RUR GAUANCIËRK
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Oo ne saurait le méconnaître, le Journal^ laissé par Collé, et qui a été imprimé seulement après sa mort , a jeté quelque défaveur sur le joyeux chansonnier au point de vue de la charité chrétienne.
Ce Journal, en effet, contient des appréciations empreintes d'une extrême sévérité à Fégard d'un grand nombi^e d'écrivains et d'oeuvres littéraires du temps. A ce sujet. Collé s'est constitué, de sa propre autorité, procureur général; il a énuméré les griefs, accumulé les charges, dressé un acte d'accusation en forme; après quoi il a prononcé son réquisitoire, et, bien qu'il n'eût qu'un filet de voix, les voûtes du temple eu furent longtemps ébranlées.
C'est qu'il s'attaqua aux noms les plus en vue,
^ Journal historique ou Mémoires critiques et littéraires sur les ouvragées dramatiques et sur les événements les plus mémorables, depuis 1748 jusqu'en 1772 inclusivement, par Charles Collé; Paris, de l'Imprimerie Bibliographique, 1807, 3 vol. in-^. Le manuscrit autographe de ce Journal est déposé à la Bibliothèque du Louvre, et forme neuf volumes in-8*. (F 2106).
aux renommées les mieux établies, sans dédaigner toutefois le menu fretin des littérateurs, sur lesquels il fit pleuvoir, chemin faisant, ui^e fp'êle de brocards et de cuisantes épigrammes.
Au surplus , sa réputation d'homme d'esprit ne perdit rien à F apparition posthume du Journal qui nous occupe; elle y gagna, au contraire, car c'est une lecture amusante et variée. On. y trouve des aperçus charmants, un sens critique ingénieux, élevé parfois, et des arrêts dont plusiem-s resteront. Mais ce qui souffrit de cette publication, c'est la réputation de bonhomie dont Collé avait joui pendant sa vie. La surprise et l'incrédulité accueillirent d'abord cet étrange testament littéraire. On n'y voulait pas croire. On se demandait comment nn esprit aussi doux, aussi placide que celui de Coilé avait pu tourner ainsi subitement à Vaiyre; comment ce poète aimable et de belle humeur, tout coiu*onné de pampres et de roses comme un vrai païen qu'il était, avait troqué sa tuarotte et ses (jretots (style de l'époque) contre la lourde férule du pédagogue; enfin, on ne comprenait pas qu'après avoir joyeusement vidé sa coupe à la barbe de ses contemporains, il osât leur en présenter la lie. Et le plus foil, c'est qu au bord de cette même coupe il était resté quekpies gouttes de nectar, — ce breuvage classique des dieux et des poètes, — et, au lieu de les offrir à ses confrères en Apollon, dont elles
taraient pu eudormir les blesstves d'ainour-pro]>re qu'il leur avait faites , il se les administra par surcroît avec un dédain superbe.
Toute métaphore à part, il distribua aa prochain les coups et les étrivières, et réserva pour lui et pour ses propres ouvrages les compliments et les douceurs.
Ce fut donc un long cri sur toute la ligne , un concert de plaintes et de récriminations; et à ces clameurs, qui éclatent encore de temps en temps, il nous est arrivé à nous-méme de mêler aussi notre voix. En efifet, dans une circonstance assez récente, nous nous sommes montré sévère à Tégard de Collé ; wmais alors nous ne le connaissions pas comme nous le coonaissons aujourd'hui; nous n'avions pas encore reçu de lui les intimes confidences consignées dans les lettres dont nous allons tout à rbeure entretenir le lecteur, et qui font Tobjet de la présente publication. Grâce à cette correspondance inédite, nous croyons avoir maintenant le dernier mot du caractère de Collé, de même que la clef des décisions précipitées et des jugements téméraires qu'il a pu répandre cà et là dans son Journal.
On a dk que c'était par Imine, par envie, que Collé
avût rédigé ce factum. AUons donc, ce reproche n*est
pas sérieux. Lui, Collé, de la haine? lui, de Teuvie?
Est-ce qu'il y songeait seulement? li n*en avait pas le
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temps, il nen aurait pas eu la force. Sou cœur ne s'ouvrait qu'aux sentiments doux et tendres et ne battait qu'aux accents du plaisir.
A peu près comme tous les poètes de son temps , — et au rebours des poètes du nôtre , — Collé était un grand enfant qui ne visait point au renom d'esprit fort, non plus qu'à se donner les airs d'un oracle; il ne se prenait nullement au sérieux, et il n'attachait pas plus d'importance au mal qu'il disait des autres qu'au bien qu'il disait de lui. C'était un besoin de son esprit, une nécessité de sa natui*e mobile et inquiète que cette alternative d'éloge et de blâme dont il animait à plaisir les pages de son Journal, Il était artiste dans le sens le plus pittoresque du mot , et il lui fallait des émotions, des contrastes, des c(fets comme au théâtre, où il avait eu son jour de succès. C'était là le mouvement, la lutte, la vie; et comme, d'ailleurs^ lorsqu'il écrivit ce Journal^ sa carrière de poète allait en déclinant, se fermait de plus eu plus, il n'était pas fâché de la rouvrir par une parenthèse vigoureuse et de se prouver à lui-même qu'il n'était pas mort * .
* Commencé en 1 748, ce Journal fut conti nué jus<|u'en 1 772 ; mais Collé le revoyait, le corri(]^eait sans cesse, et il y travaillait encore un an avant sa mort. « C^est en finissant ma » soixantp et onzième année, a-t-i] dit, et même ayant déjà » mang[é deux mois sur ma soixante-douzième, que j'ai fait la » revue et la réforme de ces Journaux, » Cela nous reporte à Tannée 1782, et il est mort en 1783.
' Il s'abandonnait donc , à huis clos , sans contradicteur et sans contrôle , à une polémique qu'il soutenait tout seul contre lui-même aussi bien que contre autrui, et qu'il eût même dirigée , s'il l'eût fallu , contre des moulins à vent, le tout pour se sentir vivre, pour s'étourdir, pour se cramponner aux rives vertes d'un passé qui lui souriait d'autant plus qu'il s'en élpignait davantage. Peu de gens savent être vieux , a dit un fnoraliste profond et amer ; et im chansonnier, un gai suivant de Momus, doit supporter avec moins de résignation que tout autre cette dure loi de l'anéantissement progressif. Des intelligences plus hautes, des têtes plus fortes que celle de Collé ont succombé , au déclin des ans , à ce désir de se faire illusion sur leurs forces et de se survivre ; et peut-être doit-on rattacher à cette cause les flèches acérées que Chateaubriand et tant d'autres esprits vieillissants et chagrins nous ont décochées en fuyant, — nous voulons dire en mourant, — comme le Parthe en déroute.
Voilà, selon nous, la disposition d'esprit qui a conduit Collé à écrire son Journal. Or, ramenées à ces termes, les malices et les fanfaronnades contenues dans ce recueil sont d'une innocuité parfaite, comme* dirait solennellement un médecin de Molière ; et il n'y a véritablement pas de quoi jeter la pierre à Collé , à cet aimable compagnon qui portait partout avec lui le franc rire et les bons mots , et dont le nez seul , en
raisoa de sa dimension magistrale , eût suffi pour provoquer rhilarité d'un trépassé ' .
En définitive, du consentement à peu près onanime de ses contemporains. Collé avait un caractère esti* mable, un cœur digne et bienfaisant; et à ce sujet, Palissot, dont le témoignage ne saurait être suspect de flatterie, après avoir parlé de la sensibilité exquise de Collé , s'exprime en ces termes : « Nous connaisn sons de lui des traits que sa modestie a dérobés à nTestime publique, et tels qu'on n'en citera jamais » dans la vie de ceux de nos philosophes qui ont répété
* À en juger par son portrait, Collé était doté d'un nez opulent qui lui eût permis d'avoir pig;non sur nie dans ce pays imaginaire où Ton mutilait les en&nts camus ^ et qui a été si plaisamment décrit par Cyrano de Bergerac. (Voyez son Voyage dans la lune.) Cyrano était doué lui-même d'un appareil olfactif hors de toute proportion avec les mesures connues; aussi disait-il naïvement, à la fsiçon de M. Josse, « qu'un grand nez est le signe d'an homme spirituel , u courtois, affable, généreux, et le petit nez un signe du u contraire, n Quant k Collé, dans une de ses chansons, il recommande aux belles de dioîsir de préférence des amoureux au grand nez, et en cela il prêche visiUem^il pour sa paroisse. Du reste, il aurait pu dire hardiment avec Saint-Pa>in :
J'ai le nez |K>iiitu, je l'ai lonjr.
Je Tai mal fait , maî« je Tai bon , Et je »eus venir toute» choHes De plus loin qu'on ne sent les rose:). Enfin je puis dire, en un mot, Qne je n'ai pas le nés d'un soi.