LETTRE XII
A Paris, ce 31 janvier 1776.
Vous avez fait i'enfaut, mon cher enfant. Vous ne deviez pas avoir besoin de consolateur. Vous deviez, au contraire , regarder comme la plus gronde marque d'estime et d'amitié que je pouvais vous donner, la petite incursion que risquais contre vous. Si vous y aviez pris garde, vous eussiez vu que je vous inculpais sur des indices peu certains, que j'avais négligé d'employer pendant trois mois, et- auxquels je n'ajoutais foi que jusqu'à un certain point; vous vous fussiez dit à vousmême : « Cette philippîque contre mes petits défauts » est, à coup sûr, un avertissement plutdt qu'une accu- • sation. Cependant, fiiisons sur ce qu'on m'a dit. mes » petites réflexions. Je ne suis pas tout ù fuit coupable , 9 mais je ne suis pas aussi tout à fait innocent. » Alors, en vous jugeant vous-même avec sévérité, vous vous seriez trouvé quelque chose à corriger, et vous y auriez pris peine. Car n'allez pas vous imaginer que la sen^-
tence d'Horace : Naturam expellas furca, tamen usque recurret, soit vraie à tous les égards.
J'avoue qu'on ne peut pas changer le naturel ; mais je soutiens qu'on peut le réformer, l'adoucir et l'empêcher de paraître. Un homme né colère, par exemple, ne peut, à la vérité, s'empêcher d'éprouver intérieurement des mouvements violents de cette passion ; mais il peut, à force de réflexions et d'actes réitérés de modération qui lui coûtent beaucoup , surtout dans les commencements, parvenir à la fin à dérober extérieurement, aux yeux des autres, les mouvements impétueux qui agitent son àme au dedans. On obtient sur soi-même de plus grandes ou de moindres victoires ; mais il est certain qu'on en remporte, quand on s'est bien convaincu que son bonheur en dépend. Il en est de même de toutes les autres affections de l'àme. On n*exige point des hommes qu'ils changent leur naturel; mais on est en droit d'exiger d'eux qu'ils travaillent à réprimer les effets des passions , de manière que ces effets ne soient ni nuisibles ni désagréables dans la société.
Heureusement, mon cher fils, vous êtes né, à ce que je crois, avec des passions douces; il vous sera donc plus aisé qu'à un autre de les modérer et de les cacher.
La taciturnité ne peut venir, en général, que de l'estime que nous faisons de nous et de notre esprit, et du peu de cas que nous faisons de l'esprit et des autres qualités de ceux devant lesquels nous restons en silence. Ils doivent penser que celui qui se tait, ou craint de mës^ allier sa conversation, ou n'estime pas leurs vertus ou
leur connaît des vices. Ils doivent croire, enfin, ou qu'ils ennuient l'homme taciturne ou qu'ils en sont méprisés , relativement à leurs qualités morales. Rien n'est plus aisé que de se corriger de ce petit défont. Personne n'est né taciturne. Le silence est une mauvaise habitude que Ton a contractée. L'habitude est, dit-on, une seconde nature ; par conséquent vous pouvez , par des actes réitérés, contracter celle de parler en société.
Je vous ai donné, pour parler, une recette infeillible. C'est une matière intarissable que de dire aux hommes tout ce qui peut les intéresser, eux et leurs goûts. « Oubliez-vous continuellement vous-même dans la » société, et souvenez-vous perpétuellement des autres. » Voilà la véritable politesse. C'est là sa loi, et c'est enfin le moyen le plus assuré de plaire à tout le monde. Je vous l'ai déjà dit ; je vous le répète et je vous le répéterai sans cesse, parce que je n'ai rien de meilleur à vous dire.
Avez- vous jamais lu V Essai sur Us moyens de plaire, petit ouvrage de feu M. de Moncrif ' ? Si vous ne l'avez
' Moncrif ( François -Àii(][iistîn Paradis de), secrétaire des commandenients dii« comte de Ocmiont, lecteur de Marie Leczinska, et membre de l'Académie française; 1687-1770. Esprit charmant et délicat. Voltaire, qui d'un mot peignait lin homme, l'appelait son cher Sylphe ^ de même qu'il appelait Florian Florîanet. Moncrif ayant publié un petit roman intitulé Les âmes rivales, un brahme crut y voir le développement du système de la métempsycose, et. envoya k l'auteur, comme téQioiçna(;e de reconnaissance, un manuscrit in-folio représentant les dieux de l'Inde. Moncrif en fit hommage à la Bibliothèque dn Roi. Les œuvres complètes de Moncrif fbr^ ment 2 vol. in-18; 1804.
9i CORRESPONDANCE INÉDITE
pas , achetez-le , dussiez^vous acheter tous les ouvrages de cet auteur, ce qui est dur! Mais c'est un morceau excellent que cet Essai. Ce doit être le bréviaire de tout jeune homme honnête qui a des idées, de Tesprit, et qui entre dans le monde. Méditez-le, et, si vous le voulez , vous profiterez beaucoup de ce livre pour votre bonheur.
Probablement, mon cher fils, vous passez condamnation sur votre causticité, car vous ne m'en parlez pas dans votre lettre. Je vous appelle mon fils parce que je me sens réellement pour vous la tendresse d'un père, mais qui n'est point aveug^le. Je vois vos petits défauts, mais je vois aussi que si vous voulez faire des efforts, mes vieux conseils peuvent foire de vous un homme vertueux et heureux. Gela m'encourage à vous pédagogiser. Soyez sur, au reste, que je n'y mets pas d'amour-propre, mais l'amitié la plus sincère et le plus vif désir d'y réussir par rapport à vous uniquement.
' Pour en revenir donc au ton pédagog[ue , je vous supplie, mon cher fils, de faire la plus grande attention à votre causticité. C'est un défaut qui ne va point du tout à l'air de votre visage. Vous êtes sérieux et de sangfroid , la causticité ne vous convient pas ; elle deviendrait en vous la marque du mépris la plus caractérisée. Je m'accuse d'avoir été caustique, mais caustique outré ' .
* La spontanéité do ce nouvel aveu et le paragraphe qui éVkïi font reloge de Collé et expliquent bien des endroiu de %o\\ Journal,
On me Fa passé comme ça '. Pourquoi? C'est qu'il y a à parier qu'on d£€lai{p3iait les traits violents qui m'échappaient ou qu'on n'y faisait pas attention , attendu qu'on les croyait la suite d'une jeunesse vive, bouillante, inconsidérée, imprudente et étourdie, d'une g^aieté sans bornes ni frein, et qu'on sentait absolument que cette causticité ne venait nullement de la réflexion , ains ^ du contraire. Il était visible que je n'avais pas dessein de blesser ni d'offenser. On me pardonnait donc des railleries, des sarcasmes, très-gais à la vérité, et qui m'eussent fait des affaires très-sérieuses si j'eusse été^ comme vous, le porteur d'une physionomie sage et tranquille; et Ton m'a dit depuis tout ce que je vous dis là. Ne vous imaginez pas cependant que cela ne m'ait point fiût d'ennemis. J'étais haï très-correctement des sots, et c'est être haX de presque tout le monde. Une société, ou plutôt des sociétés honnêtes et au-dessus de ma sphère , me firent bien vite mettre de l'eau dans mon vin , et* j'ose ici me donner comme une preuve vivante que l'on peut se corriger, jusqu'à un certain point, de la causticité '.
' Expression familière à Collé, qui l'emploie assez somment dans son Journal, Au cas particulier, elle signifie sans doute qu^on lui pardonnait sa causticité comme il s'en rendait coupable, c'est-à-dire sans y attacher d'importance, sans y faire aitentî<m, etc.
^ Ains : Mais. Rabelais.
' On voit qu'il a oublié ce qu'il vient de dire dans ce même paragraphe, où il ne flatte pas trop son prochain. Enfiint terrible que ce Collé, qui, pour nous prouver qu'il est devenu sage, nons fait de nouvelles malices?
96 GORRëSPONDàINCE INËDITE
Je veux encore, mon fils, vons rebattre : que ce n'est point un prurit de morale, une démangeaison de faire de l'esprit et une lettre bien écrite qui me font vous <lire ces vérités; c'est un amour vraiment paternel, c'est l'envie démesurée que vous profitiez de mes leçons et de mes fautes, qui me dictent tout ce que mon cœur vous dit là. Je désire passionnément , non que cela vous amuse, mais que cela vous serve. Et quand? Tout à l'heure. Je veux que dès aujourd'hui vous vous mettiez vous-même à vos trousses, et que vous vous poursuiviez sur vos défauts. Montaigne dit que l'éducation doit être en action, que ce n'est point assez de donner des préceptes, qu'il faut encore les faire mettre à exécution. Horace, d'un autre côté, n'entend pas qu'on diffère la çuration des maux de l'àme. Si vous avez mal aux yeux^ dit-il, vous vous hâtez de le faire disparaître.
Quae laedunt ocnlos, fcstinas demerc : si qiiid Est animum, diffbrs curandi tempus, in annum. Dimidium facti, qui cœpit habet : sapera aude' Incipe ! Qui recte vivendi prorogat horam , Rusticus expectat dum defluat amnis : at ille Labitur, et labetur in omne volubilis œvum.
C'est à vous à présent, mon cher ami, à voir le parti que vous pouvez tirer de mes radotages. Ils doivent vous occasionner des réflexions, et c'est d'après vos réflexions et le coup d'oeil que je vous oblige de jeter sur vous-même, que vous devez vous mettre en action.
Je ne me dédis pas de ce que je vous ai écrit : a qu'on n'était point obligé d'être amusant dans la
» société, etc., etc. Soyons ce que nous sommes, nous » serons bien. Il n'y a que TafFectation d'être ce qu'on » n'est pas qui est insoutenable, etc., etc. »
Quand j'ai dit d'être ce que l'on est, je n'ai entendu autre chose, sinon d'être simple et uni, et de rester dans notre caractère, pourvu qu'il ne soit ni vicieux, ni insupportable aux autres.
Vous terminez votre lettre par un trait de désespéré ; vous décidez que « c'est chercher In pierre philosophale > que de prétendre plaire à tout le monde. » Il n'est pas nécessaire de plaire à tout le monde, mais d'être estimé de tout le monde, de déplaire le moins qu'on peut à ceux dont on ne s'embarrasse pas, et de plaire dans les sociétés où l'on vit habituellement, que l'on aime et que l'on estime. Je soutiens, au reste, que je vous ai trouvé cette pierre philosophale dans la pratique de la maxime : Oubliezrvous vous-même continuellement, etc. Il est impossible que, si vous mettiez à exécution cette maxime et ses dépendances , sans jamais y déro^^er, vous ne vous fassiez pas estimer, aimer, et même adorer dans toutes les sociétés généralement quelconques.
J'avais oublié de vous dire , dans ma dernière lettre , mon ami, que M. Ghoquet m'était venu voir et qu'il ne m'avoit point trouvé. Je vous dis dans celle-ci qu'il est revenu, sans avoir pu me rencontrer; que j'ignore où il est logé à Paris, que je l'eusse prié à diner si je l'avais pu voir, et que je ne sais s'il est retourné à Soissons. Il a Ut>uvé ma femme, qui n'a causé avec lui que peu de
moments. Nous avons cru qu'il reviendrait : nous Tattendons encore.
J'ai garde, pour le dernier article de ma réponse, celui de l'amour-propre. Vous me demandez des éclaircissements sur cet objet, et vous me dites : « Vous mv. » persécutez bien fort au sujet de l'amour- propre; je » n'y entends pas malice ; je sais seulement que l'amour- » propre est un défaut , comme l'humilité est une » vertu, etc., etc. Quels en sont les signes? La vanité, 9 l'orgueil, la hauteur, ces trois défauts font-ils bande » à part ou marchent- ils toujours de compagnie avec » lui? etc., etc. C'est une hydre difficile à détruire. » L'humilité coupe d'un seul coup ces cent tètes ; mais » c'est une vertu fort aisée à pratiquer à un solitaire. •
Je vais faire une courte réponse à cet extrait de votre lettre, et je serai très-long sur cette matière, d'où dépend le bonheur de la vie des hommes.
1^ Je ne vous persécute point, mon cher fils, terme impropre au moins. Je veux vous faire part de mes lumières et de mon expérience, dont je désire vivement que vous profitiez. Mon intention est droite et pure : c'est celle d'un père tendre qui vous dit ou croit vous dire la vérité. Je ne mets aucun amour-propre à vous la dire; je n'y cherche que votre utilité, uniquement.
2® Autre terme impropre : ThumiUté est une vertu chrétienne, la modestie est une vertu sociale et d*un honune du monde.
3^ La vanité, l'orgueil, la hauteur, sont des sortes
d'amour-propre, qui a encore bien d'autres branches, comme je vous le dirai plus en détail.
Enfin, l'amour-propre est indestructible. II est question seulement de le bien diriger. Il est aussi impossible de détruire l'amour- propre que l'amour de soi-même.
Ceci répondu en bref, j'entre en matière. Ne vous attendez pas, mon cher enfant, que je la traite à fond ; il faudrait des volumfes. Je vais l'effleurer seulement. Nous en parlerons toute notre vie dans nos lettres si vous voulez, et nous ne l'épuiserons jamais. On n'en saurait trop parler. Je soutiens et j'ai éprouvé que c!est l'amour-propre , bien ou mal diri;;é , qui fait le bonheur ou le malheur de notre âme. Pour nous bien entendre , conunençons par définir.
J'appellerai donc l'amour de soi-même (que les anciens nommaient pkilantù, et sous laquelle dénomination ils comprenaient aussi , à ce que je crois , l'amour-propre) , j'appellerai, dis-je, amour de soi-même tout ce qui regarde le physique, comme la conservation de nos biens, de notre santé, etc., et j'appellerai amour-propre tout ce qui tient au moral, comme notre bon sens, notre esprit, nos agréments, nos talents, notre génie, etc., etc.
Dieu nous a imprimé ces deux amours, qui au fond n'en font qu'un, comme un principe nécessaire à notre eustence. Il est indispensable que nous nous aimions noua-mémes, plutôt que tout autre individu. Il est impos* sible de nous arracher à ce sentiment et de nous détacber de nous-mêmes. Je dirai même ici, en passant,
que tout homme qui est parvenu au point de se détacher de lui-même ne peut être qu'un gredin, et je citerai pour exemple notre cousin le banqueroutier. Deserere seipsum, turpissimum est.
Cehi posé comme incontestable, il s*açit donc de tourner notre amour-propre du côté du bien et des choses honnêtes, en se mettant à bien remplir ses devoirs, à commencer par celui de citoyen, de fils, de père, de mari, d'atni, de bienfaiteur, etc., etc. L'amourpropre devient alors le germe de toutes les vertus sociales en le portant à faire valoir l'esprit des autres , à cacher le sien, etc.; il devient le principe de l'amabilité; il nous fait adorer, etc.
L'homme, au contraire, qui ne donnera de direction à son amour^propre que du côté de la vanité, sera injuste et ridicule. Un g^rand seigneur, par exemple, qui, rempli de lui-même et de ses aïeux, ne voudra tirer son lustre que de sa naissance, qui en voudra prendre le droit de mépriser et de vexer le bourgeois et le paysan, et qui n'aura d'autre conversation que sa généalogie, sera aussi inhumain qu'il sera ridicule. Il commettra des injustices et même des crimes contre ses inférieurs, car Tamour-propre peut être la source de mauvaises actions comme il l'est des bonnes. Si cela ne va pas jusque4ày ce grand seigneur sera du moins très-fier, très- vain, très-haut, très-glorieux et très-ridicule. Voilà, mon cher ami, un des mauvais effets de l'amour- propre mal dirigé.
Parcourez tous les états, vous trouverez pareillement.
tout au moins, le ridicule dans ceux qui n'auront point un amour-propre désordonné, je veux dire odieux et nuisible. Ce seront des militaires qui vous raconteront leurs batailles et leurs combats singuliers, des magistrats qui parleront de la sûreté de leur coup d'œil dans l'examen d'un procès , des médecins qui ne finiront pas sur les cures qu'ils ont opérées ; des poètes , sur les vers qu'ils viennent de faire, des petits maîtres, sur les conquêtes qu'ils feront. Vous rencontrerez sur votre chemin une quantité de petites prétentions à l'esprit, au raisonnement, à la philosophie, etc.
Tous ces amours-propres si ridicules, et quelquefois incommodes et nuisibles à la société, ont une origine qui leur est conunune : c'est la trop grande estime que Von fait de soi. Si chacun voulait bien compter avec soi-même et s'apprécier ce qu'il vaut, la société deviendrait mille fois plus douce et plus aimable. Je crois vous avoir dit qu'après avoir fait le calcul de sa raison et de son esprit , il fallait en rabattre les trois quarts, et croire après que le public rabattra encore les deux tiers du quart que nous nous adjugeons, tant nous sonunes aveugles sur notre compte. Nos prétentions ii l'esprit sont toujours trop étendues; que notre raison et notre jugement nous servent à les borner sans relâche; attachons*nous surtout au bon sens. Le bon sens fait notre bonheur, l'esprit l'amusement des autres.
Je vais encore me donner pour exemple au sujet de l'umour-proprc.
J'ai eu quelque petit talent pour composer des comé-
dies. Je me suis scruté sur la force de ce talent; j'ai ' ensuite évalué ce qu'était, en lui-même, ce talent inutile. Il y a quatre à cinq ans que j'ai fait un morceau sur ce sujet. Je vais me donner la peine de le copier, je vous l'enverrai d'ici à huit jours, et je le ferai contre-sig^ner. Vous n'en donnerez copie à qui que ce soit dans la nature. J'enfjage à cela votre probité*. Vous ne répondrez à la présente que huit jours après l'avoir reçue. J'exige encore cela de vous, mon très-cher enftint.
Vous me marquez que vous m'auriez écrit plus tôt, etc., et je me plains, moi, de ce que vous me répondez trop tôt. Vous ne vous donnez pas le temps de laisser mûrir vos idées. Dans un commerce de lettre» aussi profitable pour vous que peut l'être le mien, si vous le voulez, voici comme je vous conseillerais de vous y prendre : « Avoir toujours une lettre pour moi • commencée, et ne l'achever qu'en quatre, cinq et » six jours •— celle que je vous écris m'en a coûté » plusieurs; — m'écrire très -fin, serrer votre écriture, » et me faire de très«longues lettres. «
J'exige de vous, d'ailleurs, de bannir de plates cérë» monies , de ne plus mettre en vedette : « Monsieur et n cher cousin , » et de commencer votre lettre aussi haut que je commence les miennes. « Appelez-moi mon ami , » mon cher Rosny *.'» Je ne suis qu'un très-plat Henri IV^
* Voyez plus loin ce curieux document, espèce d'examen de conscience, intitulé : Epanchemenl de t amour-propre,
' Mot que Collé lui-même met dans la bouche de Henri IV s'adressant k Sully. Voyez la Partie de chasse, acte I, scène vi»
et TOUS qu'un pauvre Sully; mais je suis très-bien votre iuni, et votre ami le plus tendre.
Je reviens, mon cher fils, à quelques petits endroits de cette lettre où j'ai dit : « Je ne mets point d*amour- 0 propre, etc. » Il paraîtrait que ces endroits-là contrediraient celui où j'assure affirmativement, ce qui est vrai, «que Tamour-propre est indestructible dans les hommes. » Cela signifie seulement que ce n'est point pour briller par vanité, etc. Je déclare, au contraire, ici, que c'est par amour- propre , mais bien dirigé, bien ordonné , et par un motif noble et pur, que je me suis donné la peine de vous écrire cette énorme lettre. Je mets mon amour-propre à vous rendre un bon sujet , à vous rendre heureux , parce que je trouve en vous de l'étofiFe pour cela. Cet amour-propre vient de mon âme et de ma tendresse pour vous. Je ne vous en demande pas d'autre reconnaissance que d'avancer de plus en plus dans le chemin de la vertu ; que de vous voir faire des eflbrts pour vous rendre plus sociable et plus aimable; enfin , de vous savoir plus appliqué que jamais à votre métier, et à la noble ambition de remplir par goût tous vos devoirs. Mêlez un peu de belles-lettres à tout cela , et je me trouverai récompensé du zèle et du travail que je mets à vous rendre meilleur. Je vous embrasse de tout mon cœur.
LETTRE Xlir.
Ce samedi, 3 février 1776.
J*ai, mon cher fils, défini, dans ma dernière, Tamour^ propro; j'ai disserté sur ce mouvement de l'àme qu'on ne peut détruire, qu'il ne faut pas détruire, mais qu'il faut bien diriger et cacher aux autres le plus qu'il est possible. Je joins, aujourd'hui, l'exemple aux préceptes; c'est à vous, mon ami, à voir et à discerner ce qui peut vous servir et vous être utile dans tous ces bavardages-là. C'est à vous à vous faire l'appUcation de ces remèdes contre vous-même, contre vos prétentions à l'esprit, si vous en fieutes paraître de trop grandes; contre votre causticité, qui rabaisse celle des autres, et qui ne peut venir que de l'estime singulière et peut-être trop forte tpie vous fiùtes de vous-même, du trop peu de cas que vous paraissez faire de l'esprit de quelques personnes; vous dire, à ce dernier égard, qu'il y aurait plus d'humanité et d'équité à vous faire pardonner par les sots l'esprit que vous avez, que de vous moquer d'eux piurce qu'ils en manquent; enfin, de réfléchir sur votre taciturnité, qui ne peut être que la suite du mépris que vous avez pour ces gens-là, et de la haute idée que
* Cette lettre, qui a été détachée de la présente collection, appartient à M. Gaston La Caille > à rohligeanœ duquel nous en devons la couiuiuuicatioa.
vous avez conçue de votre mérite, etc. , etc. Je regarde ce fonds d*orgueiI non pas comme vous appartenant, mais comme un emprunt étranger que vous avez fait jadis à ce Rousseau, à ce Satanas plein de superbe et à ses complices dans la philosophie moderne. Rendez-lui ce qui vous en reste; dépouillez-vous-en le plus que vous pourrez et le plus promptement. Ce fonds d'une vanité diabolique et insociable n'est fait que pour ces animaux sauvages-là ! Il ne convient pas à Votre belle âme et à la justesse de votre esprit.
J'ai vu M. Puissant : tout ira bien; attendons encore six ou sept mois. J'ai été voir votre ami, qui demeure au collège Mazarin, chez M. Riballier', qui en est le grand maitre. Ce docteur est son oncle, et vous êtes, à à ce qu'il parait, son grand ami. Il m'a dit beaucoup de bien de vous : c'est à cause de cela que je l'ai prié à diner chez moi.