CCLX.XXI
Note 1, p. 119. — Lejeune comte de Buffon partit le 25 avril 1782, porteur du buste de son père. Deux documents fixent la date de son départ.
C'est d'abord un passe-port avec des lettres de crédit près de tous les ministres et ambassadeurs de la cour de France dans les pays étrangers que devait parcourir le jeune voyageur, et une lettre ainsi conçue, écrite à la date du 15 avril, par le comte de Yergennes, ministre des affaires étrangères :
c J'ai fait expédier, monsieur, le passe-port que vous m’avez demandé pour M . votre fils , que vous vous proposez de faire voyager dans le Nord; j’ai l'honneur do vous l’envoyer ci-joint. Quoique je ne doute pas de l'accueil qu'il recevra de la part des ministres chargés des affaires du Roi dans les différentes résidences où il aura à séjourner, j'ai cependant fait ajouter au passe-port les lettres que vous avez désirées.
J'y engage particulièrement les ministres chargés des affaires de Sa
ET ÉCLAIRCISSEMENTS
Majesté à procurer au jeune voyageur les facilités dont il pourra avoir besoin pour remplir les vues d'instruction qui font l'objet de son voyage.... »
C'est ensuite cette note qui se trouve, à la date du 19 avril, dans les Mémoires de Bacliaumont ; c L'Impératrice des Russies a répondu à la lettre du comte de BufTon dont on a parlé, en remerctment des médailles dont elle l'avait honoré. Dans cette réponse d'une page d'écriture, tout entière do la main de cette souveraine, en français excellent et du meilleur goût, l'impératrice témoigne à ce grand homme le désir qu'elle aurait de posséder son buste. En conséquence, demain, dimanche, le fils unique de M. do BufTon part pour la Russie; il doit avant passer à Berlin. Ce jeune homme, de la plus jolie figure et de la plus grande espérance, est officier aux gardes; il n'a pas dix-huit ans. i
Le jour de l'arrivée du jeune comte, l'impératrice écrivit à son père : « Monsieur le comte de BufTon, je m'empresse de vous annoncer par un courrier l'arrivée do votre fils à Pétersbourg. Je le recevrai comme l’enfant d'un homme célèbre, c'est-à-dire, sans cérémonie. Il soupe ce soir tête à tète avec moi.
c Catoebinb. *
Il nous est parvenu peu de détails sur le séjour du jeune comte de BufTon en Russie; les lettres qu'il écrivit à son père pendant son voyage et durant le temps de son séjour n'ont point été conservées. Nous savons cependant que sa jeunesse, sa douceur et l'urbanifé de ses manières lui méritèrent l'intérét de l'impératrice et l'approbation unanime de la cour. M. Humbert-Bazile, à la page 238 du tome I de son manuscrit, nous donne sur ce voyage du fils de BufTon à Saint-Pétersbourg les courts détails qui suivent :
c Dans son voyage en Russie, le jeune comte do BufTon était accompagné du chevalier de Contréglise, qui servait avec lui dans le régiment des gardes françaises. Lorsque les voyageurs approchèrent de Saint-Pétersbourg, ils trouvèrent à quarante lieues de la capitale de l'empire russe une compagnie de gardes du corps venue au-devant d'eux pour les accompagner dans la route qui leur restait à faire. Le chef de l'escorte avait reçu l’ordre de veiller à ce que rien ne leur manquât et de payer les dépenses du voyage. A une lieue de Pétersbourg, dès qu'ils furent aperçus des remparts, une double salve d'artillerie annonça leur arrivée. L’état-major de la place vint à leur rencontre, et le gouverneur de la ville les invita'à monter dans les voitures de la cour qui les attendaient depuis plusieurs jours. Ils furent conduits au grand maréchal du palais, qui présenta les deux voyageurs
NOTES
à Sa Majesté Impériale, l^e premier mot de l'impératrice fut pour s’informer de la santé de l'illustre naturaliste dont elle recevait le 61s.
€ M. de BulTon exprima à Sa .Majesté tous les regrets qu’avait eus son père de ne pouvoir l’accompagner; c son père aurait voulu , dit-il, c le présenter lui-mème à Sa Majesté Impériale et la supplier de lui ao- ( corder ses bontés, s L'accueil que lej eune comte de Bulîon reçut au château ne larda pas à être connu du public, et on s’empressa do lui faire fêle. Le comte de BulTon et le chevalier de Contréglise accompagnaient l'impératrice, soit aux revues, soit aux spectacles, et, dans tous les lieux publics où ils se rendaient avec elle, ils étaient toujours placés à sa droite. Le buste de Buffon lut déposé à l'Ilermitage, dans une salle consacrée aux grands hommes des deux mondes. Après un séjour de six mois à la cour de Russie, le jeune comte de BulTon et le chevalier de Contréglise quittèrent Saint-Pétersbourg. Ils reçurent à leur départ les mêmes honneurs que ceux par lesquels on avait fêté leur arrivée. L’impératrice remit au jeune comte une lettre pour son père, entièrement écrite de sa main et dans laquelle elle le complimente sur la conduite distinguée que son Gis a tenue à sa cour; elle lui renouvelle ses regrets sur ce que son grand âge l'a privée du plaisir quelle aurait eu à le recevoir dans son palais, oit depuis longtemps, dit-elle, une place avait été assignée à son buste. »
Note 2, p. 119. — Cette lettre est ainsi conçue :
« Saint-Pétersbourg, le 5 février 1782.
€ Monsieur le comte de BulTon,
« Je viens de recevoir, par M. le baron de Grimm, la lettre que vous avez bien voulu m’écrire, en date du 14 décembre do l’année passée. Personne n’était plus en droit que vous, monsieur, d'être revêtu des fourrures do la Sibérie. Vos Époqties de la nature ont donné à mes yeux un nouveau lustre à ces provinces dont les fastes ont été si longtemps plongés dans l’oubli le plus profond. 11 n’appartient qu’au génie, orné d'aussi grandes connaissances, de deviner pour ainsi dire le passé, d’appuyer ses conjectures de faits indispensables, do lire l’histoire des pays et celle des arts dans le livre immense de la nature. Les médailles frappées du métal que nous fournissent ces contrées pourront un jour servir à constater si les arts ont dégénéré là où ils ont pris naissance. Ce qu'il y a d sûr, c’est que, lorsqu'on les frappait, le chaînon qui est en votre possession n’a point trouvé d'imitateurs ici.
c Que les zibelines conservent votre santé, monsieur, jusqu’au
ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 395
temps où elles s’habitueront aux climats modérés I Que votre buste travaillé par Houdon vienne dans ce Nord où vous avez placé le berceau de tout cc que la nature, dans sa première force, a produit de plus grand et de plus remarquable. Que M. votre fils l'accompagne; il sera témoin de la renommée de son illustre père et do l’estime trèsdistinguée que lui porte
• Catuebixe. 9
Cette lettre fut adressée à Buffon sous le couvert de Grimm, lecorrespondant habituel de l’impératrice de Russie. Dans la lettre de Catherine 11 à ce dernier, écrite à la date du 15 février 1782, se trouve ce passage :
« Je suis bien fâchée que le médaillier do M. de Buffon soit arrivé en mauvais état. Si je savais quelles médailles ont souffert, j’en enverrais les doubles. Vous trouverez ci-jointe ma réponse à la lettre de cet homme illustre. Si elle est bien selon vous, vous la donnerez. Le buste sera le bienvenu, et le Gis de M. de Buffon aussi. >
(On a trouvé dans les manu.scrits de M. Huml)ert-Bazile, une copie de ces deux lettres. — M. Flourens a donné un extrait do la première.)