SATIRE CONTRE LA VIEILLESSE
PAR UN VIEILLARD Ql'I FUT JEUNE.
Hic, (liiijecta poeUe agooM^es membra jocoxi.
Du lourd fardeau des ans, lorsque notre esprit baisse.
Peut-on porter le poids gaillardement?
Sur nombre d'accidents communs dans la vieillesse, Sur ses ennuis divers, ses maux et sa tristesse. Ne peut-on pas gémir un peu gaîment?
La galté, qui fut mon aimant,
Vers elle m'attire sans cesse.
Et toujours inutilement.
Mais je me sens dans ce moment
Quelque vieux regain de jeunesse.
Tentons de ravir lestement Les dernières faveurs de ma belle déesse, — Elle en est libérale assez étroitement. — Hélas! me rcste-t-il encore assez d'adresse,
De mouvement et d'agrément
Pour rentrer dans mon élément?
Jeunes fous, quand j'étais des vôtres.
Boire, rire et chanter fiit mon unique emploi :
Gai pour moi comme pour les autres, Je n'amusais jamais les autres qu'après moi.
Jadis, à table, entre let nôtres,
J'eusse égayé les douze apôtxcis.
Et Jérémie encor, je croi.
Mais mon âge à présent m'inflige une autre loi : J'ennuie et je m'ennuie aujourd'hui comme un roi
Peu fier de ce double avantage
D'ennuyer et d'être ennuyé,
Quand je bâille l'on me ménage
Un bâillement mieux appuyé.
Si j'ai dans ce négoce en passant essuyé
Quelque petit désavantage ,
Je puis dire avec vérité
Que je l'avais bien mérité :
Car dans ce commerce bizarre,
La vieillesse, loin d'être avare, Fait toujours, d'ordinaire, au jeune commerçant
Galamment gagner cent pour cent.
Au bel ennui qui fiit sans oene
L'apanage de la vieillesse i
Cet âge aimable joint encor
L'air aisé de l'impolitesse,
Le ton flûte de la rudesse,
Les prétentions d'un Menlor,
Les radotages de Nestor, Et , sur le temps présent , des plaintes idiotes. Ou bien entendez-vous les propres anecdotes
De cet agonisant Médor
Qui vous conte, à propos de bottes.
Ses bonaes fortunes vieillottes?
Ou bien aimez-vous mieux d'autres grâces encor» Et surtout celle-ci : l'ardente soif de l'or?
Du moins cette basse manie Ne me saisira pas au déclin de ma vie, Et , sans rîen anaaser pour me iàire un trésor, Je jouirai de toat avec économie; Loin qu'à la vanité je donne un libre essor Et me laisse g^agner par cette épidémie,
Je n'irai point, en ^Eistueux butor,
Ou comme un vain et ricbe matador,
Fonder un prix dans quelque Académie.
Contre ces sots org^ueils ayons l'âme affermie.
Dans nos maisons faisons beaucoup de bien ,
Au dehors peu * . Surtout ne donnons rien A ces journaux quêteurs , marchands fripiers de gloire , Et devenus des troncs du temple de Mémoire.
Cette bien&isance illusoire Et de ces dons publics l'éclat pharisien Est peu modeste on faux, et ne nous mène à rien. Une main vraiment libérale Doit faire le bien sans scandale.
Mesure ses bienfaits sur ses devoirs divers.
Que tous nos trésors soient ouverts A la voix de l'honneur et de nos mœurs antiques.
En pratiquant les vertus domestiques,
Abandonnons les jactances publiques De ces dons inconnus aux inconnus offerts,
* U nous semble qu'en restreignant à sa maison, à sa iamille, le bien qu'on peut faire, c'est circonscrire sin^lîèrement parfois les devoirs de la charité. Ce n'est pas probablement ce que Collé a voulu dire; et cependant son raisonnement continue par quelques vers qui ne sont pas plus orthodo;ces que les prémisses.' En voulant châtier chez les autres l'ostentation dans les bîenfiaits, il tombe tout simplement dans un égolsme déguisé.
Aux grands soins charlatans des petits d'Alemberts.
La bienfaisance générale .
Dans les particuliers me parait un travers : C'est dans le prince une vertu royale.
La philosophique cabale
En vain et d'un air vain étale
Son inhumaine humanité.
Cette cosmopolite et fausse charité Semble étendre amplement son manteau sur l'Afrique,
Sur l'Asie et sur l'Amérique,
Comme aussi sur l'Europe un peu.
Mais à la plus juste critique
Ces aumôniers donnent beau jeu.
D'abord , il n'est point de milieu :
Si ce n'est point un tour de gibecière De leur humanité, cette grande sorcière, S'il est réel, ce tant secret bienfait, Comment peut-on s'assurer qu'il se lait? Restant caché, si l'on voit son effet Et qu'on ne puisse plus le traiter de chimère, La critique, en ce cas, sans être trop amère, Pourra leur dire en prose, un peu mieux qu'en ces vers : u Pourquoi faire des dons, grands esprits à l'envers, n A des gens inconnus, peut-être à des pervers? » Tandis que, méritant les plus justes reproches^ I) Nous ne secourons pas nos parents les plus proches, n Et que vous n'aidez point vos amis les plus chen,
n Et vos esclaves et vos serfs? n
— tt Mais 9 répondra l'un d'eux, l'ami, lorsque je sers » Des inconnus qui viennent par les coches, n Les paquebots, les yachts, les cutters,
DE COLLÉ. â(î9
» Des quatre coins de Tunivers,
n Et que d'or je remplis leurs poches, n Le bruit en court, je fais sonner toutes les cloches, n On le sait, on le dit, et Ton a les bons airs. »
— u Bien répondu ! Je tiens Taveu de vos travers, » Superbe bienfaiteur, homme vain qui préfère » Le bienfait inutile au bienfait nécessaire. »
Mais je reprends mon affaire ,
Dont mes divaguât ions
Et mes déplora tions
Un moment m ont su distraire.
Souvent nous nous écartons :
Revenons à nos moutons. •
Pour mettre un terme à tout ce moutonnage. Je finirai par un vrai chiffonnagey
Mais qui cause un cruel dé(joût
A rhomme instruit, à l'homme sage, Au vieillard encor vert et de qui le san([ bout :
C'est de voir que, dans son vieil Age,
Le jeune Age vient changer tout , L*es mœurs, la mode et le goût; C^est de voir des auteurs, aussi bornés qu'inftmes, Nier que dans ce siècle il soit d'honnêtes femmes.
Et de n'accorder aux amants,
Qu'ils supposent , comme eux , sans Ames ,
Que les brutaux emportements
Et les ignobles mouvements
D'une sensation physique.
Au lieu des doux , et purs , et tendres sentiments Dont l'amour véritable embrase un cœur pudique.
270 CORRESPOIHDANCE INÉDITE
Oui , ce n'est qu'un reasort purement mécanique
Que cette délicate clique
De» philosophes de ce jour
Met à la place de l'amour.
Loin, bien loin de ces fous, qui sont ses antipodes, Mon troubadour lettré va criant autre part : Quoi! l'esprit et le goût, victimes du hasard. Sont, ainsi que les jeux, sujets au sort des modes?
La musique et ses nouveaux codes Mettront le vaudeville et nos chants à l'écart*?
Des ariettes plus commodes.
Attendu qu'on les fait sans g^énie et sans art. Nous feront oublier les couplets de Panard ? Ah! du moins, si Grétry nous modulait les odes
Et les cantates de Rousseau,
On verrait les traces du beau!
Mais de la poésie on éteint le flambeau.
De mon temps c'était la manière
D'admirer Corneille et Molière :
Mais la philosophie entière ^
Par la bouche d'un Diderot ,
A, dans ce siècle de lumière,
Prouvé que Molière est un sot ! •
Et Corneille, qu'elle a fait taire.
Cède le théâtre à Voltaire :
* Voilà un de ces crimes irrémissibles aux yeux de Colley qui oublie les prog^rès réels que la querelle des Plccùustes et des Gluckistes a fait fîiire à l'art. En somme, suivant l'expression de Grimm, Correspondance littéraire, janvier 1768: u Collé enrageait que l'opéra^omique en musique eût écrasé l'opéra-comique en couplets, »
Ce sÎD(je du théâtre anglais et de ses mœurs,
De ses dégoûtantes horreurs Et des atrocités de ses basses fureurs;
Ce caméléon de Voltaire , Pervertisseur d'un badaud de parterre, Pillant presque toujours, inventant mal parfois. N'imita bien que Fart d'efFrayer nos bourgeois.
Gens de goût , déclarez la guerre
A ces beaux tremblements de terre, A ces sénats muets, quoiqu'ils donnent leurs voix
Dans les élections des rois.
Proscrivez, malgré le parterre, Ces spectres blancs et noirs , et sur leurs pieds bien droits Faits pour en imposer à Picard, à Saint-Pierre,
Bourguignon, Champagne ou Courtois.
Sifflez ces voix du ciel et ces coups de tonnerre ' Dont ce fou de Shakspeare eut besoin autrefois Pour émouvoir un peu la féroce Angleterre. En France, de nos jours, ces ressorts maladroits. Et sans yraisemblance et très-firoids,
* Allusion à la tragédie de Sémiramis. On connaît les couplets de Piron , et commençant ainsi :
Que n*a*t-on pas mis Dans Sémiramis?
Que dites- VOUA, mes amis.
De ce beau salmis? etc.
On raconte qu'à la répétition générale, remployé du théâtre chargé de lancer la foudre au milieu d'une scène où jouait mademoiselle Clairon, et ne sachant s'il devait frapper un oonp sec et brusque ou prolonger le bruit, s'avisa de crier du haut des nuages à l'actrice : « Le vonlez'^ous long? -— Comme celai de mademoiselle Dumesnil, » réponditelle.
272 CORRESPO?iDANCE INÉDITE
Ces merveilleuses inepties, Ces lanternes et ces vessies Et ces tra(;iques facéties Ont sur nous désormais établi tous leurs droits.
Il n^est plus que l'cfFroi pour attendrir nos âmes.
Dans le trafique, dans les drames,
11 nous faut d'aimables horreurs, Une tendre épouvante et de douces fureurs ; De bons poignards , armés de bonnes lames.
Dans Gabrielle de Vergy*^ On touche nos belles dames Par le cœur d'un amant fait d'un carton rougi. Le théâtre à présent , par le Sage élargi ,
Ne s'est-il pas bien assagi '?
La jeunesse le trouve sage.
u Et moi, dit mon vieux personnage, » En faisant ici mes adieux, » Je vois qu'on radote à tout âge.
» La jeunesse a son radotage :
» Cette vérité saute aux yeux.
n Des jeunes gens les passions fiévreuses, n Dans leurs accès impétueuses, » Soht suffisamment radoteuses.
» Jeunes (^ens et vieillards radotent tous les deux'. »
« Tragédie de de Belloy, jouée en 1777.
' Devenir sage.Àssagissement (Montaigne).
* S'étant apei^u de l'incorrection de ce dernier vers. Collé, dans la lettre suivante, recommande au jeune homme de le reruplacor par celui-ci :
Et j«iine huiniiie et vieillard ratloCent tous les deux.