PARADE
S'il me convenait de parier d'Aristofade , à moi qui ne sais non plus de grec qu'un chien, si j'ose Tdire; si ça m'aUait de trancher du savantasse à la façon du Révérend Père Brunoy, le jésuite, qui a zinventé de faire la tarduction du Théâtre des Jeux Olympiens, et si j'avais le génie léger de ces aigles de la littérature, qui, d'une langue, transportent à dos de mulet ce qu'igna dans une autre, je n'asarderais pas trop, je crois, d'obliger tous mes lecteurs à croire que cet Aristofade za été l'inventeur du geilre des parades. Zen effet, nombre, comme qui dirait plusieurs de ses comédies grecques, ne sont souvent quantes fois que des ordures,
' Dans ia Coitr et la Ville, M. F. Barrière a donné à peu près la moitié du Discours suivant, que nous croyons devoir reproduire m extenso ^ et tel qu'il a été éc^it par GoUé. Assurément la Parade y et son frère le langage poissard^ sont des formes mortes et bien mortes , Dieu merci ! Mais ce genre de composition a égayé nos pères et marqué une des phases de aotre histoire littéraire; à oe double titre, il ne doit point être méprisé, et s'il ne se recommande pas à nos sympathies, il appelle du moins notre attention comme objet de curiosité et d'étude.
saietez , gravelures et impuretez politiques que son confesseur devait trouver très-mauvaises, et que les messieurs d'Athènes, et surtout les dames grecques, ne devaient pas trouver bonnes, rapport za la pudeur, qu'est de tous les pays.
Si j*avais retenu auterre chose de mon latin et mon Pater^ je pourrais peut-être aussi forcer les jeans de penser comme moi, que cheuz les Romains Pélaute, à ce que m'en a dit zun régent des Grassins, n'avait été que le singe d'Aristofade : c*est-fr<lire qu'il l'avait zimité dans ses gaillardises et surtout dans ses jeux à^ mots latins, ses équivoques et ses gaftez triviales qui apparr tiennent de' droit au gendre de la parade. Quoique je n'sois pas latiniste du tout, pas moins j'ai fréquenté zet hanté, comme on doit le voir, les gens au-dessus des maîtres ès-arts, puisque j'ai connu des régents de l'Académie française, et ces derniers m'ont juré que le nommé Térence, auteur comique latin, n'avait pas ta la vérité donné dans ce traquenard-là; mais qu'en récompense cela l'avait rendu froid, beau parleur et sentenciel, ainsi que de nos jours Jean de Nivelle Lacliausssée d'Antin , qui a été son imitateur en glace froide, sentences, et écrivant plus mal d'un autre côté.
Zau surplus, comme je n'ai pas vécu dans ces sièqués des Grecs et des Romains (ce qui me rendrait trop âgé), et que je n'étais pas même nez au sièque dernier, mais seulement de celui de 1709, ce qui encore ne se saura peut-être pas ', j' n' remonterai za l'origine de la parade
' K Note «nsscz iuiix>rtante {de la tnain de Collé) : J'insinue
qu'à dater, za vue de païs, de 1729 et de 1730, et je dirai ce que M. Salle m*en a dit.
M. Salle était sëquertaire de M. le comte de Maurepas , et en cette qualité c'était lui qui composait toutes les parades que vouiaient faire MM. les ducs de Vaujours, comte de Caylus, comte de Pons-de-VesIe et autres marquis qui les inventaient... sous sa dictée.
Il me contait comme ça qu'il lui était zarrivé d'avoir mené plus de vingt fois en sa vie, entre quatre et cinq heures du soir. MM. les chevalier d'Orléans', grand
n zici qu'on ne saura peut-être pas que j'aie vécu et assez gain ment même dans ce borgne de sièque de lumières. La posn térité, sans (joùt comme faut croire, ne parlera pas plus du » Rasibus de Collé que de l'interportation de la nature de n Diderot.
n Cependant feu M. Duclos, sèquertaire de l'Académie des » proscriptions et de la Françoise, lequel, faut dire, n'était n jamais outré dans ses éloges, m'a dit zen face, de son vivante, n que Rasibus était le Cidre des parades et que j'en étais le n grand Corneille, comme ça est vrai ! n
* Fils légitimé du Régent et de la comtesse d'Argcnton, né en 1702, mort en 1749. u II était fort aimable et avait été n extrêmement débauché; mais, depuis deux ans, il s'était n jeté dans une dévotion si austère, qu'elle l'a plus épuisé » que ses débauches. »> (Journal' de Barbier, t. IV, juin 1748.) Dans les Maîtresses du Régent, M. de Lescure a tracé avec une grande vigueiïr de ton, en même temps qu'une rare fraîcheur de coloris, le portrait de madame d'Argenton : cette a vraie maîtresse du Régent, qui fut à lui, bien à lui, toute n à lui, dit-il, au rebours de plus d'une que nous verrons n bientôt n'être au duc d'Orléans que lorsqu'dle ne sera pas n aux autres, n Les Maîtresses du Régent; Dentu, 1860, I vol. in-8«, p. 64-140.
882 ORIGINE Dli: LA PARADE,
prieur de France, d'Argenson la guerre ', comtes de Maurepas et de Caylus, dans les préaux des foires Saint- Germain et Saint-Laurent. Ces gentilshommes étaient déguisez en reguingottes, leux chapeaux sur leux têtes, et là ces bons masques t'avaient le plaisir incognito de voir pour rien représenter les parades que jouaient de dessus leux balcons, en dehors, Messieurs les danseurs de corde , zavant qu'ils donnassent leux représentations véritables où l'on payait.
Ces parades, me continuait M. de Salle, n'étaient zautre chose que des scènes détachées de l'ancien théâtre Italien, de ce bâtard de Ghérardi.
Mais ces scènes croasUlIeuses , la magnière dont elles étaient rendues, la franche gaieté qu'ils y mettaient, les ordures gaillardes, enSn jusqu'à leux prononciation vicieuse zet pleine de cuirs * , faisaient rire à gueule ouverte et à ventre déboutonne tous ces seigneurs de la cour qui n'étaient pas tout à fait dans l'habitude d'être
' Marc-Pierre de Voyer, comte d'Ai^iuon, ministre de la guerre, frère du marquis d'Ai^eiisoo , dont M. Ruihery publie le Journal cl les Mémoires.
' Note d'érudition {de la main de Collé) : « Zon appelle Il cuirs, parmi les comédiens de province, les mauvaises liai- " sona des mots que font les acteurs qui n'ont pas té û zone
I certaine éducation soi(;neuse, qui zont été, zavant d'monter
II sur le théâtre, d'aucuns, garçons de billard, d'autres, mou- > cheux de chandelles, laquais de comédiens de Paris, etc., etc. " Voici zun exemple de cuirs, pris d'un prolo^e de la tra- >' gédie de Didon :
Za <]ui de C0Dnienc«rT Ce n'est point u Didan. Pas l'a vous, p.-is t'a moi, pat t'a lui, la qui donct •
grossiers et deToircheuz le roi des joyeusetez aussi libres,^ quoiqu'ils fussent dans l'intimité de défunt Louis XY .
Que c'était de là, me poursuivait toujours M. Désallé, qu'était née l'origine des/parades de société y e.t qu'il lui était venu dans l'idée de conterrefaire ces bouflbnneries pour servir de divertissement zaprès des soupers d'honnêtes fenmies qui aiment ça.
Qu'enfin y me finissait M. Désallé, ce fiit de là qu'il imagina de faire queutes seigneurs les auteurs du Père respecté, de Cassandre aux Indes, de Blanc et noir, etc., etc.
Il ne me disait pas tout, le bonhomme. Il ne me nommait pas les seigneurs, rapport za ce qu'il n' repernait jamais son esprit quand zil l'avait un' fois donné ; mais j'ai su du depuis par M. de Beaumont, notre archevêque de Paris actuel , qui dans sa jeunesse za toujours été un gaillard comme il l'est encore, que le fameux Remède à la mode, parade zimprimée dans le Théâtre des Boulevards, est de M. Désallé , qui en avait fait présent à M. le duc de la Yallière, lequel au jour d'aujourd'hui encore s*en croit très-sincèrement l'auteur ; que le Père respecté zest encore de ce père Salle, quoique M. de Pont de Yesle m'ait dit za moi-même et, qui plus est, za feu Mademoiselle La Gaussin, que c'te parade-là zétait de sa façon , ce qu'il ne faut jamais croire quand des messieurs seigneurs vous diront de ces bourdes-là. Car, rapportez-vous-en za moi : quand des La Yallière, des Caylus , des Pont de Yesle se vantent d* avoir fait, ajoutez-y yaire, c'est plus correct.
Mi oiugi.m: de la pakade.
Dalieure, mes rlicrs lecteurs, que j'u'veux pas tromper pour si peu d chose, soyez suis et certains que toutes les autres parades qui sont zenterrées vives comme elles le méritent, dans ce damné Théâtre des Boulevards, sont toutes de la faciende de M. Désallé, za l'exemption de V Isabelle grosse par vartu, (pi'est de Fagan, une qu'est de Moncril', eu vers ; une qu'est de Piron , et trois ou <piatre autres de moi , qui m'ont zété volées par un savovard décrotteur, qui zavait fait fortune dessous M. le duc d(; Choiseul , banqueroute après et qu'est devenu fou ensuite. La première lettre de son nom est Corhie *.
C'est ce qui fait que je reviens toujours za vous dire d'être convaincus que tous ces sei«;neurs, qui se portent pour être zauteurs, ça vous a toujours des teinturiers que c'est zun' bénédiction !
Et za propos de ça je vais vous lâcher encore ici un'ane(*do{|ue qui passe pour incontestable za présent zet cpie j'e n'dis cprà vous : c'est (pie ce M. Salle, (pie j*ai beaucoup connu, zavait bien zuue des plus fécondes imafjinations (pi'on |)uisse imaginer, et (pie c'est véritablenuînt lui (pii est l'auteur |)ermier et |)rimitif du 60/11plaisant y (bi Fat puni et (bi Somnambule , charmantes comédies (pie s'est attribuées M. le comte (j)oiir rire) de Pont de Veyie.
Lui et sa c (1(î tante* n'ont mis tout au plus à ces
comc'cbes (pu* le si vie, vA dans le dramati(pie zou sait que ](,' style ze>t 1 lia])illeiueiit et non la création du
* Voir la Irttrv LVII, p. ;i(r>.
' Madaiiu' (le ri'iiciii.
tableau zet son ordonnance. Ces dernières parties, le plan zet la combinaison des scènes, ainsi que Tinvention des sujets zet des caractères, sont zà n'en point douter de M. Salle, qui, comn^e je Tai dit, n'a jamais redemandé son esprit za ceux-là za qui zii l'avait prêté.
Faut dire zencore zen Fbonneur de sa mémoire que c'était l'homme de son temps le plus désintéressé et de la probité la plus délicate. Il est le seul des commis de M.~ de Maurepas qui a payé ses dettes, qui n'ait pas volé le roi, et soit mort pauvre zet pur.
Quant aux parades qui sont de moi zet qui ne sont pas de lui, j'accuserai zici les celles qui sont à lui zet à d'autres : car je n'aime pas plus que lui le bien d'autrui, moi. C'est mon goût.
A ré{]fard de celui de la parade, oserai-je dire, d'après M. Dudos, que j'y ai zété supérieur? Oui, je l'oserai, d'autant plus, d'autant pla, d'autaiit p]um, que la parade est une bêtise.
Ce n'est pas qu'on ne puisse dire zen sa faveur que la parade, quoique farce {prossière zet faite pour la populace zet pour les gens de qualité ', a cependant son art, ses
* Note historique {de la main de Colle) : u ^\qt le duc n d*Orléans n'étant encore que duc de Chartres, n'a-t-il pas n joué lui-même la parade, en 1752 et 1757? Je le tirai tout n de suite de de là, dès que monsieur son cher père fut mort n zheurcusement, zet je lui bâclai mon théâtre de société; » mais la parade lui plaisait beaucoup, zet beaucoup trop. Il n la faisait même d^aucunes fois terminer nos spectaques de n comédie. Zelle était aussi infiniment za{jréablc aux jeunes
relies et ses grâces ; que le fond zen doit être zagréablement zordurier; que ses ordures ne doivent sortir que de ce fond et n'y paraître ni zapportées ni plaquées, et qu*il y doit surtout régner une gaieté zinépuisable.
Ce néantmoins, ajoutons que quand le sujet s'en trouve tout neuf, zet tout battant neuf, ignia nombre de parades dont on ferait très-bien des comédies.
Quoi qu'il en coûte, faut poiulant zétre de bonne ibi zet judicieux. 11 convient d'avouer candidement zet avec vérité que les proverbes, surtout ceux de M. de Carmontelle, qui, dans l'intérieur des sociétés, ont succédé zaux parades, leur sont diablement supérieurs'. C'est
n seigneurs, nos espectateurs, ce qui Icuz Élisait médiocrement » d*honneur.
n Dans la Mère rivale zet dans Isabelle précepteur , .monsein gneur jouait supérieurement les rôles de madame Cassandre. )) J' n* dirai pas qu*il était CKCcllont Gille, za cause de sa petite » dignité de premier prince du sang, et qu'on trouverait ça » déplacé; mais*£aiut tout passer za eune jeunesse comme il n était, et puis gni avait aux parades que quatre ou cinq » seigneurs espectateurs. »
* Carmontelle (N.), auteur dramatique, né à Paris en 1717, mort en 1806, fat aussi lecteur du duc d'Oriéans; il composa de petites comédies connues sous le nom de Proverbes dramatiques, et réussit fort bien dans ce genre l^er, que de nos jours Théodore Leclercq a porté à un degré de charme et de perfection à peu près inimitable. Carmontelle jouait parfaitement dans ses pièces. Il en publia un premier recueil eu 1768-81, et, après sa mort, en 1811 et 1825, on en fit paraître plusieurs qui étaient restées inédites. C'est à tort, du reste, qu'on a dit que Carmontelle créa le proverbe; il ne fit que le renouveler, attendu que, « sans remonter jusqu'à certaines idylles de l'an-
de la bonne et vëritable comédie zen scènes détachées. Personne zau franc Parnasse n*en fait plus de cas que moi.
C*est euiie fidèle peîniuhe de la nature, et ça est riadt. J'irai plus loin : j*irai jusqn*à prédire que sî l'on fiiit zencore par la suite des comédies comédies, nos grands Messieurs sans invention, des Dorât qui n'ont que de l'esprit pour tout potage, seront quelques jours les larrons plagiaires de Garmontelle et qu'ils iront chercher les imaginations de leurs scènes dans les siennes '.
J'ai dit et j'ai bien dit.
n tiquité, par exemple, aux Sjrracusaines de Théocrite, on » peut lui trouver en France des prédécesseurs. Madame de 19 Maîntenon avait déjà fait des proverbes à l'usage de Saintn Gyr, et, en 1699, madame Durand en avait publié onze qui n rentreut tout à fait dans le genre de Garmontelle. » Voyez Curiosités théâtrales, par 'Victor Fournel. Paris, Delahays « 1859. Un vol. in-18, p. 70.
* Les prédictions de Gollé se vérifient phis souvent qu'on ne le pense généralement, grâce à l'attention distraite de notre époque pour tout ce qui a trait a la littérature; et ce n'est pas seulement Garmontelle qui est mis à contribution. Nous connaissons un auteur contemporain qui, sans mot dire, a emprunté une grande partie d'un de ses proverbes à une publication du siècle dernier. Get auteur est Alfred de Musset, et la publication est intitulée: Recueil général des proverbes dramatiques, en vers et en prose; Londres- Paris, 1785, 16 vol. in-12. Ouvrez le tome XI, p. 216 à 248, et comparez avec le proverbe : On ne saurait penser à tout, de Musset. Il est impossible de pousser plus loin le talent d* assimilation; des scènes entières, mot à mot, y ont passé. Il semble qu'en «pareil cas on doit au moins prévenir son lecteur. Molière s'en dispensait, il est vrai, et il se bornait à dire :
u Je prends mon bien partout où je le trouve, n Mais Alfred de Musset n'avait pas l'autorité nécessaire pour a^^ir avec ane telle liberté, qui n'est permise qu'au çénie, et encore serait-ce un point à examiner, à l'aide du livre curieux que Gailhava a publié sur la matière. Voyez le tome II de VArt de la comédie. Paris, Boulard, 1792. 2 vol. in-8«. Par Gailhava.