‹ Correspondance inédite de ColléChapitre 14 sur 100 · LETTRE X · texte numérisé non relu

LETTRE X

Paris, ce S9 novembre 1775.

Auparavant de répondre, mon cher enfant, à votre lettre du 20 , j'ai voulu voir vos saints patrons. Je n*ai pas trouvé M. Augeard; mais c'est de lui que j'avais le moins besoin. J'ai traité, avec M. de Saint-Amand et avec M. Puissant, la matière que vous m'aviez présentée

même qui est chassé de la cour, après avoir été révoqué de l'emploi qu'il y occupait, à titre de garde des archives. C'était bien joué. Par de tels tours de gobelet, Beaumarchais se formait la main. Il semblait préluder à ces imbroglios inextricables, à cet hardis coups de théAtre où il devint plus tard si habile.

sur les bureaux de correspondance, et ils n'ont pas ëloî{jnë cette idée autant que vous l'aviez craint , et que je Tapprëhendais moi-même.

Je m'en suis ouvert d'abord a M. Puissant, qui, sans la rejeter, me fit observer que les places de cbef ne montaient qu'à cinq mille livres , et celles de sous^hef à cent louis. J'allai ensuite au Saint-Âmand, auquel je rendis compte de cette ouverture, et qui me dit que la chose pouvait se faire, si M. Puissant vous prenait en gré ; que ces places dépendaient du fermier de corre^ pondance, quand il en vaquait, mais qu'il faudrait attendre qu'il en vaquât. Il m'assura positivement qu'il prendrait langue sur ce sujet avec M. Puissant, et le solliciterait pour vous.

Je retournerai , samedi , chez ce dernier pour m'assurer s'ils se sont vus. J'ai fait valoir à l'un et à l'autre votre travail et votre esprit. Je leur ai lu votre lettre, qui en était aussi remplie que de raison. J'ai été votre prôneur, votre préconiseur, et, en vérité, presque votre paillasse. J'ai vanté votre .orviétan comme un des bons Gilles que vous puissiez imaginer. Aussi ces deux messieurs ont-ils été aussi contents qu'on le peut être de votre style, de votre jugement et de votre bonne volonté.

M. Puissant est satisfait de votre besogne, quoique

inutile. C'est lui qui vous a fait fiiire réponse par la

Compagnie; il me parait bien disposé en votre feveur.

C'est à vous, mon cher fils, à entretenir et augmenter

ces bonnes dispositions en travaillant plus que jamais;

et en continuant à faire claquer le fouet de votre travail. Je vous aiderai, dans cette dernière opération, de toutes mes forces. Quelque chose que vous fassiez, au reste, je vous juge trop raisonnable pour vous flatter d'obtenir une place de sous-chef d*ici à dix-huit mois ou un an , encore après ce temps faudra-4-il qu'il en vaque. Vous ne penserez à coup sûr, en attendant, qu'à vous en rendre capable. Ad omnia paratus ei idoneus.

Quant aux passe-droits, nous avons coulé à fond oe point, M. Puissant et moi. Il soutient qu'il ne s'en finît aucun. Il est entré avec moi dans le détail d'un prétendu passe-droit, qui n'en est pas un, dit-U, et qui n'eo a que l'apparence. C'est celui d'un M. Noguez, qui épouse une mademoiselle Delinois, fille d'un intendant des finances de Monsieur. Un M. Baun, qui était contrôleur général des fermes, lui a cédé sa place moyennant vingt-quatre mille livres; mais si M. Bazin n'eût pas quitté, il n'y aurait pas eu de vacance, et, d'ailleurs, les fermiers n'ont pu refuser leur agrément à cet arrangement, que Monsieur lui-même demandait. Je confonds peutêtre les noms dans cette histoire-ci; c'est peut-être M. Bazin qui épouse et M. Noguez qui se démet de sa place ; mais le fond est toujours le même.

Nous avons ri, M. Puissant et moi, de vous voir vous rouler dans le manteau de la philosophie, et de vous voir mettre tous vos confrères les surnuméraires dans un alambic où vous vous amusez à les regarder tomber goutte à goutte jusqu'à ce qu'enfin votre tour vienne.

DE COLLÉ. 8â

Vous n'avez jamais écrit mieux que cette dernière lettre. Elle est aimable y spirituelle et sensée. Gela m'encourage à y relever une faute de grammaire que j*y ai trouvée ; la voici : « Je voudrais que vous vous informiez, etc. » li faut dire que vous vous informassiez, ou bien, je veux que vous vous informiez. Même foute ; « Je serais » bien aise que vous me tranquillisiez, v II faut iranquiU Usassiez, ou bien mettre le verbe au temps présent* Pardon de ces pédanteries ; mais vous avez trop d'esprit pour qu'on vous laisse écrire incorrectement.

J'ai appuyé 9 comme vous le pouvez bien penser, mon cher enfant y sur la phrase obligeante que vous avez mise concernant M. Puissant. « M. Puissant a fait » oublier M. Pauze, et l'on désire de le conserver long- » temps notre correspondant, v II en a été infiniment flatté. Vous êtes un coquin qui avez profité de mes leçons y et je suis un siutre coquin qui ai fait usage de ce tour de Jarnac.

La pièce de Beaumarchais sur laquelle vous me demandez mon avis, est une jolie comédie, très-gaie et approchant de la farce. Elle ne valait rien en cinq actes. Elle est assez bien en quatre , mais elle serait mieux en trois. Le second acte est inutile en partie. Le déguisement du comte Almaviva en soldat ivre ne sert à rien à Tintrigue. La scène de Basile, au troisième acte, est une scène excellente et que Molière n'eût pas dédaignée dans la meilleure de ses farces. Cette comédie est charmante à la représentation. Elle est écrite avec une gaieté

naturelle, et il y a nombre de saillies. Sa préface est

puante d'amour- propre et d'un style hétéroclite. Elle n'est pourtant pas si ridicule que sa préfece d'Eugénie, qui est d'ailleurs le comble de TextraTajjance et du mauvais goût. J'avais jugé Beaumarchais im sot sur cette préface d* Eugénie y et un plat auteur sur Eugénie ^le-méme '• Mais ses Mémoires divins m'ont fait revenir sur son compte, au point de croire qu'il y a peu d'hommes dans la nation qui aient autant d'esprit et de talent que ce diable d'homme-là. '

Pour vous ôter, mon cher fils, tout prétexte de me gronder, je ne fermerai point la présente que je n'aie vu M. Augeard. C'est un homme difficile à trouver, mais je suis tenace, moi ^.

Je vis hier enfin M. Augeard, mon cher ami; il est bien le vôtre. Le résultat de notre conversation sur votre affaire fut qu'il fallait tâcher de vous faire sous-

^ En efFet, voici comment Collé juge Beaumarchais dans son Journal (janvier 1767, t. III, p. 293-294) : u M. de Beaumarchais a prouvé, à ne pouvoir en douter, par son drame* {Eugénie)^ qu'il n'a ni génie, ni talent, ni esprit. » Plus tard, en 1780, dans une note consignée au bas de ce paragraphe, il ajoute : u Je suis bien revenu de l'opinion que j'avais de Beaumarchais. C'est moi qui suis une bête de l'avoir jugé sans esprit. » Que dire à un homme qui s'exécute de si bonne grâce? N'avoQS-nous pas raison de considérer Collé comme un grand enfant dont on ne doit prendre au sérieux que l'insou* eiance et la gaieté?

' Collé dit vrai. U était doué d'une ténacité rare qui ne se lassait jamais et qui avançait toujours. C'est par ce côté seulement qu'il se reprenait aux choses de la vie, et qu'il redevenait de temps en temps un homme.

chef dans les bureaux de correspondance h Paris, mais qu'il fallait partir de là pour vous faire, par la suite, directeur en province ; que surtout vous deviez éloigner ridée de tendre à être chef dans ces bureaux, attendu que c'était un cul* de-sac dans lequel il ne vous convenait pas d'entrer. D'après cela, je retourne, samedi, voir M. Puissant, que je vais fortifier dans les vues qu'il a lui-même approuvées. Écrivez-4ui en conséquence, et marquez- lui que c'est moi qui vous ai dit de lui écrire. M. Augeard doit lui en parler, ainsi que M. de Saint- Amand. De mon côté , j'irai solliciter de temps en temps, et je suivrai, de près votre affaire tout cet hiver, c'est-àdire pendant tout le temps que je passerai à Paris. Je vous promets même que, s'il y avait quelque grand coup à frapper, je reviendrais exprès de la campagne, et que je me ferai toujours un honneur et un plaisir de vous servir tant que vous serez vertueux, et que votre travail m'autorisera à faire des démarches. Je vous aime plus que jamais, et ne croyez pas que ce soit votre esprit, que (je vous l'avoue ingénument) je ne connaissais pas, qui m'ait séduit; non, mon cher fils, ce sont les qualités estimables de votre cœur et votre ardeiir au travail qui ont porté mon amitié pour vous au plus haut point où elle puisse aller.

Ne m'écrivez qu'après le brouhaha du jour de l'an , vers le 12 janvier. D'ici à ce temps, je n'aurai pas mes mains dans mes poches. Je suis né actif, et les sentiments que j'ai pour vous centuplent cette activité. J'ai reçu une lettre de monsieur votre père , auquel j'ai eu l'hon-

neur de répondre sur ses idées provinciales* Il imagine bonnement que les services de son père, les siens et la banqueroute de Roussel doivent lui concilier les fermiers généraux , les piquer de reconnaissance , etc. Il est sin» gulier qu'à son âge il ne connaisse pas mieux les hommes, et qu'il ignore qu'après le serpent rien n'est aussi ingrat qu'une compagnie quelconque, et surtout une compagnie de publicains. VaU, et ûma.

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