‹ Correspondance inédite de ColléChapitre 15 sur 100 · LETTRE XI · texte numérisé non relu

LETTRE XI

À Paris, ce 8 janvier 1776.

Il faut me remettre au courant « monsieur et cher petit cousin. Deux lettres des 4 et 10 décembre, la dernière du premier jour de l'an de cette année, qui fut remise hier au soir a ma femme par votre habitant de Soissons, votre ami, dont vous ne me dites ni le nom ni l'état. Il convient de répondre à toutes ces épitres, pour peu que je veuille être honnête.

L'idée de venir travailler à Paris dans les bureaux de correspondance se réalisera, je l'espère , d'ici à huit ou neuf mois. Je pense qu'il n'y a plus de démarches à faire à cet égard. J'entretiendrai seulement la bonne volonté de MM. Puissant et de Saint-Amand pour vous. J*irai faire, dans quelques jours» une visite au premier pour l'échaufier. Toutes les fois que je vois le second, je

Tattise pour vous. Ainsi rmlà un« partie de vos deux premières lettrés répondue.

Dans la suite de celle qui m'a été remise par la per* sonne qui s'est chargée de l'estampe de M. de Saint- Amand, j'ai trouvé la coquine de phrase qui suit : « Votre céiérité me confond. Cette activité, cette âme » exalta par le plaisir de dire et de £ûre des choses » agréables, je ne puis que sentir et admirer tout cela : » Quod spero «f placeo, si plmeeo, tuum est, »

Gomment, petit traître, vous vous serrez contre moi des armes que je vous ai données! Vous voulez me prendre par mon amour-propre, et encore trempez*vous vos armes dans le poison de la flatterie et de l'adulation. Je vous ai conseillé de louer les hommes par les côtés où ils sont louables, mais je vous ai dit, en même temps, de donner ces éloges avec vérité, et même de ne jamais les outrer. Eh! qu'ai-je donc fait pour vous de si brillant en soi pour me casser le nez de l'encensoir? Je vous préviens, très -sérieusement, que ces flagorneries -là ne vous réussiront pas auprès de moi. Mon cher enfant, réduisons les choses an simple, et ne donnons point dans les travers de l'exagération.

Ma femme, à laquelle je lis les lettres que je vous écris, et qui a de l'amitié pour vous, dit que je. vous gâte et que je vous perds, et je m'aperçois qu'elle pourrait bien avoir raison.

Nous nous sommes trouvés à la campagne ' , le jour

* La maison de campagne de Collé était à Grignon, près de Choisy-lc-Roî. Après la mort de sa femme, Collé veodît cette

de la Saint-Denis de l'année dernière, avec une personne que vous voyez quelquefois à Soissons. Nous ne manquâmes pas de lui parler de vous, comme vous jugez bien. On s'étendit sur vos bonnes qualités, et je dis que je craignais que votre timidité naturelle ne vous empêchât de les développer, et que je vous avais beaucoup prêché sur ce texte-là. On sourit en me répondant que vous aviez trop profité de mes sermons à cet égard. On m'assura que vous versiez actuellement de l'autre côté, et que vous étiez. devenu trop confiant; que vous faisiez paraître un amour-propre et une causticité qui est une suite nécessaire de ce même amour-propre dans ceux qui ont de l'esprit comme vous en avez. C'est sur cela que ma femme me reprocha les petites louanges dont je vous avais parfumé. Je me défendis en lui disant que, sur le chapitre de l'amour-propre, je vous avais donné des principes bien opposés à ceux que l'on vous accusait de suivre, puisque je vous avais toujours rebattu que l'on plaisait bien davantage dans la société en faisant valoir l'esprit des autres qu'en voulant briUer par le sien, et que l'art de plaire ne consistait qu'à s'oubher toujours soi-même et à se souvenir perpétuellement des autres.

Quant à l'article de la causticité, je vous en croyais si éloigné que je regardai ce grief comme une pure feble. Ma prévention pour vous, mon cher enfant, me faisait même croire d'ailleurs qu'il y avait beaucoup d'exagé-

maison à Harmontel , et loua un appartement meublé à Saint- Cloud, pour y passer la belle saison. Voyez la lettre L.

ration dans l'amour- propre qu'on^vous reprochait; en un mot y quelque instance que me fit ma fenune de vous sermonner dans le temps sur cet objet-là» j*y ajoutais si peu de foi que j'en plaisantai et ne voulus point vous en écrire. Mais deux endroits de vos lettres m'ont fait apercevoir ce même amour-propre si à découvert, qu'en ami tendre, j'ai cru devoir aujourd'hui jouer le rôle dangereux dé moniteur. Voici ces deux endroits : « Je

• m'aperçois que depuis que j'ai le bonheur d'être en » correspondance avec vous, j'écris quatre fois plus » aisément et avec cent fois plus de plaisir. Vous en

• étes-voùs aperçu? »

Voyez combien l'amour-propre perce dans ces trois lignes! Vous y paraissez fort content de votre esprit, et il n'est pas douteux que vous attendez de moi la confirmation de l'opinion que vous avez de vous-même.

L'autre endroit, mon cher ami, qui est trop long pour que je le copie, c'est la partie de votre lettre de bonne année où vous £utes tous vos efforts et vous donnez l'estrapade pour fiiire de l'esprit. Celui qu'on veut avoir gàu celui qu'on a ^ Mon cœur doit sûrement vous remercier de la tendre intention que vous avez eue de m'étre agréable , mais mon cœur, en même temps, vous doit» par amitié et par reconnaissance, le service de vous empêcher de chercher de l'esprit. L'esprit n'est bon que quand il vient naturellement; il est insoutenable quand on aperçoit l'effort et la fureur d'en avoir à quelque prix que ce soit.

' Gresset. Le Méchant ^ acte IV, scène vii.

00 COIUlESPO>DA>GE INÉDIT i:

Je trerable, mon cher enfant, de tout ce que je me suis permis de vous dire dans cette lettre. Je vous eusse parlé encore plus fortement dans une conversation ; mais le paj)ier est toujours si sec et si dur, que, quelques mitaines que j'aie prises, (juelques adoucissements que j'aie cru mettre à mes expressions, j*appréhende encore que les vérités que je vous ai dites ne vous fâchent contre moi.

Or, dans tout' ceci, mon but, comme vous devez bien le juger, n'est point de vous fficher, mais de vous rendre meilleur. Comptez qu'il n'y a point de ma part cette espèce d'amour-j)ropre qu'ont les précepteurs des autres. Soyez sur <jue tout ce (pie je vous dis part de mon âme, de l'amitié la plus tendre et la plus raisonnable, et du désir sincère de vous être utile. J'ai même celui de m'être trom|)é sur les défauts (pie je vous reproche. S'ils ne sont [)as réels, tant mieux, mon cher enfant. S'il se trouve du vrai dans mes observations, qu'il serve à vous observer vous-même davantajje, à être plus attentif sur vous, à vous d('*fier de votre amourpropre qui se reproduit comme nu Protée, et qu'en çénéral on ne saurait trop continûment combattre. C'est un combat (pii doit durer toutes la vie, et dont on sort rarement vaincjueur.

Ma feuuue, à lacpielle je viens de lire ces objurjjations amicales, trouve (pie je n'ai fait (jii'efHeiirer le burin , tandis (jue j'ai peur de l'avoir (enfoncé. Nous vous embrassons run et l'autre avec estime, intérêt, et la |)lus tendre aiuiti('.

J'oublie de dire (jue l'on [)assc (piehpiefois la caiisti-

cité aux gens vifs et étourdis, comme je l'étais étant jeune, mais qu'on ne la pardonne jamais aux gens de sang^froid , comme vous êtes. Elle parait , dans ces derniers, le signe du mépris qu'ils ont pour les autres.

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