AU MÊME
Je tte^ fms trop donner d*ëlog[es k la Tersification de la petite comédie du Faucon, aux pensées ingénieuses qui y soBt répandues et mm traits de sentiment qui font honnear an cœur de l'autenr.
Mais, comme j'ai déjà eu l'honneur de ie lui dire, je n'y trouve fKmit d'action, et le poème dramatique, coDune on sait , est fait pour a^r et non pour discourir. Corneille l'a dit en parlant du dénoùment, et sûrement il étendait son préœpte au poème entier.
Je n'y trouve pas non plus de caractères. Chacun des personnages a le même ton et le même style , ou pluttM c'eift partout cehii de l'auteur.
Je ne sais ^ je me suis trompé, mais j'ai toute ma vie pensé et je pense encore que , dans une comédie , Tanteur doit se faire oublier; et quand il fiiit parier aes personnages , il doit avoir pour hnt de porter Tillusioii an point de (aire croire aux spectateurs que ce sont ses acteurs q« agissent et qui parient suivant leur silna* taon et leurs caractères, et qu'on ne puisse pas se douter qu'on 4e«Hr ait mis dans la mémoire et dans la bouche ce qu'ils viennent débiter.
Si l'on convient de ce q«e je crois une vérité, l'on doit convenir aussi que Mélisse n'a aucun caractère;
qu'elle parle avec autant de noblesse et d'élégance que Fédéric, ou plutôt que c'est l'auteur qui parle, et l'auteur doit toujours se cacher; ce n'est que dans les caractères nobles et honnêtes qu'il lui est permis de se montrer un peu. Molière n'a point de style à lui, pour ainsi dire. L'on n'aperçoit le sien que dans les rôles que les comédiens appellent les raisonneurs. Dans les autres, ce n'est jamais Molière qui parle, c'est Tartuffe, c'est Alceste, c'est (îeorye Dandin , c'est Philaminte, Trissotin , Arnolphe, etc., etc. Tous ses personnages ont leur style et non pas le sien. Celui de Molière se découvre seulement dans l'ami du misanthrope, dans le Chrisalde de YÉcole des femmes, dans le beau -frère de TOrgon du Tartuffe, etc., etc.
Il serait donc à désirer, en partant de ce principe (si c'en est un), que la Mélisse du Faucon eût un petit caractère quelconijue, comme celui de commère bavarde ou de nourrice de Fédéric, ou autrement. Mais, dans tous les cas, je crois chose indis|)ensable qu'elle ait un autre stvle que lui. D'ailleurs, je préférerais un valet, attendu (juil nie paraît phis naturel que dans sa misère il lui soit plutôt resté un vieux serviteur qu'une vieille duègne. Ce n'est pas, au reste, à (juoi je tiendrais beaucoup, si le rôle de la vieille était mieux caractérisé.
Je ferai remarquer (|ue dans la scène sixième, pour que ce soit une scène et non pas un simple dialojpie ou une simple conversation, il me parait qu'il est nécessaire que Mélisse ou le vieux valet cpii pourrait la remj)lacer, ne connaisse point absolument Clitie; alors le mal qu'elle
lui dit (l'elie>inéme à elle-même donne un comique de situation qu'il ne faut point perdre ; et pour cela il est nécessaire de fonder dans l'exposition que Mëlisse , qui a beaucoup entendu parler de Glitie , ne la connaît pas même de vue.
Plus Tart dramatique a fait de progrès et plus l'on s'est convaincu que les monologues et les aparté n'étaient point naturels. L'on ne doit, je pense, faire usage dçs monologues que lorsqu'ils sont indispensables , lorsque le personnage est dans une situation assez violente pour qu'il puisse parler tout seul; qu'il a une grande passion ou un grand intérêt, et encore les faut-il faire très-courts et avec le plus de précision possible. Celui de Mélisse, scène cinquième, est dix fois trop long. H en est de même des autres.
Je persiste encore à penser (oh ! peut-être me trompéje!) que pour rendre ce sujet plus intéressant, il faut que Clitie ait eu de l'amour pour Fédéric ; que par effort de vertu elle soit venue à bout de le surmonter et de le lui laisser ignorer; qu'elle l'ait même banni de chez elle, lui ait fait fermer sa porte; que Fédéric, comme un enragé , se soit acharné à la poursuivre de fêtes , de cadeaux; qu'il ait dépensé un argent immense à séduire ses domestiques ; et comme la scène est à Florence , ne pourrait-on pas faire Fédéric magnifique? ne pourrait-on pas supposer que ses prodigalités lui avaient fait donner ce surnom , tandis que les gens sensés le surnommeraient le Prodigue? Il faudrait encore que Clitie eût fait tout ce qui dépendait d'elle pour rebuter Fédéric de ses pro-
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fusions, et qu'elle s'y fut refusée avec une ftraieU héroïque.
Plus l'on rendra Clitie intéressante,, plus, à ce <|ae je crois, le sujet le sera. Je voudrais donc encore que, par une suite de la plus touchante vertu, Clitie, adorant U»jours Fédéric ,. se refiisàt à elle-même de l'épaaser pour ne faire aucun tort à la fortune de son fils, et qnan dénoùment il lui vint un vieux valet de chambre loi annoncer la mort de ce fils.
Tout cela n'est peut-être qu'une imagination ou une invention peu réfléchie, ou les idées indigestes d'une ima* ginatîon usée; mais on donne ce qu'on a. En y réfléchissant, l'on pourrait peut-être tirer quelque chose de ces idées quand on les aurait débrouillées.
Je crois encore que pour éloigner les fenunes, il faut leur faire aller cueillir des fruits dans le vergée.
Je crois qu'il fieiut établir aussi davantage la nécessité dont le faucon est à Fédéric , que sans hii il moursant de faim y qu'il faut fonder indépendamment de cette raison l'amour extrême qu'il a pour cet oiseau.
Je crois que le repas où l'oiseau est servi est de toute nécessité. Vous en avez diné est un nK>t subhme. Chtie, pendant ce repas , en doit manger peu parce qu'elle n^a point d'appétit, mais eUe en doit mangev qiielques bouchées; dire qu'elle n'a pas iaim et en venir à sa demande; mais il doit même être marqué que le gainer dont elle mange est excellent^ mais. ^*eUe manque d'ap* petit, etc..
Plus Fédéric est barbare envers son faucon, plus le
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sacrifice est grand, cruel même, et plus son amour parait, plus le sujet deTÎejat intéressant.
Il s'agirait, comme j/e l'ai dit dans une de mes lettres, d'inventer quelques scènes qui naquissent du fond des entrailks^ de œ sujet. C'est à quoi l'auteur doit penser.
M. Sedaine vient de traiter ce sujet, et n'a cependant presque rien ajouté au conte de La Fontaine. Mais on aura la bonté d'observer que sa pièce est une comédie à ariettes; c'est un genre à part.
Si l'auteur de cette comédie , qui est peut-être encore trop jeune pour en feire, n'araft point un talent marqué, surtout celui delà versification et de l'élégance, je ne me serais pas donné la peine de l'ennuyer par tant d'écritures ; je n'aurais fait qpt lui dire verbalement et avec* politesse les vérités dures que j'aurais eu à lui glisser; mais il est très-possible que l'auteiir, en s'évertuant l'ima* gination et en y pensant beaucoup, vienne à inventer et à trouver des ressources pour traiter son sujet par la suite.
Je le répète, peut-être est-il trop jeune encore. L'on fait des tragédies à vingt ans; il en faut avoir quarante pour faire des comédies. Les véritable» cotsédies de Molière, j'entends celles qui peignent tes hommes d'après le nu : VÉcole des Maris, celle des Femmes, Tartuffe, le Mùanlhrope, les Femmes, savantes^ etc., etc. , Molière avait pkis de quarante-deux ou quarante-trois ans lorsqu'il a composé la première de ces pièces-là.
La raison en est facile à apercevoir. Il ne faut connaître que l'essence de l'homme en gros ^our faire des
tragédies, les passions communes. Mais pour faire une comédie, il faut, indépendamment de la connaissance du cœur humain en (général, y joindre celle du monde, et, pour ainsi dire, celle de chaque honune en particulier. Tout cela ne peut se faire ni a ving^t ni à trente ans !
Étudiez la cour, et connaissez la ville'.