt, et j’arrivai è l'hôtel de Richelieu. Un moment après, un député des électeurs vint chez moi et me demanda mes noms do baptême et de famille ; je les donnai. J’allai voir M. le comte de Fumel et M. le président des quatre-vingt-dix, ainsi que le vice-président. A quatre heures et demie, ces messieurs vinrent chez moi et m’apportèrent des lettres de bourgeoisie de la ville do Bordeaux, dont je vous envoie copie. J’en fus pénétré et je tâchai de leur exprimer dignement ma reconnais-
ET ÉCLAIRCISSEMENTS
sanœ. lia me conduisirent au spectacle, et, en entrant, tout le vestibule retentit d’applaudissements. J’entrai dans la loge de la ville, et à l’instant toute la salle se tourna vers cette loge en applaudissant et en criant mille bravos. Je saluai plusieurs lois le public ; je tirai les lettres de bourgeoisie et les portai sur mon cœur avec un mouvement fort expressif ; les bravos recommencèrent. On joua te Siège Je Calais, et, à 'la seconde pièce, une actrice s’avança sur l'avant-scène et chanta les couplets que je vous envoie 11 y avait beaucoup de monde au spectacle et les applaudissements augmentèrent encore. Dans les vers on me fit l’honneur de me donner la qualité d’intime ami de KL Neckef ; je voudrais la mériter, mais celle do son plus fidèle ami me convenait mieux et efit été mieux appliquée à mon âge et à ma façon de penser, qui ne me permet pas do m’élever à l’autre.  la fin du spectacle je fus beaucoup applaudi en sortant de la salle, et le corps de ville me conduisit chez moi, où je montai en \ oiture pour continuer ma route, pénétré de reconnaissance de cet honneur vraiment unique et que je ne dois qu'à la mémoire d’un père que je chérirai toujours. 1