C/ PARIS
HENRI PLON, IMPHIMEI'R-EDITEIR
». RUF. GAUANCIËRK
mules gothiques; une noble émulation s'est emparée de leur esprit, et parmi eux c'est à qui émaillera son style de plus de fleurs de rhétorique, à qui enlacera son heureux client sous plus de festons et de rubans roses, surtout s'il s'agit d'un riche mariage ou d'un gras testament.
Malheureusement, le tabellion Dutertre n'était pas de cette école, et Collé se rebuta promptement de ringi*ate besogne dont il était chargé. Il avait d'ailleurs un goût prononcé pour la poésie, surtout poui* le théâtre. Il n'avait pas encore dix ans que son père le menait à la Comédie française, et « pendant plusieurs n années, nous ditwl, je n'entrais point dans la salle » sans qu'il me prit un frisson de plaisir, tel que celui n que je sentis au premier rendez- vous que me donna r> la première honnête femme que j'eus à vingt ans, n et dont j'étais éperdument amoureux \ »
Il raffolait donc du théâtre ; il y rêvait nuit et jour; et, en attendant qu'il pût secouer la poussière des calions, en cachette et en soupirant, entre une minute et une grosse ^ il s'amusait, suivant le joli mot de Piron, à « scander des syllabes françaises pom* ^ les ourler de rimes *. » Enfin il se lia avec ce dernier, ainsi qu'avec Gallet, Panard et Grébillon fils,
' Voyez la Notice placée en tête du Journal historique de Ck>]lé, p. 1.
* Préface de la Métromaiiic,
en un mot, avec lés principaux membres de ce Caveau célèbre dont chaque convive était un homme d'esprit, et où Collé entra d'emblée par droit de bom*geoisie ' .
Notons, afin de ne rien omettre, qu après avoir quitté M. Dutertre,' Collé fut admis, en qualité de secrétaire, chez M. de Meulan, receveur général des finances ; mais il ne conserva pas longtemps ce second emploi, qui lui convenait aussi peu que le premier. Dès lors n*en parlerons-nous que pour mémoire.
Retenu par une certaine défiance de lui-même, CoUé se borna, pendant quelque temps, à faire des amphigouris, genre de poésie qu'il appela plus tard méprisable, et auquel TaiTacha Crébillon fils, pour « lui faire faire sa première chanson raisonnable i* . Mais avant d'abandonner sans retour ses chers amphigouris, il voulut se moquer un peu d'une manie qui florissait alors et qui n'est pas morte encore aujourd'hui , laquelle consiste à se donner Fair de dire quelque chose alors qu'on ne dit rien du tout. A cet effet, il fit malicieusement le couplet suivant, qu'il chanta
* Voyez la description intéi*essante que Ri(joley de Juviçny a faite de la société do ce Caveau, dans la Vie de Piron^ mise t^ii tête des Œuvres complètes de ce poëte. Paris, 1776; 7 vol. iR-8^, et les détails plus piquants encore fournis par Laujon, sur le même sujet , dans le quatrième volume de ses Œuvres choisies, p. 2â5 et suîv.; Paris, 1811, Léopold Collin, A vol.
dans le salon de madame de Tencin , en présence de Fontenelle :
Qu'il est heureux de se défendre Quand le cœur ne s'est pas rendu !
Mais qu'il est heureux de se rendre Quand le bonheur est suspendu !
Souvent, par un malentendu, f L'amant adroit se fait entendre.
Ce couplet est un amphigouri de la plus beUe venue , une désopilante mystification ; mais il a tellement l'apparence de si{piifier quelque chose, que Fontenelle, croyant y saisir un sens délicat, pria (ioUé de recommencer.
— Eh ! ma {p*osse béte * , dit madame de Tencin à l'oiitonollc, ne vois-tu pas que ce couplet nest que du (galimatias?
— Ma foi, il ressemble si fort à tout ce que j'en- Unidn lire ou chanter ici, reprit malijjnement le bel imprit, (|U*il n'est pas étonnant que je m'y sois mépris.
Admiii dans la société du duc d'Oriéans, qui le
* MiMiattii* dn Toiioiti appelait jtes btUes les gens de lettres à i|m1 mIIi* tlniiiiitit à dltier tous les mardis et deux aunes de vi'liHM'4 itii jour d«» Tau : ce qui a fait dire à Piix>n, en lui iMiviiyniil Mil c'Imptmu de paille pour la garantir du soleil :
tt I.Vii' Moiiit VOUA nmvnrn» la tôio. »
(Hùtn-^s i^tntf>lctrs y I. IX, |>. 137.
INTRODUCTION. Il
nomma soa lecteur et son secrétaire, Collé défraya pendant \in^t ans les goûts de ce prince pour le théâtre. On a pu dii*e avec raison qn*il devint alors é^ le fournisseur breoeté de Son Altesse ' et le ministre de ses plaisirs littéraires ^. Dans ce but, il a composé un grand nombre de parodies et de parades, dont quelques-unes seulement ont été imprimées, de même qae toutes les pièces qui forment son Théâtre de société '. Au premier rang de ces dernières comédies, on doit placer la Partie de chasse de Henri IT et Dupuis et des Ronais,
Collé a consigné dans son Journal le nom des nobles personnages qui, le 6 janvier 1763, jouèrent, à la maison de plaisance du duc d'Orléans, à Bagnolet, la Partie de chasse de Henri IF. C'étaient : le
* M. Arsène Iloussaye. Voyez, dans sa Galerie du dix-huitième siècle, Tarticle Collé, une des notices les plus gaies et les mieux réussies du très-spirituel auteur du Quarante et unième fauteuil et de tant d'autres productions éblouissantes de verve et d^originalité.
' u La fureur incroyable de jouer la comédie, lisons-nous V dans Bachaumont {Mém. secr,, 17 nov. 1770), (;açne journellement, et, malgré le ridicule dont l'immortel auteur de la Métromanie a couvert tous les histrions bourgeois, il n'est pas de procureur qui dans sa bastide ne veuille avoir des tréteaux et une troupe, n Le nombre des théâtres de société était en effet considérable à cette époque, et, à cet égard, nous renvoyons le lecteur aux Curiosité* théâtrales publiées par M. Victor Foumel; Paris, 1859, Delahaye, p. 57 et suiv.
» 3 vol. in-12; Paris, 1777, GuefBer.
12 INTUODLCTION.
vicomte de la Tour du Pin, M. de Barbantane, le marquis de Villoroy, le duc d'Orléans, M. Danezaii, mademoiselle Marquise * , Laujou , le vicomte de Polignac et madame Drouin. Il paraît que les trois premiers acteurs jouèrent d'une façon noblement pitoyable, tandis que les autres remplirent supérieurement leurs rôles, surtout le duc d'Orléans, chargé de représenter le meunier Michaut.
Voici d'ailleurs le jugement que la Harpe a porté sur cette comédie, écrite en prose, ainsi que sur celle de Dupais et des llotifiis, qui est en vers :
« Parmi les comédies de la seconde classe, nous >^ en avons peu d'aussi suivies et d'aussi intéressantes r que Du puis et des lia nuis ^ et lu Pur lie de chusse.
* ^^oiis soiniiies déleiiteiir (l'une correspoiidanro iiiétlilo, exfrèinciiUMit curieuse, entre la ducbesse de Bourbon, princesse de Coudé, el les deux jumeaux que le dur d'Orléans, son père, avait eus de celte demoiselle Marquise, ou plutôt le Marquis (elh? si((iiait ainsi), lacpielle était danseuse à la Coniétlie italienne. Ces deux jiuneaux, connus dans le monde* sous le nom des abbés Saint-Albin et Saint-Farre, vivaient encore sous la Restauration; ce sont dos fi(jures très-ori(;inales, surtout l'abbé de Saint-Farre, dont les dettes et les folles dép(»nses ont fait dire au roi l.ouis-lMiilippe, dans une lettre en notre possession, u qu'elles resseud)laienl aux monta(fnes de la " Suisse dont on ne décou\re jamais les cimes <jue |)ar de[jrés, " et où, après avoir bien tra\ aillé et bien monté pendant " plusieurs lieures pour atteindre ce qu'on croit être le som- » met, on découvre, eu v arrivant, qu'on n'est pas menu» " encore à moitié cliemin. r
» Le nom de Henri IV est sans doute pour cette der- « nière un relief très-précieux , mais l'ouvrage en luinmême, quoique assez irré^pilier, a beaucoup de » mérite...'.. Dupuis et des Ronaisy tiré du roman des r* Illustres Françaises \ est une pièce de caractère. » Celui de Dupuis est bien soutenu, et s'il n'est pas » dans Tordre commun, il n'çst pas non plus hors de » la nature. La versification est la partie faible de » l'ouvrage , mais tous les sentiments sont naturels : » rien de faux, rien de recherché. »
En outre. Collé a rendu un service au théâtre eu lajeunissant plusieurs anciennes comédies pour les adapter aux convenances modernes. Ces comédies sont. : le Menteur, de Pierre Corneille ; la Mère coquette y de Quinault; iAndrienne, de Baron; /*£!$prit follet y de Hauteroche; le Jaloux honteux y de Dufresny *.
Dans la plupart de ses compositions dramatiques, Collé s'est attaché à peindre les mœurs de son temps, et il y a mis autant de i*elief que de fidéUté, d'où il suit que son pinceau est souvent aussi libre que les moeurs mêmes qu'il avait à décrire, et ce n'est pas
' Les illustres Françaises y histoires véritables, par Challes ou Chasles; la Haye, 1723 et 1748, 2 vol. in.I2, et 4 vol. même format.
* Voir, à la fin de ce volume, la liste chronologique des onvraçes de Collé, et Tanalyse de quelques-uns d'entre eiix.
li INTRODUCTION.
peu dire, en vérité. On lui reprochait un jour de no pas draper assez ses portraits : « Comment voudriezvous reconnaître une vieille édentée, » répondît-il, « si on lui donnait la Abjure d'une nymphe de quinze ans? " C'est surtout dans ses Chansons qu'on pourrait désirer un peu plus de respect pour la décence. Sa gaieté y est franche et communicative , mais souvent licencieuse. Il ne marchande pas sur les mots; il a tout le libertina{]^e d'esprit nécessaire à l'emploi, tout le dévergondage raffiné que comportait Fc^poque , et l'on peut dire hardiment de certains de ses couplets
ce que madame de Sévigné disait de ceux du baron de Blot, le fameux satirique de la Fronde, savoir, qu'ils ont le diable au corps '. Après tout, nous préférons le diable qui s'était logé dans les couplets de Collé et s'y joue, à celui qui commandait en maître chez Blot. Ce dernier était un grand vilain diable tapageur, soufflant la haine et la discorde, tandis que l'autre était un aimable petit, démon couleui* de rose, un vrai lutin, ami du vin et des belles y qui avait dû prendre pour devise Plaisir et charité. Du reste , Collé ne faisait en cela que se mettre au diapason du ton qui régnait autour de lui; il suivait la mode, il ne l'inventait pas, et les encouragements
* Recueil complet des chansons de Collé; Haniboin^ et Paris, lâ07, 2 vol. in- 18. Nous défions le turco le plus a(pierri de lire, sans sourciller, ce Recueil jusqu'au bout.
ea haut lieu ne hii faisaient pas plus faute que les exemples : on chantait ses couplets à la cour, dans les salons, dans les antichambres, au seiu de ces soupers fins et philosophiques où Ton discourait sur tontes choses entre la poire et le fromage, inimagi^ nobles orgies de conversation y comme les appelle un de nos plus célèbres critiques, à propos des réunions de mademoiselle Quinault '. Ce n'est pas tout. Collé trouva un approbateur officiel dans le correspondant de quelques souverains d'Allemagne, dans le favori de Catherine de Russie , enfin dans le baron de Grinun . Les paroles de ce spirituel étranger, dont la critique littéraire est devenue parmi nous une autorité toute française ', contiennent un trop curieux enseignement |>oar qu'on ne nous sache pas gré de les rapporter In extenso :
u M. Collé a fait un grand nombre de couplets ^ et de chansons qui sont presque tous des chefs- ^ d'oeuvre. Vous en avez vu cpielquefois à la suite de ^ces feuilles; mais la plupart, non moins excellents ** et précieux aux gens de goût, ne sauraient vous être ^présentés à cause de leur excessive liberté. Cette " licence , enfant de la verve et de la folie , ne marque ^ ni un cœur dépravé ni des mœurs coiTompuos; elle.
' M. Sainte-Beuve. Causeries du lundi y t. II, p. 152. * tt I)e quoi s'avise donc ce Bohémien , d'avoir plus d'esprit que nous? » disait Voltaire eu parlant de Grimiu.
» éprouvera toujours Findulgence des honnêtes g[ens, n qui savent que la vertu consiste en autre chose que n dans le langag^e emphatique et pédantesque d*une » morale alambiquée et austère. Qu^un homme se n mette de sang-froid à composer des ouvrages licen- » cieux , je prendrai aussi mauvaise opinion de son n cœur que de son esprit; mais que F ivresse du mon ment, qu'une saillie involontaire, lui fassent échap- » per, malgré lui , un couplet trop libre , je me gai'n derai bien de le condamner; et lorsque ce couplet » est plein de talent, de feu, de goût et d'élégance, il n me rappellera Ânacréon et Horace, et je me sou- » viendrai que les plus beaux esprits de tous les siè- » clés ont toujours im peu donné dans le péché de la » gaillardise. Que, pour ce, ils soient damnés dans n l'autre monde, à la bonne heure; mais dans celui- » ci , ils seront toujours bien aimables , et je crois que » le préfet de Teofer même ne pourra jamais les con- » fondre avec cette foule de méchants , de fripons , » d'hypocrites , de cœurs durs et féroces dont son n séminaire doit être garni.
n Je ne suis pas aussi indulgent pour les parodies » de M. Collé, et le péché contre le bon sens et le bon » goût ne trouve pas grâce devant moi comme celui » de gaillardise ' . »
* Correspondance littéraire^ philosophique et critique de Grimm, t. III, 1" partie, février 1763, p. 288 et suîv.
On le voit, le vent soufflait à la gaudriole; on la Fe$pii*ait dans Tair, elle était partout, et Ton pouvait dire son fait à la pudeur, la malmener, la fourrager, la traiter à la dragonne, et être sûr d'avance des acclamations de la galerie. Assiurément, notre société actuelle est plus polie, mieux élevée, nous sommes tous de petits saints qu'un rien effarouche, qu'un rien fait rougir; mais, de bonne foi, si le mot nous effraie, respectons-nous plus la chose?
Collé ne célébra pas uniquement le vin et Tamour dans ses couplets. Après avoir chatouillé le vice et souffleté la morale, le tout en badinant, il voulut fustiger tout de bon les ennemis de la France. Dans ce but, il rima avec un sérieux des plus amusants une chanson sur un fait historique, la prise de Port-- Mahon, et cette composition lui valut du roi Louis XV iipe pension de six cents livres. Une pension, entendezvous? La chanson a trois couplets, ce qui fait deux cents livres de rente pom* chacun.
Certes, voilà une chanson bien payée! Cela rappelle la gratification de six cents livres que le cardinal de Richelieu accorda à Colletet , pour avoir fait six vers où cet auteur peignait des canards barbotant dans Teau.
0 âge d'or des poètes !
Toutefois, la com*onne de Colletet eut ses épines,
car le cardinal insista pour qu'il modifiât un des vers en question. Au lieu de
u La cane s* humectant dans la bourbe de Feau, n
Son Éminence voulait qu'il mit barbotant. Mais Colletet tiut bon, et sa résistance est encore citée avec orgueil par les nobles fils d'Apollon comme un acte de courage et de mâle indépendance.
Les vers de Collé n'eurent pas à subir une pai-eille injw*e; ils passèrent tout de go, selon ui|e de ses expressions, bien qu'il y aurait eu fort à reprendi*e pour un ministre métromane. Le lecteur va en juger, car une chanson qui a valu une pension de six cents livres à son auteur est une pièce rare, qui mérite d'être connue, à titre d'encouragement, poiu* les chansonniers présents et futurs ' .
La voici, copiée sur l'autographe original que
* Piron obtint aussi une pension de mille francs de S. M. Louis XV. Pourquoi pas? 11 y avait des droits comme Collé, vn sa qualité de poëte licencieux. Et ce qui donne un charme attendrissant à la pension accordée à maître Alexis, c'est qu'elle lui Fut octroyée à la sollicitation peraonnelle de madame de Pompadour. La favorite considérait probablement les services qu'elle rendait dans ces circonstances, à sou corps défendant, comme des œuvres pies, comme des victoires rem* portées dans l'intérêt de la morale; et c'est sans doute pour cela qu'elle s'écriait de temps à autre en soupirant ; a Ah ! » ma vie est oomme celle du chrétien, un combat perpétuel. » La femme est un abîme.
possède un de nos amis, qui a bien vouhi nous la communiquer :