‹ Correspondance inédite de ColléChapitre 53 sur 100 · LETTRE XLVIII · texte numérisé non relu

LETTRE XLVIII

À Paris, ce 10 avril 1781.

Pour la centième fois, mon cher enfant, je ne vous tarabusterai jamais sur le retard ou sur la brièveté de vos lettres. Tantôt, vos voyages doivent vous les foire différer, tantôt, à votre retour, vos travaux remis et ajournés doivent vous les foire trousser courtes. Â ce dernier égard , je me permettrai seulement une plaisanterie : c'est qu'il ne faut pas, comme Arlequin ^ demander une petite chambre pour vous et une grande chambre

pour votre épëe; c'est-à-dire que lorsque vœis ne pouvez <|iie m'écrire peu, il ne faut pas prendre beaucoup de papier. Le grand format de votre dernière m'a pani une vilaine nudité. Àd quid perditio kœc? dit l'Évangile. Deux gi*andes pages nues comme ma main, cela a un air d'indécence qui choque ma pudetur. Et puis, dans le reste, une écriture qui a le coup d'œil de celle d'une étude de procureur; cela n'est point riant.

Ce qui l'est infiniment davantage et très -véritablement , mon cher fils , c'est l'assurance amicale que vous me donnez que mes lettres sont pour vous le plus agréable délassement. Vous me faites plaisir de me flatter là-dessus, et je désire très-vivement qu'il en soit quelque chose. Quant à ce grand viV/e, souffrez encore que j'y ajoute quelques mots. Je suis comme la nature, je l'abhorre. Vous eussiez pu le rempUr en gardant votre commencement de lettre sur votre bureau pendant quelques jours ; celles que je vous écris sont toujours faites à trois ou quatre reprises ; elles restent souvent sur le mien une semaûie entière, et je n'y mets la date que le jour où elles partent. Tout en disant que je ne voulais rien dire, j'ai tout dit : cela s'appelle une réticence d'orateur. Au demeurant, ces menus reproches ne doivent vous paraître qu'obligeants, et vous prouver le plaisir que me font vos lettres.

Je vous remercie , mon cher ami , de vos prédictions suj- la durée de notre vie, à ma femme et à moi, c'està-dire du sentiment qui vous a inspiré ces prédictions*là ; car, dans le fond , ni elle ni moi ne désirons d'aller à

cent ans. Faites-nous plutôt revenir à trente ans, ceU sera mille fois plus drdle. Et , pour être aussi bon neveu que bon petit cousin , ôtez magiquement, enlevez à monsieur votre oncle Toctogënaire une cinquantaine d'années qu'il a de trop, ainsi que moi. Mettez-vous à faire des miracles. Pour être bon parent, devenez thaumatur]g[e. Gela a bien ses petites difficultés, mais il faut s'ingénier.

Je n'aime point que monsieur votre oncle plaide à son âge. Ainsi, mon enfimt, vous voyez la nécessité de le rajeunir, s'il persiste à ne pas s'accommoder. Si vous avez occasMMi de kn parler de moi, feites-hii mes phis tendres compliments, et cfites-lui que s'il s'obstine à plaider, je le condamne k s'attacher encore à qudque honnête femme, jeune et jolie.

Je vous avouerai franchement que je n'ai pas mis une grande suite à l'af&ire de votre mariage, traité entre le Saint-Amand et le Puissant. Gomme ce n'est pas chose pressée , je ne me suis pas fort soucié de savoir le résultat de la conversation de ces deux messieurs, d'autant plus que je vous ai vu vous-même dans la disposition sensée d'attendre , pour vous marier, que vous fussiez directeur, sans ce secours dont vous n'avez pas besoin pour le devenir.

Les deux scélérats dont vous me pariez, mon cher cousin , et dont nous parierons encore en voyant leurs estampes, n'ont pas Thonneiu* exécrable de l'avoir été dans le grand ^. L'abbé n'a été qu'un coupeur de

' Il s'agît encore de Pabbé Terray et du chancelier Maupeoa.

bourses , et l'autre un gredin assez imbëcile pour dégrader sou état et sa place par une ambition et subalterne et mal entendue. C'est un homme vil et béte.

Vous ne me marquez pas le temps à peu près que vous viendrez faire un tour à Paris. Ma femme , si vous y venez à la Saint-Louis, m'a ordonné de vous arrher pour toutes les fêtes. Les femmes ne doutent de rien; mais je troirve, moi, que c'est trop exiger; la jeunesse n'est pas feite pour vieillarder aussi longtemps, et ne pas mieux s'amuser. Je tâcherai pourtant , mon cher fils, de vous paraître le moins vieux qu'il me sera possible, en vous feisant part de mes juveniUa et de mes senilia; j'entends de mon roman. Quoique je ne l'aie composé qu'en 1774, il est plus licencieux cependant que les ouvrages de mon bon temps, si j'en ai eu un ^' C'est de dessein prémédité même que je l'ai mis à la saïuie la plus fcTU. Je n'ai pas voulu être tenté, et peut-être succomber à la tentation de le feire imprimer, s'il eût été imprimable, attendu que depuis plus de douze ans je me défie de toutes mes compositions. Je crains, et il y a beau jour que je crains la glace de l'âge, et de radoter sans m'en douter.

Cité senex, benè qui tacnit, benè fecît; et infra i£tatem débet qiiisque malere suam.

* Ainsi, Collé avait soixante-cinq ans sonnés lorsqu'il écrivit ce roman de haut goût. On peut donc dire que, comme Piron, Collé est mort dans l'impénitence finale littéraire; mais il a renchéri sur maître Alexis, qui n'a rien brûlé de ses compositions, les ayant jugées toutes bonnes à être mises sous les yeux du public : en quoi il n'a pas toujours eu raison.

Je ne vous ferai pas lire, mon cher fils, mes Commentaires sur Voltaire, parce que je ne les aurai pas probablement ; je les ai prêtés , et ils ne me reviendront peutêtre de long^tcmps. Il serait trop long de vous expliquer le pourquoi du petit sei*\ice que j'ai rendu en les prêtant. Je commence h les estimer un peu. Il y a de bonnes choses et de la connaissance du théâtre. Ils ne manquent même pas de {jaieté et de lé{]^èreté ; mais il y aurait des retranchements à y faire, et quelques changements. Je Jaisse cela à d'autres; je ne m*en occuperai plus. Aussi ai-je appelé ces trois volumes mes OEuvres posthumes; et j'invite les survivants à les retoucher et à les faire imprimer s'ils les jugent mériter l'impression. Si tout n'en est pas bon , il y a du moins des choses qui ne sont pas indignes de voir le jour, et qui pourraient être utiles à notre théâtre et a notre poétique en général.

Nous politiquerons, à Grignon, ajoutez -vous dans votre lettre, c'est-à-dire nous déraisonnerons. Volontiers, mon fils, quoiqu'il y ait longtemps que j'aie abandonné cette partie et l'administration des royaumes et des républiques à Messieurs de la philosophie moderne, et notamment au divin et soporatif Marmontel, prédicateur très-somnifère de l'humanité, dans ses sermons sur Bélisaire et les Incas * .

Quant à la Uttérature que vous joignez à la politique, j*espère bien que nous nous en donnerons jusqu'aux

* Peu de temps après la mort de sa femme, comme on le verra plus loin, Collé vendit à Marmontel la maison qu'il avait à Grignon.

gardes. Je vous tiendrai le poignard sous la gorge pour apprendre le grec. Je vous exalterai Homère, surtout dans sa langue. Je lui égalerai Virgile, si je peux; mais c'est bien de la besogne. Il faut pourtant avoir Téquitë de juger V Enéide par ce qu'elle est et par ce qu'elle serait devenue si Virgile eût vé<Hi. Je vous dirai, et je vous dis d'avance, que la traduction qu'en fait M. l'abbci Delille ne sera jamais qu'une traduction. Ce sera l'estampe morte d'un tableau plein de vie. Je n'estime point celle qu'il a faite des Géorgiques : c'est une image enluminée. >I. l'abbé. a trop d'esprit; il en a voulu donner à Virgile , dont les beautés simples et mâles sont bien audessus de l'esprit, et qui a dédaigné et les antithèses , et les oppositions, et toutes ces drogues de prétendus ornements qui défigurent le style. D'ailleurs, ce gentil bagateUier n'écrit point de l'âme. Je n'en veux d'autre preuve que son morceau d'Orphée et d'Eurydice. Je plains bien cette pauvre femme d'être tombée entre les mains d'un traducteur spirituel seulement ^.Ah! miseram Eurydicen,

Puisque vous avez exigé, mon père, que je vous envoie une confession de mes fautes, confession écrite et signée de ma main, je vous ai obéi, mon révérend, comme un pénitent, qui l'est encore.

Les lettres qui étaient jointes à la vôtre ont été à leurs destinations, et il n'y a point de politesse et de remerciaient à me faire à cet égaixl.

Voilà, mon cher enfant, votre lettre répondue de capite

* Cette appréciation du talent de l'abbé Delille nous parait anssi juste au fond que remarquable dans la forme.

ad calcem. Actuellement, parlons un peu de ma femme et de moi , et de ce qui nous intéresse , parce que je suis sûr que cela vous intéressera. C'est quand on s'aime qu'il est permis à'égoïser. Dans leurs conversations et dans leurs lettres , les amants et les amis ne s'ennuient jamais. La raison de cela, comme on sait, est qu'ils se parlent d'eu^i-mémes perpétuellement, et que l'amour* propre et l'amour de soi-même y trouvent leur compte des deux parts. Ce principe posé, je puis vous rabâcher des choses qui seraient fastidieuses à un indifférent. Par exemple, je vous apprendrai que, ces jours-ci, nous venons d'acquérir un logement à vie sur nos deux tètes. Nous avons pris un joli mais très-petit appartement rue de la M ichodière, au coin de la rue même Saint-Augustin, laquelle rue est nouvelle et la continuation de la rue- Gaillon. Elle perce jusqu'au boulevard, et aboutit presque vis-à-vis de la Chaussée d'Antin, Nous allons être de la paroisse Saint^Roch.

Moyennant cet arrangement viager, nous mourrons, ma femme et moi , sans craindre davantage des déménagements, qui pourraient échoir à des époques fâcheuses, telles que sont les maladies ou les grandes infirmités aux* quelles on doit s'attendre à nos âges.

Nous serons donc logés dans de très-petits lieux, mais à demeure, dans un premier étage, les entresols, grand nombre d'exigus logements de domestiques, une cour k nous seuls, écurie et deux remises, et à une très-agréable exposition, chez M. Puissant, premier commis de la police, qui est le propriétaire de la maison , et qui en occupe le

second. C'est un galant homme, plein d'honneur et de la vieille roche.

Voilà un commérage des pins complets , comme vous voyez, compère. On nous emménagera pendant que nous serons à Grignon, pour lequel nous partons au commencement du mois prochain. A notre retour, en novembre, nous occuperons notre nouvelle habitation , à laquelle il restera encore une queue de déménagement, ou de menus arrangements à faire.

Cet article est-il assez hng, lent, lourd ' ? Laissé^e quelque chose à dire k mon chancelier'? Je sais bien que je suis béte , mais qu'est-ce que cela me feit vis-à-vis d'un ami? Ma femme me charge de vous assurer de ses tendres sentiments.

VaU, ama, et oscilla parumper.

* Allusion à une épigramme dirigée contre Marmontel :

Ce Marmontel si long, si lent, si lourd.

^ Allusion à la formule solennelle et consacrée par laquelle le roi, en parlement, après avoir ouvert la séance, donnait la parole au chancelier chargé de faire connaître les volontés royales; et réminiscence peut-être aussi du bon mot connu du roi Stanislas à madame de Bassompierre, mattresse de M. de la Galaisière, chancelier du roi.

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