LETTRE XLII
Ce II septembre 1780.
Il n'est pas possible , mon cher ami , que tous n*ayez jamais rencontré chez moi M. Tabbé Thomas. C'est un petit homme à quatre pieds et demi de terre. Quoique habitué à porter le rabat, il n'a jamais voulu entrer dans les ordres; il est pourtant fort éloigné du désordre : mais il n'a pu souffirir un sacrement qui le privait d'un autre. Il aime moins l'ordre que le mariage. Quoique sage et pieux, il n'a point voulu renoncer aux femmes. Son état de précepteur l'appelait à l'ordination ; des bénéfices sont la récompense la plus aisée et la plus sûre que puissent espérer les instituteurs de la jeunesse; je lui ai mis sous les yeux plus d'une fois cette perspective : il n'a jamais pu s'y prêter, et de là j'ai conclu que ce galant homme était soumis aux appétits de la chair comme un autre, quoiqu'il n'eût ni taille haute ni épaules larges ; mais vous savez que l'amour a dit : Sunt muliœ mansiones in domo mea.
Au reste, c'est un très-honnéte homme qui a du caractère, des mœurs et des principes, et pour lequel j'ai beaucoup d'estime et un peu d'amitié. Il a le sens droit, point d'esprit, nul talent, excepté celui de l'éducation ' . 11 sait se faire aimer et craindre de ses écoliers; une instruction commune, mais bonne. Vous connaissez
* C'est-à-dire de l'enseignement.
actuellement Tabbé Thomas, quelque obstiné que vous soyez à ne le pas connaître. Je sais que vous vous en seriez passé à men^eille; je sais que j'aurais pu me passer, moi , de ce bavardage inutile et ridicule sur un homme qui vous est inconnu ; mais je sais aussi que des lettres comme les nôtres sont une espèce de conversation où Ton cause de ce qui se présente et de ce dont l'esprit est occupé pour le moment, et le mien Test, à présent, du hasard heureux qui a procuré à notre abbé une éducation qui lui assure par acte une pension viagère, s'il finit cette éducation.
Cette parlerie, mon cher élève, sur un homme qui vous est inconnu est sûrement une bêtise dans une lettre ordinaire. Je le sens, mais je suis bien aise de m'y être laissé aller pour vous être un exemple du peu de soin qu'on doit prendre dans une lettre de la nature de celle-ci. En général, il en est du style épistolaire comme de l'éloquence : il faut savoir à qui l'on parle , de quoi l'on parle, et parler suivant son caractère. Le père Rapin, dans ce qu'il a écrit sur l'éloquence, y a dit de .très-bonnes choses, et que l'on peut appliquer à beaucoup d'autres qu'il n'a pas traitées '.
Malgré toutes les bonnes raisons que vous me donnez pour faire des brouillons de lettres, je reste dans mon sentiment, et je vous conseillerai, encore et toujours, de
* Rapin (René), jésuite, né à Tours en 1621 , mort à Paris en 1687. On a de lui, entre autres ouvrages remarquables, des Réflexions sur Téloquence, sur la poésie, sur l'histoire et la philosophie.
vous déshabituer de cette façon d'écrire, petit à petit. J'en excepte les lettres d'affaires et celles qui exigent de la réflexion , et même celles que vous écrivez à des gens fort au-dessus de vous. Quant aux familières, accoutumez-vous à les écrire tout d'un jet. Monsieur votre oncle écrit très-a^éablement et a une manière facile; mais je n'eusse jamais pensé qu'il perdit son temps à modeler ses lettres. J'ai eu, comme lui, dès ma plus tendre jeunesse, des prétentions, j'ai eu, comme lui, la gale de l'esprit ; mais je n'ai pas attendu qu'elle îùt tombée pour arranger des lettres. Je ne me rappelle pas, depuis l'âge de quinze ans, en avoir jamais fait une esquisse, à moins qu'elles ne fussent en vers. Voiture ' était bel esprit de profession; d'ailleurs il écrivait à des grands, ses lettres n'étaient pas des lettres : c'étaient des compositions. Je sens, au reste, tout le prix de votre bonne foi et de votre candeur dans la définition cruelle que vous faites de votre esprit. Vous en avez, ainsi que de la légèreté agréable parfois; mais vous êtes trop sévère à vous-même : je vous le dis avec la même bonne foi et la même candeur. Je vous proteste que ce ne sont point de vains compliments. Vous êtes, mon cher enfant, de ces gens timides qu'on est sur de ne point gâter en les rassurant; au contraire, vous avez besoin que l'on combatte votre timidité. Ayez meilleure opinion de vous-même : c'est moi qui vous le dis, et sans adulation.
* Voiture (Vincent), né en 1598, mort en I6i8. L'abus de Fesprit et la recherche puérile déparent ses Lettres, qui du reste ont une juste célébrité.
Ma femme a ri; elle aime à la folie Totre sincérité; elle trouve y comme moi, que cette naïve peinture de soi-même ne peot partir qoe d*une âme honnête et d'un bon esprit. Allez , mon enfant, il vaut mieux mille fois que le bel esprit.
C'est ce bon esprit, mon cher ami, qui vous a fait parler aussi sensément que vous le faites sur votre mariage. Nous trouvons, comme vous, que vous n'aves pas besoin « d* épouser une direction » . Vous êtes au-dessus de cela par votre instruction dans votre métier et par v«tre mérite personnel, présent et fîitnr. In tuam er^ù sétUentiam descende. Je ne parlerai que cet hiver à MM. de Saint- Amand et Puissant, surtout à ce dernier. Noos sonomes entièrement, ma femme et moi, de votre avis sur tout ce que vous dites là<-dessus. Cela est vu avec toute la justesse d'esprit possible. J'y ajoute une réflexion seulement. C'est qu'allant à la direction de voire propre vol, et sans le secours des protections, et q«' ayant d'ailleurs mille écns de rente de patrimoine, par conséquent pouvant vous passer, pour vivre, du revenu d'une dot, vous pourriez épouser une fiUe qui n'en a point ou peu , et fiûre un mariage avantageux et tvès-^vantageux pour vos enfants par des e^érances et des assurances de grandes successions à venir, stipulées dans votre contrat de mariage. Marquez -moi si cette idée vous rit.
Je reçois, mon fils, vos compliments sur mes deux pièces, sans faire trop le modeste et l'hypocrite, et croyant les mériter jusqu'à un certain point; mais je
reste toujours dans mon sentiment quant au peu d'utilité dont les poètes sont à Ja société. Ce n*est pas que je voulusse troquer mon état contre celui d'un fermier général très-riche , au moins ! Les lettres sont l'occupation et la consolation de ma vieillesse. La connaissance la plus profonde des droits du roi de France ne m'amuserait pas autant que mes lectures journalières de Virgile, d'Horace, d'Ovide, de Plante et de Térenoe; et je les estime plus que toutes les richesses qu'a données le bail de Pierre CarUer ^
Quant à mes chansons, mon cher fils, dont vous tirez une citation , vous me grattez où il me démange , puisqu'à mon âge je viens de faire encore un vaudeville qu'on a trouvé passable; mais je ne le trouve qu'à mi^sucre d'ordures, et il ne vaut pas et ne doit pas valoir ceux de
' Quelle chaleur! quel saint enthousiasme! £t combien de tels sentiments devaient profiter aux lettres! Certes, notre siède l'emporte sur son aîné sons bien des rapports, mais il aurait beaucoup à apprendre de lui pour le culte désintéressé des choses littéraires. £t puis, comme le plus petit chansonnier connaissait ses auteurs! On se voile la face quand on songe à quel degré le niveau classique est descendu. Pour quelques esprits privilégiés, nourris de la moelle des anciens et qui poursuivent vaillamment leur tâche, combien d'écrivains vides et poussifs, de petits auteurs qui enflent leur voix au départ et qui tombent bientôt épuisés sur la route, firate de provisions, c'est-à-dire d'instruction première! Nos devanciers apprenaient avant d'écrire, nous écrivons avant d'avoir appris, même parfois avant d'avoir pensé. C'est surtout la critique contemporaine qui présente un étrange tableau! Nous nous proposons d'en parler ailleurs avec quelque éceadiie.
mon bon temps, si tant est que j'en aie eu un. Au reste, je vous dirai à Toreille mon secret comme à un ami : c'est que la base du vaudeville est la gravelure, sans laquelle il n'y a point de gaieté. Mais il faut un Toile fin , délicat, transparent et {p*acieux, sans quoi l'on n'est que dégoûtant. Je joins ici le vaudeville septuagénaire.
Enfin, mon ami, pour que vous trouviez réponse à tous les articles de votre lettre, je finirai cette longue causerie par vous dire que je crois que dans la nouvelle salle, le parterre sera assis; que je crois, comme vous, les tragiques détestables, les comédiens comiques plus naturels que de mon temps; que je ne crois point du tout les vers de de Belloy si mauvais que ceux d'autres auteurs qui font des vers de sentiment. Si ce poète n'avait pas voulu singer Voltaire, dans sa poésie descriptive, et n'avait pas eu la prétention de nous peindre la mine, la bombe, etc., etc.; s'il avait moins donné dans les tirades et su s'en tenir aux vers de sentiment pour lesquels il avait du talent, sa réputation serait fort au-dessus de ce qu'elle est.
A l'égard de l'art dramatique et de sa décadence , je vous dirai , peut-être en vieillard , que la corruption des mœurs entraîne nécessairement la corniption du goût, et finalement la chute de tous les arts agréables. Vous êtes jeunes, messieurs, vous verrez tous ces décombres. Quocirca vivite^ fortes ! Fortiaque, adversîs, opponiêt pectora rébus.
Vous direz un jour à vos petits-enfants, quand ils auront passé vingt-cinq ans : Collé était votre parent; il
m aimait, et j'ai encore, dans mes papiers de famille et de sa ndain, un vaudeville qu'il fit dans sa soixante-douzième année, et qu'il m'adressa à Roanne, où j'étais alors contrôleur général des fermes.