‹ Correspondance inédite de ColléChapitre 44 sur 100 · LETTRE XLI · texte numérisé non relu

LETTRE XLI

Ce 7 août 1780.

C'est, mon cher ami, à vous seul que vous devez les bonnes qualités que vous avez et à votre sensibilité, et non aux principes que j'ai taché de vous inspirer. On a

beau parler sur le jeu à ceux qui n'en ont point Tesprit, vous ne les ferez jamais jouer, même médiocrement; mais quand on trouve un sujet qui a des dispositions , on lui aide à développer et à arranger les dons qu'il a reçus de la nature; on lui abrège le chemin, mais à la longue il y serait venu de lui-même.

De cinq ou six jeunes gens au moins que depuis vingt à vingt-cinq ans j'ai pédagogisés gaiement et sérieusement, vous êtes* le seul, avec le petit abbé Thomas, qui ayez profité de mes bonnes intentions, et je vous dirai ici, par parenthèse, que ce dernier, qui est une honnête créature, vient d*avoir, dans la fin du mois dernier, du pain assuré. Le comte Louis de Durfort vient de lui confier l'éducation de son fils. H a fait un traité avec M. l'abbé Thomas, par lequel il s'engage à douze cents livres de rente viagère envers ce galant honune , à la fin de cette éducation. Cet instituteur a véritablement le talent de l'institution , et c'est le seul qu'il ait. Mais ce talent est bien utile et bien respectable, et j'ai toujours pensé que les hommes n'en faisaient pas le cas qu'ils en devraient faire. J'ai toujours regardé cet état comme infiniment supérieur à d'autres états qu'on estime davantage. Si j'en eusse eu le génie et le caractère patient qui doit l'accompagner pour y réussir, je vous jure sur mon Dieu que, né pauvre comme je l'étais, je l'eusse préféré dans ma jeunesse à être le commis d'un financier, comme je l'ai été ' .

* M. de Mculan, receveur général des finances. Voyez ViniroducUon, p. 9.

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C'est d'abondance de cœur, mon £ds, que je me suis laissé aller à cette long^ue difp*ession. Je jouis du bien qui vient d'amyer à ce bon abbé comme s'il m*était anÎTé à moi*méme. D'ailleurs, vous le connaissez un peu; vous devez avoir dîné chez moi avec lui plusieurs fois, et c'est l'excuse de mon cœur trop plein, po«r cette divagation qui vous est étrangère.

Revenons à la réponse que je vous dois. Je vous la dois effectivement, monsieur, par reconnaissance d'avoir aussi bien défendu la cause des poètes. Vous l'avez si vigoureusement soutenue, que vous m'avez presque forcé dans mes retranchements. Le luiton se confessa victus ' . J'avoue que la Fontaine, de qui je dte ce vers, Homère et Virgile, les tragiques grecs. Corneille et Racine, Despréaux et Molière, quelques autres poètes moralistes et philosophes véritables, ont pu être de ({uelque utilité aux hommes; mais moi, cordelier indigne et poète ordurîer du Parnasse *, j'ai feit plus de mal à l'humanité que je ne lui ai été utile. Où diable trouveriez-vous de l'utilité dans mes chansons, mes parades et mon gaillard théâtre de société? Si je m'étais fait notaire, et que je l'eusse été bon , j'aurais du moins

* Citation empruntée à un conte de la Fontaine {La chose impossîbte)y où un pauvre luiton ou lutin , n'ayant pu venir à bout de l'affaire entortillée dont on l'avait chargé, s'écrie : u Je suis victtis, je le confesse, n

' Poète ordurier du Parnasse! Le mot est bon à noter. Mais il va sans dire que Collé l'entendait avec l'indulgence de l'abbé de Yoisenon, qui appelait certaines licences de pensée et de style à^ agréables ordures.

été utile par mes actes. Ainsi, quant à ce qui me regarde, je suis bien loin d'avoir mérité l'aisance dont je jouis.

Par cette raison-là , je persiste en ma thèse : Ce que j*ai fait h'est que fadaise.

J'ai fait plus de mal que de bien , £t me trouve heureux qu'on se taise , Et que quelque censeur chrétien À cet aveu n'ajoute rien.

Vous avez raison , mon cher enfant , sur les vers que j'ai &its pour ma femme, et je reçois, à bras ouverts, l'éloge que vous m'en faites, en en rabattaqt ce qui con* vient ' . Je les aime mieux que mes vers latins , d'aulaat plus que je vous dirai à l'oreille qu'il est bien plus aisé d'en faire de latins que de français. Dans une langue morte, on trouvera très-peu de juges, ou point, de la propriété des mots. Dans notre langue, les femmes mémM s'aperçoivent si vous avez employé le mot propre , ou si vous êtes à côté de l'expression juste et vraie.

Lorsque je vous ai marqué , mon ami , de prendre du temps pour répondre à mes lettres, voici ce que j'entendais par là : c'est que lorsque vous recevez une de mes lettres, vous la lisiez et ne vous pressiez pas d'y répondre ; que vous fassiez vos affaires , et que vous ne préfiériez pas ce léger amusement à des choses qui vous seraient utiles et nécessaires ; enfin , que vous commen» ciez cette réponse dans vos oooments perdus; que vous en écriviez tantôt une demi-page, un autre jour dix

' Assurément il n'en rabattait pas autant qu'en bonne poésie on aurait pu en rabattre.

lignes, trois jours après une page, etc. Mais, de par Dieu ! ou de par Gicëron et tous les épistoliers anciens et modernes ! je n'ai jamais entendu, dû entendre et pu entendre que vous travaillassiez une lettre ! C'est la plus pernicieuse de toutes les méthodes. Il ne fiiut jamais faire de brouillons de lettres. C'est leur ôter leur grâce et le naturel. Il faut écrire tout d'un jet ses difFérents articles. Sans cela, on a toujours l'air géhenne '. On doit d'ailleurs se faire un reproche d'être un chercheur d'esprit. La prétention est la mort du genre épistolaire. L'esprit naturel fuit qui le cherche. Il vaut mieux être commun, ou béte même, naturellement, que d'employer l'art à la composition d'une lettre. L'art en ôte tout l'agrément et la vérité. Cette lettre, par exemple, est commencée, et ne sera finie qu'en plusieurs jours ; après cet article, je la quitte, et je l'achèverai quand il me plaira. Je l'ai déjà laissée deux fois sur mon bureau grignonnois *.

Je reviens à vous, mon cher fils, et j'y reviens toujours avec plaisir. Je vous disais donc que vous êtes un nigaud d'avoir mis cinq jours à m'écrire. J'ai senti le prix de quelques louanges fines et délicates que vous m'y donnez, et que je ne mérite point. Votre lettre est bien, mais je suis sûr qu'elle eût été mieux si vous n'y eussiez pas mis tant de soin et de peine. Chapelle avait raison de dire de ses vers :

* De Géhenne, s, f., enfer, torture, prison. ' Il était alors à Grignon.

Et si je les voulais mieux faire , Je les ferais bien plus mauvais.

A fortiori, si cela est vrai pour les vers , cela l'est bien davantage pour la prose. Gela Test mille fois plus encore pour une lettre, qui doit présenter toujours l'image d'une conversation naturelle et familière.

Je connaissais un peu M. de Rozières. Il passait pour un assez honnête homme; je .ne sais si c'était par la comparaison qu'on faisait de lui à son sacrilège de frère, mais on sait bien que l'abbë Terray était l'improbité personnifiée. Je crois même qu'il tirait vanité de ne la point masquer. Coup de génie ' !

Je ne me souviens plus, mon cher enfant, si vous vous trouviez bien à Paris; mais vous vous déplaisiez à Tournon , vous vous déplaisez a Roanne , et je présume que vous vous déplairez dans l'endroit où l'on vous placera, encore mieux, etc. Voulez- vous qu'en conséquence de

* Terray (Fabbé Jos. Ma.), néà Roin en 1715, mort en 1778. Contrôleur des finances (1769). 11 discrédita TËtat par ses banqueroutes, ses édits fiscaux, ses monopoles, ce qui ne rempéclia pas d^étre nommé intendant général des bâtiments et directeur des beaux-arts; il ne perdit son portefeuille qu'en 177-i. Les recueils du temps fourmillent d'épig^rammes et de chansons contre Tabbé Terray, qui , à l'exemple du cardinal Mazarin, avait Thabitude de répondre par des plaisanteries aux traits de la malignité publique, u Ils chantent : ils ^ paieront, » disait Mazarin. u 11 faut au moins les laisser <) crier, puisqu'on les écôrrhe, » disait l'abbé Terray. Pour avoir une idée des quolibets qui coururent sur son compte, il faut lire les curieux Mémoires qui ont été publiés sous son nom par Goquereau ; 1778, 2 vol. in-8''.

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votre caractère , je hasarde mes conjectures et mes conseils sur ces déplaîsances? Vous y consentez? Eh bien, je vais risquer le paquet.

Avec des passions douces, né comme vous Têtes pour une vie tranquille, indolent sans être paresseux, aimant la retraite sans être sauvage absolument, sans.beaucoup de tempérament , mais point eunuque , à la rigueur vos déplaisances et vos inquiétudes pourraient bien venir du désir que vous auriez de vous marier et de passer vos jours avec une fenune estimable qui ferait votre bonheur, et que vous tâcheriez de rendre tout doucement heureuse. Si j*ai deviné à peu près, voici Tavis que j'aurais à vous donner. A votre place, je m'ouvrirais sur cela à M. de Saint-Amand. Je lui -ferais cette très-honnéte confession. Je lui dirais au juste le montant de mon bien et mes espérances, et je le prierais de me procurer une excellente direction et une bonne femme. Hasard à la blanque pour une bonne femme ' ! Là-dessus on ne peut répondre de rien. Tontes les fois qu'on fait un mariage comme tout le monde les [fait, il est rare d'en pouvoir faire d'autres que ceux où Ton marie du bien avec du bien, et sans que lès futurs se connaissent. J'appelle ces unions générales : des ventes de corps pardevant notaire. Sur un million d'hommes, il ne s'en trouve peut-être pas trois qui se marient par choix comme nous nous soounes épousés ma femme et moi. Cependant, comme il y a un dieu pour les ivrognes^

* Jeu de hasard en loterie, au moyen de feuillets noirs et blancs.

€lit-K>n, je croirais qu'il y en a un aussi pour ces « ventes de corps » , puisqu'on en voit plusieurs fort bien réussir. Au reste, je pense qu'un mari raisonnable et qui a d'excellents procédés envers sa femme doit, en général, la rendne raisonnable comme lui. L'expérience m'a fait voir que le dérangement des neuf dixièmes des ménages venait des torts des maris, qui, communément, font les premières hostilités ' .

J'ai laissé aller ma plume à ce commérage. Je vois bien qu'il est long, et si j'étais civil, je devrais finir par des excuses.

Actuellement, mon pauvre patient que j'ai fait souffrir par une réponse bien large , bien longue et doublée de même, il est juste, raisonnable et salutaire : vere dignum et justum est, sequum et salutare, de finir par quelques broutilles de nouvelles littéraires, pour vous

* Les mœurs conjugales s'étaient évidemment améliorées, et il eût été assez facile de reconnaître alors qui avait oom* mencé les hostilités, du mari ou de la femme; mais cette distinction eût été impossible quelques années auparavant : car les deux époux s'évertuaient à qui prendrait l'initiative; et voici ce que raconte un courtisan , historien assez digne de foi lorsqu'il ne parle pas de lui : « ... Les hommes n'étaient n occupés qu'à augmenter authentiquemcnt la liste de leurs

V maltresses, et les femmes à s'enlever leurs amants avec » publicité. Les maris ne vivaient point avec leurs femmes. » Logeant ensemble, jamais ils ne se voyaient, jamais on ne les » rencontrait dans la même voiture, jamais on ne les trouvait "dans la même maison... Avoir pour les hommes, enlever

V pour les femmes, étaient les vrais motifs qui faisaient atta-

V quer et se rendre, etc. » Mémoires de Besenval, t. I, p. 137 et suivantes.

dédommager de Tennui que j*ai pu vous causer; et sur ce, je vous dirai que Pierre le Cruel vient de réussir, après avoir été ignominieusement sifHé du vivant de feu de UcUoy '. Lequel des deux parterres est une béte^ Peut-être tous les deux , et je dis avec Racine , car on peut faire aux deux parterres l'application de ces deux vers de Britannicus :

Vous avoûrez , messieurs , qu'elle n*a mérité Ni cet excès (f honneur, ni cette indignité.

Cette tragédie est sans' intérêt. Celui qu'on poiurait y prendre est absolument étranger au sujet. Le prince noir et Duguesclin ne sont que des personnages secondaires. Il y a beaucoup d'action , mais elle est fort embrouillée et fort romanesque. On y trouve quelques belles scènes, et suffisamment d'ennui. De Belloy avait du vis tragica, et mille fois plus d'invention que Voltaire ; mais le jugement ne la réglait point assez. H peignait ses caractères avec énergie, et l'on rencontre dans ses

* Cette tragédie, jouée la première fois en 1772, fîit reprise à Rouen avec succès. Belloy (P. Laurent Buirette de), auteur dramatique, de l'Académie française : 1727-1775. Un esprit charmant et sérieux, M. le marquis de Belloy. a, de nos jours, donné à ce nom, déjà célèbre, une nouvelle auréole littéraire, plus brillante encore que la première. Théâtre, poésie , roman, il a traité ces divers ^nres avec le même talent, avec une égale supériorité. Récemment encore il a publié une traduction du Théâtre de Térence, traduction qui restera comme type de la distinction, de rexactitude et du goût.

tragédies beaucoup de vers de sentiment. Il a voulu imiter ceux de Voltaire ; il s'est blousé à cet égard , je veux dire à l'égard de faire des tirades comme ce poëte élégant. Il a voulu, par exemple, peindre la mine, et n'a composé qu'une énigme qu'on eut la malice de mettre dans le Mercure de ce temps-là. S'il se fut tenu à être tout bonnement ce qu'il était, il eût été mieux lut. Pourquoi vouloir être un autre, quand on a de quoi être. soi? C'est un des tragiques les plus passables de nos jours.

Autre démence, mon cher fils, du parterre badaudois.

Il y a quatre ans que Lemierre donna la Veuve du Malabar, tragédie froide et sans intérêt ' . Elle tomba tout doucement avec des changements légers. Elle vient d'avoir trente représentations. Le public s'est passionné pour une veuve qui veut se brûler après la mort de son mari. Les épouses honnêtes et pudiques de la capitale se sont engouées de cet héroïsme ^brûlant. Un amant romanesque arrache d'ailleurs cette femme aux flammes.

* On venait de reprendre V Orphelin de la C/une, tragédie de Voltaire, et, afin d'obtenir la même faveur pour la Veuve du MalahaTy LemieiTe adressa le quatrain suivant aux comédiens :

Par \o» délaU Xonç^» et sans fin C*e4t assez me mettre à Tépi-eiive :

Vous qui prot^ez V Orphelin, Ne fcrez-vons rien j>our la Veuve?

Puis il alla les trouver et leur dit : « Messieurs, il n'y u y* point de veuve qui n'ait ses reprises, et je viens vous den mander celle de la Veuve du Malabar, n II l'obtint, et cette tragédie, qui n'avait point eu de succès primitivement, comme le dît Collé, reparut en 1780 et eut trente représentations.

Le bûcher était bien représenté ; la Rive * enlève avec grâce la jeune Saint-Val ', qui se laisse enlever avec grâce aussi. Toute cette catastrophe s'exécute si gracieu* sèment, qu'avec une quantité innombrable de vers contre le fanatisme, contre les prêtres et contre cette vilaine coutume de brûler les veuves, cette tragédie a paru tout à fait philosophique et intéressant l'humanité. On craignait qu'on ne vint à établir cette coutume du Malabar. De là l'intérêt et trente représentations, où la foule a été jusqu'au dernier jour.

Vous savez, mon ami, ou vous ne savez pas que le bâtiment de la Comédie française avance beaucoup. On doit donner aux rues nouvelles et adjacentes à cette salie de spectacle les noms des plus célèbres auteurs du théâtre français. Noils y verrons les rues de Corneille, de Racine, de Crébillon, de Molière, de Regnard, de Piron, de Dufresny, de Destouches, de Voltaire, etc. Un mauvais plaisant, — point trop mauvais, — a ajouté qu'on y trouverait aussi le cul-de-sac Dorât, Claudiu jam rivos, pueri; sat prata biberunt.

* Larîve (J. Manduit de), acteur tragique, né à la Rodidle en 1744, mort en 1827. Il était froid en général, et hieii éloigné d'avoir les entrailles de Lekain; aussi, à la mort do^ ce dernier, Bt-on courir le qualraîn suivant :

Qui me consolera du malbeur qui m'arrivet

Disait Melpomème ù Caron :

Lorsque tu fis passer à Lekain l*Achéron, Que ne dé}M)«a«t-il ses talents sur Larive?

' Mademoiselle Sainval cadette, qui débuta en 1772 par le rôle d'AIzire, fiit reçue en 1776 et se retira en 1792 ou 179^ Elle jouait les grandes princesses tragiques.

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