INTRODUCTION A LA LECTURE I>E MES MANUSCRITS
« Dans cette préface générale, ainsi que dans toutes » les autreis préfaces particulières que je mettrai à la tète » de chaque nature d'ouvrages , sous quelque nom qu'il » me prendra fantaisie de leur donner, Tamour-propre » et Tégoïsme auront leurs coudées franches. Il est bon » d'en prévenir le lecteur pour qu'il ne pense pas qu'on » ne l'a pas senti. »
Préface ou amour-propre, c^ est jus vert ou vert jus. Ne la fit-on même servir qu'à la critique de ses ouvrages , la critique en fut-elle même la plus franche et la plus consciencieuse ^ c'est toujours' amour-propre; c'est toujours dire tout au moins : « Je suis au-dessus de ce que j'écris ; » je vois plus loin que mon talent; j'y suis supérieur. » C'est d'ailleurs parler de soi, c'est prétendre en occuper les autres.
Vous avez beau masquer votre amour-propre en vous traitant avec rigueur ; faire étalage d'une candeur peut-
* Cette Préface ouvre le second volume des manuscrits de Collé. A l'exception de quelques paragraphes que nous indiquons pitts loin, page 360» elle n'a été imprimée nulle part.
être jouce, ou, si vous voulez, très-sincère, le lecteur n'en est pas moins fondé, raisonnablement, à trouver du ridicule à la peine adroite que vous prenez pour voiler cette faiblesse, et votre mascarade devient inutile.
Il faut avouer pourtant que ce ridicule n'est pas aussi révoltant que celui d'une présomption grossière et qui a tout le faste et la morgue d'un orgueil à visage découvert.
Cette arrogante et insolente présom])tion des auteurs à préfaces, imprimées dejmis trente ans, m'aurait fait mourir d'indignation, tant je suis né violent, si je n'eujîse pris bien vite le parti d'en mourir de rire, tant, d'un autre côté, je suis né gaillard.
En général , leurs superbes pièces d'éloquence qui annoncent si intrépidement ce qu'ils ont la bonté de donner au public, ne roulent (|U(» sur deux objets : dire du bien d'eux-méoies et du mal des autres.
Il est vrai que par humanité (mot à la mode aujourd'hui), ces scribes inhinnains ont la complaisance de joindre à cela, j)Our le j)rogrès des lettres, de fort belles instructions qui n'instruisent de rien; des nouveautés qui ne sont j)as neuves ou qui ne le sont <pu* par leur extrava(janc<.' ; des opinions singulières qui détruisent ou (jui ne demandent pas mieux cpie de détruire les principes vrais et reçus; des règles enfin qui, en s'efforçant de tout renverser, ne peuvent êtn? utiles à perscume, quand par hasard elles ne sont j)as nuisibles à tout le monde. Elles uv. p(ui\ent servir qu'à eux, et c'est par elles qu'ils rberclient à justifier la bizarrerie de leurs pro-
ductions. Lisez, pour vous en convaincre, et si vous en avez le courage, les poétiques des Marmontel, des Diderot, des Le Mercier, etc.
Admirez surtout dans ces morceaux précieux et modestes , dans ces Discours préliminaires , Avertissements, Lettres à Madame la marquise, à M. le comte. Essais, Avant- propos , et telles autres denrées dont M. Dorât a commencé depuis longtemps à nous fatiguer ; admirez, dis-je, le goût exquis autant que sûr de ces grands modernes, la hauteur de leurs décisions et la vaste sublimité de leurs prétentions. Ils sont tous des génies dans ce siècle , qui n'en produit point. En cette qualité, ils s'élèvent au-dessus des préceptes des anciens, ne font nul cas de ces grands maîtres, établissent de nouvelles lois et regardent d'un œil de pitié la réputation usurpée des écrivains des beaux siècles d'Athènes et de Rome, sur lesquels se sont lâchement modelés les auteurs célèbres du siècle de Louis XIV, au lieu de voler, comme ces messieurs le font, de leurs propres ailes et de ser\*ir, comme ils croient le faire, de modèle à la postérité, qui ne les connaîtra pas.
Voilà les préfaciers qui sont vraiment dignes de nos respects , si je ne me trompe et si leur verve philosophique ne m'en a pas imposé dans leurs écrits pleins de feu.
Mais laissons là l'ironie; laissons aussi ces grands hommes et leurs ridicules.
Revenons à celui que je me donne ici , et que je veux m'y donner. Que voulez-vous? Je n'ai rien de mieux à
faire. Dans ma jeunesse et dans l'âge où je pouvais com* poser , je ne perdais pas mon temps à parler de moi et de mes compositions. Mais aujourd'hui que je suis vieux et que mon imagination ne peut plus rien produire, il faut bien que je m'amuse de quelque chose. L'habitiide d'écrire est tro]) forte pour qu'il me soit possible de n'y pas céder. Je serai ferme dans la résolution que j'ai prise de ne rien faire imprimer; mais je ne puis nue tenir de barbouiller du papier, et d'y jeter mes idées , bonnes ou mauvaises. J'observe d'ailleurs si religieusement la loi que je me suis prescrite de ne rien faire paraître que, dans un roman assez singulier que j'ai broché en 1774, j'ai pris quelques précautions contre moi-même. Je veux dire que je m'y suis donné exprès des licences si furieuses que je ne pourrais ni les ôter ni les adoucir, si ia tentation me prenait de le faire imprimer.
Ce roman est une débauche de l'imagination (s'il m'en reste encore) et une peinture faite et modelée si fort d'après le nu, qu'il serait impraticable de draper mes figures sans gâter mon tableau *. J'ai répandu dans cet ouvrage des traits de satire contre les gens que j'y nonmie. La plupart de ces traits sont controuvés ; quelquesHins sont vrais, et les autres sont si vraisemblables que l'impression de ces gaietés serait odieuse et même criminelle. Aussi ce roman est-il fait pour rester éternellement manuscrit, ou pour être brûlé à ma mort. Je ne le lis même actuellement qu'à des amis ou à des gens sûrs
' Voyez page 251 , où il parle de ce roman à son élève.
que je préviens de la fausseté de ses satires et de leur caricature.
Il n'en est pas de même et je pourrais faire usage des autres bagatelles qui rempliront ces volumes et que je m'amuse à corriger et à copier.
Le soin de ma petite réputation seul m'empêche de les livrer à mon imprimeur. J'ai même exigé de ceux à qui je les lègue par mon testament , de ne point risquer d'en barbouiller ma mémoire littéraire, qui est d'ailleurs suffisamment maculée par des gaillardises aux yeux des gens d'une certaine sévérité.
J'ai fait paraître dans ma dernière édition (1777) tout ce que j'ai jugé pouvoir décemment me permettre vis-àvis des honnêtes gens du monde; de ceux qui ne portent pas la sagesse jusqu'à la rigidité austère des vrais et bons sacristains.
Quant à la valeur et au mérite de ce que j'ai £ût imprimer, je répète que je crains d'avoir encore trop donné. Initium sapieniiœ publicorum judiciorum timor. Je ne me suis jamais assis, moi, sur le haut-banc de nos présidents du Parnasse moderne. Ils ont bravé le public que j'ai toujours au contraire infiniment respecté.
Moins touché de ma fluette réputation littéraire que de celle de bon homme et de galant homme, l'estime générale m'a toujours été plus précieuse. J'ai mis ma principale et ma première gloire à la mériter par mes actions et comme citoyen, malgré mes ouvrages gaillards et mes propos très-libres qu'on trouvait même libertins à la rigueur. Ces deux articles pourraient très-bien
influer sur le jugement de mes mœurs, au dire des sots, dont Salomon nous assure qu'il y a toujours un trèsgrand nombre.
Après cette digression, de laquelle je ne cherche pourtant pas à m'excuser, — car cette préface n'est qu'une divagation et un bavardage qui n'a ni ordre ni méthode, — je dirai que dans cette copie de mes manuscrits je suivrai, autant que je le pourrai, leur ordre chronologique. Je les ferai quelquefois précéder, suivant qu'il m'en prendra fantaisie, de préliminaires et de radotages auxquels je donnerai les dénominations qui me passeront par la tète.
Par exemple , il y passe actuellement , — avant de donner ici cet ordre chronologique, — la pensée de présenter un précis historique de mon avènement au Parnasse, et de la naissance de ma petite Muse, qui, j'ose bien le dire, s'est établie chez moi sans que je m'en doutasse d'abord le moins du monde.
Le lecteur voit que je ne me gène pas ; qu'il ne se contraigne en rien de son côté. Qu'il passe cet article s'il craint d'y trouver de l'ennui. Je le préviens d'amitié qu'il n'est nullement nécessaire à l'intelhgence de mes manuscrits.
En attendant qu'il se décide, je commence.
Dès mes plus tendres années, même dès mes premières classes, j'ai toujours senti un attrait invincible pour la poésie, surtout pour celle du théâtre.
' Je n'avais pas encore dix ans que mon père, que je
' Ce paragraphe et les neuf autres qui suivent immédiate-
perdis à quatorze , me menait assez souvent aux Français; et y pendant plusieurs années, je n'entrais point dans leur salle qu'il ne me prit un frisson de plaisir, tel que celui que je sentis au premier rendez-vous que me donna la première honnête femme que j'eus à vingt ans et dont j'étais éperdùment amoureux.
J'avais commencé par idolâtrer Corneille, et par adorer Racine, dès que j'eus un peu le goût ouvert.
J'idolâtrais pareillement Molière et La Fontaine, que, dans un autre genre , je trouvais aussi des hommes du plus grand génie, égalant ou surpassant même celui qu'on appelait, a si juste titre : le divin, le grand! Du moins, Molière et La Fontaine me paraissaient-ils et me paraissent-ils encore davantage aujourd'hui, les hommes les plus rares et les plus sublimes peintres de la nature. Ils n'ont point de modèles chez les Grecs ni chez les Romains; et les modernes, dans aucune nation, n'en approchent pas plus que les anciens.
La gaieté inépuisable avec laquelle j'ai eu le bonheur de naître, est peut-être la cause de mon idolâtrie presque exclusive pour eux.
Ce fut sans doute cette même gaieté qui me fit me passionner, dans mon adolescence, pour le genre du vaudeville, si fort analogue à mon caractère.
ment se trouvent dans la Notice placée en tète du Journal de Collé. L'éditeur les y a mis par suite de la communication que lui en avait faite M. Després, alors détenteur des manuscrits de notre chansonnier. Voyez la note placée au bas de la page 330.
La Fontaine et Marot, Chapelle et Rabelais, qui tiennent quelque chose de ce genre naiif et gaillard, ne sortaient point de mes mains. Je les Usais, je les rdisais, et les reUsais encore. Leur naturel, leur simplicité et leur franche gaieté m'enivraient. Ils avaient avec mon esprit et mon àme l'analogie la plus attractive. J'avais un peu de voix : je chantais continuellement, et je jouais assez comiquement les chansons d'Haguenier, que je connus, comme çà, à quinze ou seize ans, chez mon oncle Roussel.
A dix»septans, je connus plus particulièrement Gallet',
' Gallet, né vers 1700, mort eu 1757, était épicier à b pointe Saint-Eustache , si l'on s'en tient à la tradition, et rue des Lombards, si l'on croit ce. que dit Marmontel dans ses Mémoires. Le commerce des Muscs lui ayant fait négliger cehii des denrées coloniales, il fit banqueroute en 1751, et alors il te réfugia au Temple, qui, à cette époque, était un lieu de franchise pour les débiteurs insolvables, auxquels toutefois les créanciers avaient le droit d'adresser leurs mémoires. Or, Gallet en recevait beaucoup, ce qui lui fit dire « qu'il était au Temple des Mémoires, n Devenu hydropique et croyant à une mort prochaine, il écrivit à Collé trois couplets où raspire une grande libellé d'esprit, mêlée d'une gaieté aimable. Voici le dernier de ces couplets, où il s'excuse de n*en avoir fait que trois :
Autrefois, presque au même instant J'en aurais pu rimer autant Que nous reconnaiuons d'ap(^tre».
Aujourd'hui j'abrège, d'autant Qu'à l'église un prêtre m'attend , Accompagne de plusieurs autres.
Il mourut, et il parait que le lieu qu'on choisit pour sa
avec lequel je fus lié p^idant plusieurs années. J'aimais à la folie se» couplets naïfs et piquants. Je les trou* Tais, — un peu machinalement sans doute, — et moins compassés et moins froids que ceux d'Haguenier \ qui passait, dans ce temps-là, pour le premier homme du monde. Mais ce Ait chez Gallet que je rencontrai Panard, suivant moi le dieu du Vaudeville. C'est ainsi que je l'ai baptisé.
Gallet, et surtout Panard, — auquel il n'a manqué que de voir meilleure compagnie qui eût étendu le cercle de ses idées ; «^- ces deux chansonniers excellents m'in* spîrèrent le pkis violent désir de barbouiller quelques couplets. Mais né avec une extrême défiance de moimême, leurs talents supérieurs me jetèrent tellement dans le désespoir de pouvoir jamais les atteindre, même de loin, que je me réduisis à composer des chansons, des
sépulture ne convint pas à son ami Panard, qui un jour, rencontrant Marmontel, lui dit tout affligé : « Ah! monsieur, » je viens de pleurer sur la tombe de ce pauvre Gallet; maïs n quelle tombe! Ils me Tout mis sous une gouttière, lui qui, n depuis l'âge de raison, n'avait pas bu un verre d'eau. »
' Haguenier (Jean), né eu Bourgogne, mort en 1738, à l'âge de soixante ans. Il faut moins le regarder comme un poëte que comme un homme aimable qui versifiait le verre à la main et &isait les délices d'un repas. On a plusieurs chansons de lui; mais Voltaire, qui l'avait vu dans sa jeunesse, disait, pour exprimer la froideur de ses ooonpositions, ,qae « c'étaient des chansons à boire... de F eau. n Celles qni conmiencent ainsi : « Nous autres, bons villageois... Je n'ai pour toute maison tju'une pauvre et simple chaumière, etc., ont encore quelque agrément.
parodies d'airs, des odes, des vers et même une tragédie bouffonne (Gocatrix) , en pur galimatias , auquel on donnait alors le nom à' amphigouris. Ce fut et la bonne foi et la sincérité avec lesquelles je me jujjeai moi-même, qui me persuadèrent (jue je n'étais pas capable d'autre chose que de poésies folles, qui n'eussent ni suite ni sens, et qui fuss(Mit seulement une espèce de parodie de toutes les poésies. Mon extravajjance et le délire de ma {jaieté se contentaient de cet amusement.
Ce fut longtemps après que je fus tiré de cet aveuglement, en partie par feu Crébillon le fils, dont j'avais Fait la connaissance aussi à l'âge de dix-sept ans, ainsi que celle de Gallet.
Quelqu(îs années après, Crébillon me fit une sortie amicale sur mes amphigouris (pii couraient la ville, et (pii m'avaient déjà fait une cruelle réputation, mais qui m'en avaient fait une. Ce fut lui qui me força à m'essaver, et qui me fit conqioser ma première chanson raisonnable : Agnès cju auparavant Von prenait pour sainte. Ce fut enfin lui qui m'apprit (pie j'avais quelque talent.
Pour éviter les redites, qui ne sont ou ne seront peutêtre (pie tro|> fréquentes dans ces manuscrits, je renvoie le lecteur à la préface manuscrite que j'ai mise à la tête de Dupuis et des Ronais, dans l'excMuplaire de la seconde édition de mon Théâtre de Société. C'est là qu'il verra en détail jus(proii je [)ortais la défiance de moi-même. Co fut elle aussi qui me fit préférer le genre des parades à celui de la comédie, parce ([ue je ne me crovais nullement la force de traiter ce dernier, et (jue je pen-
sais rëellement qu'il y aurait eu de la fetuitc'* d'esprit à moi de l'entreprendre.
J'avais cependant, en 1737, tourné en trag^édie Alphonse l'impuissant, parade du feu prédicateur La Chaussée ; et je me réserve de bavarder sur cette misère dans le discours qui la précédera ', et que je donnerai ici, d'abord, avec quelques légères corrections que j'ai faites et qui ne sont pas assez bonnes et assez fondamentales pour la faire réimprimer.
Après cette tragédie badine, qui n'est ni assez gaie ni assez sérieuse, suivront mes Parades, dont la première est de 1740. Je ne puis encore savoir si elles fourniront deux volumes ou seulement un .
Le volume qui viendra après ne sera point écrit de ma main. Il est d'avance écrit de la main d'un homme que je nommerai et dont je dirai quelques mots. Ce volume est intitulé : Grosse Gaieté ', et contient des annonces y des compliments, des discours y des parades y avec un très-court recueil de mes poésies diverses.
Les volumes qui marcheront ensuite contiendront la Vérité dans le vin, avec le. personnage de l'évéque d'Avranches ; Tragiflasque, tragédie en vers et en trois scènes; la Rivale à Lesbos; une scène de ma façon contre les philosophes modernes. Mais tranchons sur cette énumération, que je m'aperçois être fort inutile, puisque je
' Voir la pièce suivante.
^ Ce volume, de même que les autres dont il est parlé plus bas et qui devaient le suivre, n'a pu être retrouvé. On ne possède que les deux volumes dont M. Génie est détenteur.
vais finir ce présent radotage par l'ordre chrcHiologique de tous mes ouvrages ' .
* ABn de ne pas interrompre la transcription du texte, nous renvoyons à la fin du présent livre, la Liste chronohffiffue des ouvragées de Collé; et nons y ajoutons l'analyse de quelques-uns de ces mêmes ouvrages, ainsi que des anecdotes se rattachant à plusieurs d'entre eux.