‹ Correspondance inédite de ColléChapitre 70 sur 100 · DES OEUVRES POSTHUMES DE COLLÉ · texte numérisé non relu

DES OEUVRES POSTHUMES DE COLLÉ

Collé lui-même semble nous y inviter par un pussage de sa Préface générale qu'on trouvera plus loin :

« Le soin de ma petite réputation seul m'empcche

» de les livrer à mon imprimeur (il s'a(;it de ces mêmes » écrits qu'il nomme des bagatelles). J'ai même Qxxçé de » ceux à qui je. les lègue par mon testament, de ne point » risquer d'en barbouiller ma mémoire littéraire, qui est V d'ailleurs suffisamment maculée par des gaillardises » aux yeux des gens d'une certaine sévérité. »

Nous respecterons la dernière volonté de Collé, en regrettant toutefois que tant de traits charmants , aiguisés à la verve la plus franche , la plus légère , et relevés d'un sel gaulois du plus haut goût, aient ainsi été semés dans un champ où nul ne fera sa moisson ni sa gerbe.

Je ferai quelques digressions dans cette préface ; malgré cela, je ne sais trop si elle sera fort longue; mais ce que je sais bien, c'est que celle du Commentaire sur Corneille l'abrégera du moins à quelques égards. J'y renvoie le lecteur.

Les motifs de notre critique, à M. de Voltaire et à moi, sont les mêmes, lui, en critiquant Corneille, et moi, en critiquant M. de Voltaire. • '

Nous nous proposons l'un et l'autre le même but : l'amour de la vérité et la défense du goût. Je crains, comme lui,, que notre jeunesse française, et surtout les étrangers, qui nous sont aujourd'hui philosophiquement plus chers que notre patrie de Wciches, n'aient la gaucherie de se tromper et sur les beautés et sur les défauts du nouvcciu prince des tragiques.

M. de Voltaire l'est en effet, depuis que le grand M. de Saint-Lambert a chassé irrévocablement du trône de Melpomène et Corneille et Racine '.

* Cette préfece, qui est placée en tête des Commentaires de Collé sttr les tragédies de Voltaire, est entièrement inédite.

* Saint-Lambert (Ch.-Fr., marquis de), né en 1717 à Vézelisc (Lorraine), mort en 1803. Il suivit d'abord la carrière

L'auteur de l'exceUent poème des Saisons a été reconnu, comme on sait, par toute l'Europe savante, pour le Charles XII de la littérature française.

La force de son génie lui a permis d'enlever et de donner le sceptre tragique à qui il lui a plu. Un applaudissement général a suivi cet exploit inouï, comme cela se devait ; et ses vers de Proclamation qu'il a faits aussi beaux qu'il pouvait les faire, ont courbé à l'admiration l'Allemagne entière , une grande partie du Limousin et les Treize cantons.

D'un autre côté, quelques gens de Versailles et toute la clique intrigante de nos mortels philosophes lui ont assuré l'immortalité, c'est-à->dire l'Académie. Du reste, ce coup de main l'y a porté. Il a son fauteuil; qu'il s'y tienne ! il l'a bien mérité !

Comment, en effet, ne pas tomber en une espèce de ravissement et de stupeur à la vue d'une décision aussi équitable et aussi bien versifiée !

u Vainqueur des deux rivaux qui disputaient la scène, n D'un poignaid plus tranchant il arma Melpomène *. n

militaire, puis s^envola parmi les philosophes, et forma siiocessivement, avec la marquise du Châtelet et madame d^Ioudetot , des relations qui lièrent en quelque sorte sa vie privée à celle de Voltaire et de Jean-nlacques Rousseau. — Les Soi" sons, poëme; Poésies, Contes, Mémoires sur Boiingbroke, ie Catéchisme universel.

• Vers du poëihe des Saisons. Voltaire crut ne pouvoir mieux répondre à Saint-Lambert qu'en le proclamant, de son côté :

Chancre des vraU plaisirs, harmonieux émule Du pasteur de Mantoue et du tendre Tibulle.

Il est vrai que des gens sans {joùt, du parti de Topposition et assez mauvais plaisants, risquèrent alors d'àvancer que ce superbe jugement « était plus tranchant (jue le couperet du théâtre anglais , » dont s'était armé souvent M. de Voltaire, à la place du susdit poignard de Melponiènc.

Ne donnons point dans les extrêmes. Ne soyons pas injustes. Il s'est quelquefois servi du poignard de Melpomène , mais seulement dans les pièces qu'il avait prises aux autres. Dans celles qui sont de son invention il s'est constamment armé du couperet de la scène anglaise. Dans ses sanglantes imitations de ce boucher de théâtre qu'on appelle Shakspeare, il s'est attiré l'improbation de nos vrais Français, assez humains et assez tendres pour préférer les non sanglantes et les inimitables tragédies de Cinna et de Bérénice.

Ces deux chefs-d'œuvre , de genre tout différent , ne peuvent-ils pa^, eux seuls, après la mort et même du vivant de l'usurpateur, lui arracher le sceptre des mains ? Hasarderait-on de dire que son intronisat^n , tramée par notre vaillant gentilhonune lorrain , le preux Saint- Lambert, ne durera pas aussi longtemps qu'a duré celle de son bon roi Stanislas? Nous avons des Augustes et des Césars dans la république des lettres; ils feront oublier, en moins de six mois , et l'exaltation de l'intrus

Ce plaisant échange d'éloges conduisit Gilbert à décocher re distique au chantre des Saisons :

Saint-Lambert, noble auteur, dont la Mniie pédante Fait de8 vers trop vantég par Voltaire qu'il vante.

SI

et les vers exaltes du proclamateur. Eh! mais, tout cela n*e$t-il pas déjà arrivé? J*en ai peur.

Dès le mois de février 1752 que parut le CaiiUma de M. de Voltaire, ses conjurés fanatiques, mais point aussi braves que le g^énéral Saint-Lambert, avaient déjà tàté les courages pour placer au trône tragique notre moderne VEmpyrée ^ De bons citoyens du Parnasse étouffèrent cette conspiration, et Tun d'eux fit le rondeau irr^ulier qui suit, dans lequel on trouvera plus de vérité que de poésie :

RONDEAU IRRÉGCLIER

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