LETTRE XL
À Grignon, le 27 juin 1780.
Vraiment , mon fils , madame votre mère et moi nous avons été trèsH^ontents de votre lettre du 1 7 de ce mois. Elle est pleine de tendresse et de sentiment, que nous vous rendons bien tous les deux. Ma femme me charge de vous donner sa bénédiction , et moi je vous l'allonge
Comme un vieux évêque routier, Et qui s'entend à son métier.
Plaisanterie à part (si c'en est là une), nous avons été touchés et attendris, ma femme et moi, des choses obli- {jeantes que vous nous dites, et du ton de vérité avec lequel vous nous les dites. Nos cœurs sont faits pour sentir le prix de ces témoignages de votre amitié. Vous pouvez être assuré de la notre ; nous ajoutons que vous la méritez. Je ne m'étenchai pas davantage aujourd'hui sur cet article, car sachez que si je le voulais, je n'en finirais pas : mon âme serait inépuisable sur ce sujet.
Je passe à la réponse que je vous dois. Je les fais toujours très-exactes, moi qui vous parle; je ne vous ressemble pas. Vous ne répondez pas à chacun des articles : vous en omettez (piehjuefois. Par exemple, cette fois-ci, vous ne me remerciez point de mes vers latins, que mon amitié ne donne qu à vous. Mon cœur d'abord est sensible à ce défaut d'attention ; puis, vient après mon amour-propre, cpii endève et regrette de vous les avoir envoyés. Dans ce (l(?rnier cas, figurez-vous qu'un poêle est comme une feunne qui se met en posture {)our recevoir un compliment et (|ui n'obtient rien. N'allez pas jouer ce tour-là à d'autres auteurs, si vous en rencontrez : ils ne vous pardonneraient de leur vie. Vous êtes tombé, heureusement pour vous, sur mie vanité qui est accommodante, et bonhomme comme moi.
Mais, mon cher enfant, une chose plus essentielle et que je crois vous avoir dite plus d'une fois dans le temp^ <pie j'étais et me portais pour être votre pédant : c'est <pie dans une lettre d'affaires rien n'est plus nécessaire (pie d'avoir toujours (icvant les veux celle i\ lacpielle
on répond; et encore faut-il avant que de mettre le M J'ai rhonneur d'être, etc. » , relire d'un bout à l'autre la lettre à laquelle vous répondez, pour voua assurer que vous n'avez rien oublié d'important. C'est la méthode que j'ai toujours suivie, et dont je me suis bien trouvé, et souvent, attendu que j'étais très-vif et très^ounli. Pardon de cette pédagogie. Toujours souvient à Robin de ses Jlûies^ et moi, Chariot, j'ai peine à renoncer à ma férule, quoique vous me disiez comme Juvénal : « Manum ferulœ subduximus, »
Autre menu péché d'omission pareil 'à celui dont la reprise de ma pédanterie vous fait encore un gros reproche : c'est que vous ne me pariez point, mon cher pupille émancipé, du pays de la Limagne où vous me marquez que vous allez faire une pointe. Faites votre acte de contrition pour toutes ces peccadilles. Permettez-moi dévotement de ne plus y retomber. Et ego 4e ahsolvo.
Passons , mon jeune ami , aux consolations que vous donnez à votre vieux ami. Elles sont très^sensées et trèshonnétes pour moi. Je les ai déjà senties avant qtie vous me les rappeliez. Ce n'est point assez que d'être heureux : il faut encore sentir qu'on l'est, et c'est ce que j'éprouve habituellement avec la femme que le ciel m'a donnée, et qui est presque entièrement la source de mon bonheur. Je ne regarde que comme des accessoires (essentiels à la vérité à ma félicité) et Taisance des biens et la petite considération personnelle dont je jouis, ainsi que ma moitié. Il m'est bien doux cependant, sur
* Voyez la note 2 au bas de la page 184.
la fin de notre vie, d'être reg^ardés par les autres comme de bonnes et honnêtes gens, et des gens qui ne manquent pas d'esprit. Nous nous préparons tout doucement à mourir en odeur de probité. Mais la vue de notre fin ne nous attriste pas.
Quant au paiement des travaux du poëte , mon cher enfant, je crois et je croirai toujcmrs, quoi que vous en disiez, qu'on ne lui en doit point. J'en mériterais autant que cet homme adroit qui soufflait dextrement des pois avec une sarbacane, et auquel, pour sa récompense, un roi en fit donner un boisseau. Ce sont, je vous le répète, les travaux utiles à la société auxquels on doit un salaire , et non pas à des niaiseries qui ne servent à rien ' . Dans le temps où je pensais à être auteur comme
* Malherbe disait qu^un poëte n'était pas plus utile à la société qu'un joueur de quilles, et Lamotte-IIoudard couiparait plaisamment les plus grands versificateurs u à des charlan tans qui font passer des grains de millet par le trou d'une n aiguille, sans avoir d'autre mérite que celui de la difficulté n vaincue » . Nous croyons que Malherbe et Lamotte-Uoudard, ainsi que Collé lui-même, eussent été bien attrapés si on les avait pris au mot. Du reste, J. J. Rousseau les met tous d'accord en allant plus loin qu'eux; il ose s'attaquer au docte Corps académique tout entier : u J'estime, moi, les paysans de Montmorency des membres plus utiles k la société que tous ces tas de désœuvrés payés de la graisse du peuple pour aller six fois la semaine bavarder dans une Académie. » — Toutes ces opinions sont prises a un point de vue trop exclusif. Dans une mesui*e subordonnée à l'étendue i*espective de leur esprit, les poètes et les écrivains exercent le sacerdoce de l'art, et celui-ci a toujours été un des éléments néc^essairos et puissants de la civilisation.
tt in'aller noyer, dès ce temps-la, et depuis, j'ai toujours été et je serai toujours du sentiment du divin philosophe Molière :
u Leur savoir à la France est beaucoup nécessaire,^ n Et des livres qu'ils font la cour a bien affaire. » Il semble à trois gredins, dans leur petit cerveau, •» Que pour être imprimés et reliés en veau, etc. *. »
Lisez le reste de cette tirade.
Me voilà arrivé, mon cher fils, à la petite dissertation que vous faites sur ce que je vous ai écrit qu*on naissait philosophe, ainsi que l'on naissait poète. Elle est pleine de raison; j'y trouve, de plus, de la sag^acité et de l'esprit. Je vous fais mon compliment sincère de ce que vous aimez Horace.
(Test avoir profité que de savoir s'y plaire '.
La question que vous discutez si bien revient a la grande question sur la liberté de l'homme. Je n'entrerai pas dans un grand détail là-dessus. C'est se jeter dans un labyrinthe où nos théologiens, qui se flattent d'avoir un fil pour en sortir, s'égarent comme les autres moralistes laïques. Le libre arbitre que Dieu laisse aux hoaimes parait à quelques-uns d'entre eux une espèce de tire-laisse '.
Au reste , je conviens avec vous que , surtout dans la jeunesse, il est possible de se corriger de beaucoup de
* Les Femmes savantes, acte l\\ scène ui. ^ Boilean, jirt poétique , cbant m.
' AppAt, feux espoir qu'on donne.
li« CORRESPONDANCE INÉDITE
défauts, et de se travailler soi-même. Socrate, s*il n'a pas menti, a assuré qu'il était né vicieux et méchant; et, si ce qu'il a dit est exactement vrai, c'est un exemple bien encourageant, puisqu'il est devenu le plus vertueux des hommes.
Nous vous remercions, ma femme et moi, du détail que vous nous faites sur M. du Mirât et sur sa famille. Elle le connaît plus que moi. Il a voulu l'épouser, mais je l'avais gagné de vitesse. Nous savions son alliance avec ce maraud d'abbé Terray.
Toute la famille , mon cher cousin , de laquelle vous déclarez ma femme le chef, sans me fâcher, vous fait mille et mille tendres amitiés. C'est une galanterie française que cette manière de proclamation et d'intronisation que vous faites là dans notre famille. Quoique détrôné, je vous la passe, parce que j'aime de tout mon cœur V usurpatrice. Je vais vous le prouver par les derniers vers que j'ai faits pour elle, dans la temps que tous les poètes de Paris en faisaient pour l'Empereur dans son voyage ici ' . Gomme vous voilà grand garçoo et tout élevé actuellement, je vous glisserai quelquefois dans mes lettres quelque&-unes de mes courtes et anciennes folies. Cela égayera pour vous mes épitres, et j'y goûterai, moi, le plaisir du memmisse juvai et de l'égoïsme. Je vous recommande aussi de me parler de vous : car, dans le fond , quel est le charme secret des lettres des amants et des amis? C'est qu'ils parlent ton-
' Joseph II, empereur d'Allemagne, frère <le Marie^Antoinette, reine de France. Né en I74I, mort en 1790.
jours d'eux-mêmes. Cela posé et avoué de bonne foi, voici mes vers :