LETTRE XLVII
A Paris, ce 3 mars 1781.
Je me garde curieusement, mon cher ami, de répondre si vite à vos lettres par deux raisons. Je ne suis pas si abondant en raisons que le bon M. Pincé, qui ne manque jamais d'en avoir trois '. La première des miennes, c'est que vous avez, des affaires, surtout cette année. La seconde est la peur que j'ai de vous ennuyer plus qu'il n'est permis par les lois de la société. Quoi que vous en disiez, mon cher enfant, je dois radoter un
ne nous chargerions pas de le faire connaître an lecteur. Toutefois, Collé n'a pas hésité À le rapporter in extenso; mais nous ne croyons pas que cette communication entrât précisément dans le plan d'éducation qu'il avait formé pour son disciple.
' Personnage du Tambour nocturne , comédie de Destouches.
petit; j'ai Tàge convenable à cet exercice, dont oa s'acquitte souvent sans s'en apercevoir soi-même. Que s'il est vrai que je ne radote pas aujourd'hui , je ne puis répondre de ne point radoter demain. Le diable des années est bien malin. Eryo, si je veux toujours être honnête, mon devoir est de prendre des précautions contre le présent et l'avenir, et de vous renvoyer à mon prétérit imparfait, mai^ qui du moins a été plus gaillard.
Il, est sûr, mon cher enfant , qu'un fonds extrême de sensibilité, tel que celui que j'ai reçu de la nature, est un fonds de tourments cruels , quand elle est blessée ; mais elle est aussi une source inépuisable de plaisirs et de jouissances de l'âme, quand elle est payée d'un retour complet, tel que celui que j'ai trouvé et que je trouve encore dans ma femme. Elle s'est tirée de son accident avec plus de force et plus promptement que de cette même maladie de l'année dernière. Elle a une sœur religieuse à Sainte-Marie, qui a éprouvé des maux presque pareils, et à laquelle la santé n'est revenue qu'à soixante ans passés. J'espère qu'elle suivra son exemple, et que la sienne reviendra dans ses vieux jours. J'ai douze ans de plus qu'elle; j'ai tout lieu de me flatter que le ciel me fera la grâce de mourir avant elle. C'est mon seul égoïsme , conune je vous l'ai déjà dit.
Vous nous charmez quand vous nous marquez que vous viendrez à Paris cette année. On est enchanté quand on revoit son enfant, tant vaurien fût-il. Jugez par là de la satisfaction inexprimable que nous aurons*
de vons revoir, vous, notre fils honnête, et qui, mms l'espérons, le deviendra enpore davantage en grandissant. Écoutez, mon fils, je veux, j'exige, et c'est Tordre d'un père, que, dans ce dernier voyage pour moi, vous veniez à Grigaon le samedi y diner ; que vous y restiez à coucher, et que vous ne retourniez à Paris que le hindi, aussi matin que vous voudrez. Vous verrez dans ma chambre mes deux estampes, avec mes inscriptions latines et plagiaires^ au milieu desquelles je placerai celle du chancelier d'Aguesseau, avec l'inscription suivante, qui le panégyrise à tout excès, pour démontrer
qne je ne suis pas un malin b , qui n'aime que
la satire, mais un homme vrai qui sait rendre justice. Aussi, à la tête de chacune de ces trois estampes aï- je fait écrire, en en faisant l'application, ce vers d'Horace, dans sa PoMpte :
u Reddere personae scît convenientia cuique. »
J ai changé les deux premiers vers de l'inscription de Tabbé Terray. Ce n'est plus la déesse de la Tyrannie qui lui ordonne les maux de la France, c'est la déesse de la Fraude ouverte ; cette vilaine divinité n'est encore que trop bonne pour ce ministre sans génie. Ces deux vers sont de moi, et les voici :
Fœda , sacerdoti huic fbedo, da fraudis aperta :
His, quondam (nt perhibent), verbis mala jussit amaris.
Revenons à vous, mon cher ami, et laissons mes radotages romains. Mais bon! j'allais oublier, comme
une béte, ceux que je vous annonce plus' haut sur le chancelier d*Aguesseau. Voici son inscription :
Te circiim , bene tuta Mes , et conscia recti
Sancta Themis, veriqiie tenax constantîa, et omnes
Undique virtutes g^lomerantur. Copia fandi
Dia tibiy divinaquc scripta! Oracula re^is
Eloquio crevere tuo : nec dîg^nius unquam
Majestas meminit sese romana locutam.
. . . Attice, fiacunde, renovasti nomina gfentis.
Ex Ovidio versus excerpd et discerpd.
Oh ! pour cette fois, je reviens à vous sans m*écarter davantage. Je reprends, et je suis les autres articles de votre lettre. Celui du mariage sera traité, discuté et coulé à fond à Grignon. Les réflexions que vous faites sur ce sujet très -important sont très-judicieuses. Le mariage est un des grands pivots du bonheur de la vie. Je ne blâme pas qu'on désire des avantages pécuniaires et qu'on fasse ce que le monde appelle « un grand mariage » , mais j'estime mille fois plus « un bon mariage. « J'entends par là épouser un excellent sujet, même avec très-peu de bien; j'appelle celui que l'on fait pour la richesse « une vente de corps par-devant notaire ' » .
* Dans son excellente Introduction aux Journal et Mémoires du marquis d'Argenson, M. Rathcry a donné un apercu des théories étranges de ce dernier à Tendroit du mariage, qu'il appelle un droit furieux dont la mode passera, etc., etc. C'est quelque chose d'incroyable que le dévergondage de d'Argenson. On dirait un épicurien en goguette; et, à cet égard, Collé donnerait des leçons de morale au grave magistrat. Du reste, M. Rathcry termine par une citation empruntée à un
Nous causerons de tout cela. En attendant, je ne vous conseille nullement de rechercher la seconde fille de M. DomilierSy en cas qu'elle ne soit pas encore mariée, puisque son caractère ne vous conviendrait pas. J'irai , quelqu'un de ces jours, causer avec M. Puissant de ces places de chefs de bureaux à Paris, et vous vous en éclaircirez vous-même avec lui quand vous viendrez, cet été, nous honorer de votre présence.
Est-il bien avéré, mon cher ami, que je vous aie amené à penser comme moi sur les langues mortes et sur leurs traductions? Pope et Golardeau n'étaient point des gens de génie , mais des gens d'infiniment d'esprit. A l'égard de Racine et de Rousseau , ils ont réussi souvent, et très-souvent, à imiter, et n'ont jamais traduit les Grecs et les Latins dans un ouvrage entier. Je vous le répète , mon ami , Iqs orateurs et surtout les poètes sont intraduisibles. D'ailleurs, comment faire passer avec chaleur dans une traduction les intérêts, les mœurs, les usages, les coutumes des peuples anciens? Dans VlUade, dans ï Enéide , comment rendra-t-on les dénombrements des armées, les jeux du cinquième livre de VÉnéide, etc.? Comment sauvera-t-on et garantira-t-on de l'ennui les lecteurs , en traduisant les noms , les pays , les grandes
écrit du maréclial de Saxe, où il est dit, sur le même sujet, des choses presque aussi folles. Par exemple , le maréchal prétend que tt le mariage ne devrait être contracté que pour cinq ans, etc., etc. » Voyez page xxv de V Introduction précitée, placée en tête du premier volume des Journal et Mémoires de d^Argenson, publiés par M. Rathery; Paris, madame veuve Jules Reiiouard , 1859.
qualités des personnages et des familles romaines dans X Enéide? Ces noms et ces détails étaient excessivement intéressants pour les grands de Rome et les patriciens. Pour moi, c'est de l'essence du pliis violent ennui. Imiter les anciens dans leurs sublimes morceaux, les surpasser même en ces imitations, voilà ce que fera l'homme de génie. Les mulets de la littérature entreprendront des traductions entières. Qua cwn ùa sini, macte anîmo, generose puer!
Puisque vous êtes assez heureux pour avoir une bonne mémoire, n'enfouissez pas oe don du ciel. Mettez-vous à portée d'entendre les anciens parfaitement. Vous savez comme moi que Gaton apprit le grec à quatre-vingts ans, et que Plutarque apprit le latin étant très^vieux. Thésaurisez des connaissances pour votre vieillesse.
Si vous saviez combien j'enrage d'être un ignorant, vous tendriez à ^voir tout ce qu'il est donné à l'homme de savoir. J'en serais inconsolable si c'était par ma paresse, par ma faute et par ma très-grande faute, comme il est dit dans le Confiteor; mais la nature m 'ayant presque totalement refusé la mémoire , je ne suis qu'un ignorant innocent. Vous serez , vous , un coupable ignorant' si vous vous obstinez à ne vouloir pas faire usage de votre mémoire. La mienne, mon cher ami, a été, dès les premiers moments de ma vie, plongée dans les eaux du Léthé, ce qui n'arrive aux auti^s qu'après la mort, si cela arrive; car il y a bien des incrédules, par le temps qui court. Quoi qu'il eu soit, je ne me souviens nullement d'avoir écrit, et même d'avoir eu jamais occar
sîoD d'écrire à monsieur votre grand-père. Je jurerais du contraire, si ce n était pas vous qui m'en assurassiez. Eh ! dites-moi donc ce que je lui disais.
Vous parcourrez à Grignon, si vous lé voulez, mes Commentaires sur les tragédies de Voltaire; ils sont en trois volumes , qui en feraient cinq ou six d'impression. Je leur ai donné le titre d' Œuvres posthumes de M. Collé. Us ne paraîtront jamais de mon vivant. Qu'on me toar* mente quand je serai mort,, à la bonne heure! Mais je ne me soucie pas de l'être par les fanatique de Voltaire tant que je vivrai. Voilà comme pense votre serviteur *. Exigit innocum tran^uilla silentia viim.
Actuellement que vous êtes grand garçon, mon iils, je vous laisserai lire, à Grtgnon, toutes mes facéties licencieuses, et entre autres un certain roman que je brûlerai avant de mourir^. J'ai écrit prodigieusement, mais, plein de respect pour le public, je ne lui ai donné, au plus, que la sixième partie de mes compositions, et encore, en les donnant, tremblais-je de lui avoir donné six fois trop.
* Il pense comme il a toujours pensé, en véritable épicurien, très-amoarenx de son repos. Quant à ses Cowuneniaires sur les tragédies de Voltaire, ce manuscrit a été longtemps en la possession de M. François Barrière, l'ingénieux chroniqneur du dix-huitième siècle. Aujourd'hui il est entre les mains de M. Génie, qui a bien voulu nous permettre d'en extraire quelques curieux fragments que le lecteur trouvera plus loin.
* On frissonne à la pensée de ce que pouvait être ce roman quHl veut brûler, quand on a sous les yeux quelques-unes des chemmnuqvHW n'a pas jugées dignes des honneurs de Tauto-da-fé.
Notre commerce épîstolaire me feit autant de plai.Mr qu'à vous. Votre style devient meilleur de jour en joui*. Votre dernière lettre est charmante; elle est pleine de raison et de sensibilité : c*est suitout cette dernière partie que je vous désirais voir posséder. Ma femme, , qui est un juQe très-sévère, commence à éti*e contente de vous; mais elle voudrait, comme moi, que vous vous accoutumassiez à écrire sans iaii*e de brouillons. Essayez avec moi ; que risquez-vous vis-à-vis d'un ami et d'un père comme moi? Dites : F'oin de l'amourpropre !
Votre paquet à M. de Batz a été contresigné le lendemain de la réception d'icelui.
Vale et ama : dulcissima rerum.