‹ Correspondance inédite de ColléChapitre 58 sur 100 · LETTRE LU · texte numérisé non relu

LETTRE LU

À Paris, ce 2 novembre 1782.

Je suis, mon cher fils, de retour a la grand'ville du 26 du mois dernier. Ce bâtard d'automne-ci m*a fait quitter sans regret les charmes de Saint-Gloud. J*ai eu, en arrivant^ beaucoup de menues affaires à mettre en ordre; j'ai eu des devoirs et des visites à rendre, et la vieillesse est si longue et si lente dans ses moindres opérations, que cela me fait pitié à moi-même.

Je trouve, mon ami, que je n'en ai pas dit assez de mal dans mes vers caducs. Votre indulgence et votre amitié les jugent trop favorablement. Le fond de cette satire n'est pas traité comme j'en avais le projet, c'est-àdire en gaieté depuis le commencement jusqu'à la fin. Je voulais garder le ton des cinquante premiers vers; ceux qui suivent, et que vous approuvez tant, sont trop sérieux; il y faudrait une ironie gaillarde et fine, qui ne s'y trouve pas. J'y vois, au contraire, un ton dogmatique et pédant qui m*a fait sentir que Mgr l'archevêque de Grenade est diablement tombé depuis son affreux malheur '. Je n'ai pas eu besoin de Gil Blas pour m'avertir sur cette homélie-là. Je m'en console au moins en me disant que je ne suis pas la dupe de mon amourpropre autant que ce prélat apoplectique. Je ne sais

* Depuis la mort de madame Collé.

encore si je ne dois pas être content jusqu'à un certain point du morceau contre Voltaire et l'ëtat actuel du théâtre, mais je sais bien que je suis mécontent, et trèsmécontent, des vingt-cinq vers qui terminent cette satire. On doit finir toujours par le bouquet d*artifice; c'est à la fin qu'il faut toujours ranimer ses lecteurs par son feu, et je les enterre dans la glace V II y a faute dans le dernier vers ; mettez :

u Et jeune homme et vieillard radotent tous les deux. »

J'ai voulu d'abord, mon cher fils, me débarrasser de ce que j'avais à dire sur ma vieille véraille^ et j'en ai vingt fois trop dit. Je passe actuellement, et j'eusse dû passer plus vite à l'objet qui me tient au cœur, attendu qu'il doit faire le bonheur ou le malheur de votre vie. Je ne mets point de bornes à cet article pour cette raison. Je ne quitterai point ce sujet que je ne l'aie, pour ainsi dire , épuisé suivant mes faibles lumières ; mais ne manquez pas de consulter des gens plus éclairés que moi. II y va de tout pour vous, mon très-estimable ami.

Je me rappelle très-bien vous avoir dit qu'un homme d'honneur et de probité doit avoir en principe de ne point faire un mariage trop inégal ; que c'était d'abord mettre un bâton à la roue de sa fortune, se faire moquer pur les autres et se préparer des remords pour soi et pour ses enfants pendant le reste de ses jours. Vous êtes dans ce cas plus que personne ; je veux dire

' Il semble qu^il n*y a plus rien à dire après cette critique juste et piquante que Collé fait lui-même de sa pièce de vers.

qu'avec les talents que vous annoncez dans votre métier, la réputation que vous vous y êtes acquise et la conâ* dération personnelle qui en résulte nécessairement, c'est perdre en un jour tous ces avantages que de foire um mariage d'inclination. Un mariage avec peu de bien, mais avec un grand crédit, ce n'est pas la même chose, comme vous le savez bien. Il pourrait vous conduire au grand dans votre état, et, si vos espérances n'étaient pas ranpiies, du moins ne vous laisserait-il pas de repentirs persécuteurs, quand vous seriez pins avancé en âge, parce qu'en le faisant vous auriez eu des motift raisonnables. Mais &! épousant une femme %ans crédit et sans biens, vous ne paraîtrez excusable à personne; vous vous aliénerez tout le monde; votre réputation d'homme sage en souffrira, et vous pourrez dire adieu à la considération personnelle. Vous aurez contre vous tous les gens sensés, les pères de famille, à qui vous èterez les vues qu'ils avaient pour votre établissement, et génâralement tous ceux qui s'intéressaient à vous. Le public indiffèrent vous regardera comme une tète légère ; les gens d'affaires surtout et adonnés a l'argent (ce qui est le grand nombre pour vous), iront jusqu'à vous croire un imbécile. Ce n'est pas encore tout, mon ami : si vous mourez de bonne hem«, vous réduirez votre femme et vos enfants à la pauvreté, ou vous les laisseres au nGK>ins dans un état très-malaisé, sans ressources pour votre veuve, sans éducation pour vos enfiEmts. Joignez à cela qu'en vivant même âge d'homme, vous avez

nécessairement des charges qui vous empêchent de jouir

de la vie. Ce n'est pas seulement une femme pauvre que vous épousez, mais encore sa famille entière. C'est se mettre quelquefois deux familles sur les bras, c'est s'enlever toute son aisance.

Je ne doute point, mon cher fils, que vous n'ayez fait toutes ces réflexions. Il ne faut pas se donner au diable pour prévoir ces inconvénients terribles, et beaucoup d'autres qui sont encore plus communs, et dont je ne daigne pas faire mention. Tenez pour indubitable qu'un mariage inégal , ou mauvais , a une influence malheureuse sur tout le reste de notre vie. Opposez à cela le tableau de celle que vous menez actuellement : la liberté, l'espèce d'opulence, la certitude du bien-être actuel, les espérances fondées, et très-fondées, d'un bienêtre futur, et qui ne peut qu'augmenter, si vous ne faites pas de sottises.

«Mais, me direz -vous, y atme^ et vous-même vous » avez fait un mariage d'inclination ; vous-même m'avez » toujours prêché que l'argent n'était pas le bonheur et » n'en était qu'un des moyens. » Je tiens encore cette dernière vérité pour constante ; mais j'ai été dix années

entières , malgré mon amour, et jusqu'à ce que j'eusûse

assez de bien et pour ma femme et pour moi, avant que de l'épouser. Ma passion pour elle datait de 1746 ; je ne me suis marié qu'en 1756 *•

J'oserai d'ailleurs vous dire, mon ami, quelque amoureux que vous soyez, et quelque estimable que soit et

* Dans son Joumaly Collé dit qu'il s'est marié au mots de mai 1757.

doive être celle que votre sagesse et votre prudence ont distinguée, que cette même prudence et cette même sagesse ne sont nullement comparables a mon examen. Par dix années d'amour, de même que par une étude profonde et qui équivalait à une démonstration, je m'étais assuré de l'honnêteté du cœur, de la bonté et de la grandeur d'àme de la divine femme que je me proposais d'épouser; j'y voyais tous les rapports possibles avec moi, et les plus singuliers : une vraie philosophie, la plus grande sensibilité , qu'elle étendait sur les malheureux qui ne l'étaient point par leur faute , une excellente judiciaire, le goût délicat, un tact fin, assez d'instruction pour une femme, un attrait pour la littérature légère, et notamment pour le théâtre; l'équité, la probité la plus scrupuleuse : voilà quelle était l'épouse adorable que je m'étais choisie avec connaissance de cause.

Pour moi, « ami de la vertu, plutôt que vertueux ' » , j'étais bien loin d'avoir tous ces rapports effectifs avec elle; mais, les désirant fortement, elle m'en a communiqué quelques-uns qui tenaient à l'àmc, que ma tendre sensibilité, qui égalait au moins la sienne, si elle ne la surpassait pas , s'est rendus propres ; c'est elle à qui je dois le peu de vertu que j'ai ou que je n'ai pas. L'extrême douceur de son caractère avait réprimé l'impétuosité et la violence du mien ; la sagesse de ses vues arrêtait la précipitation des miennes et mon étourderie en affiiires; sa prudence avait, seule, arrangé complètement notre fortune; son économie sensée réglait notre mai-

* Boileau , épltrc X.

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son, en la tenant toujours de la façon la plus honorable. J'y trouvai l'abondance. Menant ses domestiques avec fermeté, elle avait trouvé Fart de s'en faire craindre, respecter et adorer. Elle joignait à Tesprit d'a^jrément celui des détails d'un ménage, ne dédaignant pas de descendre jusqu'aux moindres. Dans les affaires épineuses et difficiles, son grand sens lui fournissait les meilleurs conseils, et sou imagination les meilleurs expédients. C'est par ses avis que je jouis encore du peu de santé que j'ai ; c'est pour les avoir suivis et parce que je les suis encore; c'est à sa raisf)n que je dois la mienne, qui était souvent, et très-souvent, emportée par les écarts de mon imagination bouillante ; c'est à son goût exquis et à ses délicates critiques que je dois le peu de réputation littéraire que je laisse; et je compte [)f)ur très-peu de chose ce dernier article. Enfin, jamais je n'ai pu lui trouver d'autre d(»faut (pie sa mauvaise santé : j'ai été trente ans sa garde-malade.

Voilà, mon cher fils, mon très-cher fils, le mariage d'inclination, et très-in('gal du c()t('' de la fortune, que j'ai fait. Mariage divin ! mariage qui ne peut être comparé à aucun de ceux que j'ai vus pendant le cours de ma trop longue vie! mariage qui n'a peut-être existé jamais que pour moi seul. C'est, à cette loterie, avoir gagné vingt (piines à la fois dans un seul tirage. F^t ne pensez pas que j'exa,';ère : mon îuno va encore plus loin et en sent plus que je n'en dis encore.

Aussi, mon chcM* enfant, je ne pn'tends pas que vous cherchiez ce miracle uni(pic et introuvaljle; mais si la

fille respectable que vous aimez a la vingtième partie des qualités de ma céleste défunte, épousez-la demain et les yeux bandés. Mais prenez g[arde au bandeau de Tamour. On ne voit plus rien quand on est amoureux.

Ma tendre amitié, mon fils, ne vous demande qu'une grâce : celle de combattre votre amour pendant une année au moins. Pendant cette année, examinez, scru* tez et approfondissez. Mettez-vous au point de vous assurer avec certitude , mais avec une défiance extrême de vous, et du peu de raison que doit vous laisser Tamour; assurez^vous, dis-je, autant que votre borgnerie pourra vous donner de lumières, des qualités excellentes et suffisantes de la jeune fille , pour compenser la faute énorme que vous êtes près de faire, et qui ferait le malheur de votre vie et de votre postérité.

Ou plutôt, mon courageux ami, faites mieux. Prenez le parti violent de vaincre cet amour. C'est le parti le plus sage et le seul digne de vous. Mais, comme il a été dit mille fois en pareil cas, ce n'est que par la fîiite qu'on remporte la victoire. On a beau dire que sa passion est trop forte pour lui résister, il est sûr qu'elle ne l'est que par notre faiblesse. En général, l'homme honnête et prudent peut faire plier ses penchants, quand il le veut bien, à son honnêteté, à sa raison, à toutes les convenances. Il lui en coûte, sans doute, des efforts; mais qu'il se présente le miroir de la vérité et de l'honneur, il cesse de balancer.

a Pour être vertueux, on n'a qu'à le vouloir*.

* Electre y acte III, scène i.

S80 CORRESPONDANCE liHÉDITE

Rien n*est plus vrai que ce vers de Crébillon. Il vous en coûtera de ne point voir l'objet aimé, j'en conviens; mais, mon cher enfant, quand vous vous serez prouvé démohstrativement que le sens commun , votre fortune, le soin de votre réputation, de la considération dont vous jouissez, et la continuation de Testime et de Tamitié qu'on a pour vous, enfin, que votre bonheur et celui de vos enfants dépendent de ce pénible effort, votre vertu courageuse vous le fera faire. Vous y mettrez la gloire et l'amour-propre de la raison; et cet effort, qui vous rendra plus grand à vos yeux et aux miens, vous deviendra plus aisé que vous ne l'imaginez.

Adieu. Votre plus tendre ami vous embrasse avec la plus tendre pitié , l'intérêt le plus vif et la certitude la plus affectueuse de votre triomphe et du sien.

Ne vous pressez pas, mon fils, de me répondre. Mena* gez-vous quelque coup de force que vous aurez à m'apprendre, et vous me bienheurerez.

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