HENRI PLON, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
s, RUE GARANC^RE 1864 iZ
On ne saurait le méconnaître, le Journal^ laissé par Collé, et qui a été imprimé seulement après sa mort , a jeté quelque défaveur sur le joyeux chansonnier au point de vue de la charité chrétienne.
Ce Journal, en effet, contient des appréciations empreintes d'une extrême sévérité à Tégard d'un grand nombre d'écrivains et d'oeuvres littéraires du temps» A ce sujet. Collé s'est constitué, de sa propre autorité, procureur général; il a énuméré les griefs, accumulé les charges, dressé un acte d'accusation en forme; après quoi il a prononcé son réquisitoire, et, bien qu'il n'eût qu'un filet de voix , les voûtes du temple eu furent longtemps ébranlées^
C'est qu'il s'attaqua aux noms les plus en vue,
* Journal historique ou Mémoires critiques et littéraires sur Içs ouvrages dramatiques et sur les événements les plus mémorables, depuis 1748 jusqu'en 1772 inclusivement, par Charles Collé; Paris, de l'Imprimerie Bibliographique, 1807, 3 vol. in-8". Le manuscrit autographe de ce Journal est déposé à la Bibliothèque du Louvre, et forme neuf volumes in-S*». (F 2106).
aux renommées les mieux établies, sans dédaigner toutefois le menu fretin des littérateurs , sur lesquels il fit pleuvoir, chemin faisant, une grêle de brocards et de cuisantes épigrammes.
Au surplus , sa réputation d'homme d'esprit ne perdit rien à l'apparition posthume du Journal qui nous occupe; elle y gagna, au contraire, car c'est une lecture amusante et variée. On y trouve des aperçus charmants, un sens critique ingénieux, élevé parfois, et des arrêts dont plusieurs resteront. Mais ce qui souffrit de cette publication, c'est la réputation de bonhomie dont Collé avait joui pendant sa vie. La surprise et l'incrédulité accueilUrent d'abord cet étrange testament littéraire. On n'y voulait pas croire. On se demandait comment un esprit aussi doux, aussi placide que celui de Collé avait pu tournei^ ainsi subitement à Yaigre; comment ce poète aimable et de belle humeur, tout couronné de pampres et de rosés comme un vrai païen qu'il était, avait ti'oqué sa marotte et ses grelots (style de l'époque) conti^e la lourde férule du pédagogue; enfin, on ne comprenait pas qu'après avoir joyeusement vidé sa coupe à la barbe de ses contemporains, il osât leur en présenter !a lie. Et le plus fort, c'est qu'au bord de cette même coupe il était resté quelques gouttes de nectar, — ce breuvage classique des dieux et des poètes, — et, au lieu de les offrir à ses confrères en Apollon, dont elles
auraient pu endormir les blessures d' amour ^propre qu'il leur avait faites , il se les admtnisfra par surcroît avec un dédain superbe.
Toute métaphore à part, il distribua au prochain les coups et les étrivîères, et réserva pour lui et pour ses propres <mvraçes les compliments et les douceurs.
Ce fut donc un long cri sur toute la ligne , un concert de plaintes et de récriminations; et à ces clameurs, qui éclatent encore de temps en temps, il nous est arrivé à nous* même de mêler aussi notre voix. En effet, dans une circonstance assez récente, nous nous sommes montré sévère à l'égard de CoHé ; mais alors nous ne le connaissions pas comme nous le connaissons aujourd'hui; nous n'avions pas encore reçu de lui les intimes confidences consignées dans les lettres dont nous allons tout à l'heure entretenir le lecteur, et qiû font Fobjet de la présente publication. Grâce à cette correspondance inédite, nous croyons avoir maintenant le dernier mot du caractère de Collé, de même que la clef des décisions précipitées et des jugements téméraires qu'il a pu répandre çà et là dans son Journal.
On a dit que c'était par Imiae^ par envie, que CoUé avait rédigé ce factum. Allons donc, ce reproche n'est pas sérieux. Lui, CoUé, de la haine? lui, de Fenvie? Est-ce qu'il y songeait seulement? Il n^en avait pas le
temps, il n'en aurait pas eu la force. Son cœur ne s'ouvrait qu'aux sentiments doux et tendres et ne battait qu'aux accents du plaisir.
A peu près comme tous les poètes de son temps, — et au rebours des poètes du nôtre , — Collé était un grand enfant qui ne visait point au renom d'esprit fort, non plus qu'à se donner les airs d'un oracle; il ne se prenait nullement au sérieux, et il n'attachait pas plus d'importance au mal qu'il disait des autres qu'au bien qu'il disait de lui. C'était un besoin de s,on esprit, une nécessité de sa nature mobile et inquiète que cette alternative d'éloge et de blâme dont il animait à plaisir les pages de son Journal. Il était artiste dans le sens le plus pittoresque du n;iot, et il lui fallait des émotions, des contrastes, des effets comme au • théâtre, où il avait eu son jour de succès. C'était là le mouvement, la lutte, la vie; et comme, d'ailleurs, lorsqu'il écrivit ce Journal y^a. carrière de poète allait en déclinant, se fermait de plus en plus, il n'était pas fâché de la rouvrir par une parenthèse vigoureuse et de se prouver à lui-même qu'il n'était pas mort \
* Commencé en 1748, ce Journal fut continué jusqu'en 1772 ; mais Collé le revoyait, le corrigeait sans cesse, et il y travaillait encore un an avant sa mort. « C'est en finissant ma n soixante et onzième année , a-t-il dit , et même ayant déjà » mangue deux mois sur ma soixante-douzième, que j'ai fait la » revue et la réforme de ces Journaux, w Cela nous reporte à l'année 1782, et il est mort en 1783.
Il s'abandonnait donc , à huis clos , sans contradicteur et sans contrôle , à une polémique qu'il soutenait tout seul contre lui-même aussi bien que contre autrui, et qu'il eût même dirigée, s'il l'eût fallu, contre des moulins à vent, le tout pour se sentir vivre, pom* s'étourdir, pour se cramponner aux rives vertes d'un passé qui lui souriait d'autant plus qu'il s'ea éloignait davantage. Peu de gens savent être vieux ^ a dit un moraliste profond et amer; et un chansonnier, un gai suivant de Monius, doit supporter avec moins de résignation que tout autre cette dure loi de l'anéantissement progressif. Des intelligences plus hautes, des têtes plus fortes que celle de Collé ont succombé , au déclin des ans, à ce désii' de se faire illusion sur leurs forces et de se survivre ; et peut-être doit-on rattacher à cette cause les flèches acérées que Chateaubriand et tant d'autres esprits vieillissants et chagrins nous ont décochées en fuyant, — nous voulons dire en mourant, — comme le Parthe en déroute.
Voilà, selon nous, la disposition d'esprit qui a conduit Collé à écrire soli Journal. Or, ramenées à ces termes, les malices et les fanfaronnades contenues dans ce recueil sont d'une innocuité parfaite, comme dirait solennellement un médecin de Molière ; et il n'y a véritablement pas de quoi jeter la pierre à Collé, à cet aimable compagnon qui portait partout avec lui le franc rire et les bons mots , et dont le nez seul , en
raison de sa dimensioii magistrale, eût suffi pour provoquer rhilarité d'un trépassé '.
Ea définitive, du conseutement à peu près unanime de ses contemporains, Collé avait un cai*actère esti* mable, un cœur digne et bienfaisant; et à ce sujet, Paliissot, dont le témoignage ne saurait être suspect de flatterie, après avoir parlé de la sensibilité exquise de Collé, s'exprime en ces termes : <« Nous connais* » sons de lui des traits que sa nK)destie a dérobés à » l'estime publique^ et tels quon n'en citera jamais n dans la vie de ceux de nos philosophes qui ont répété
^ A en jug^er par son portrait, Collé était doté d'un nez opulent qui lui eût permis d'avoir pignon sur nie dans ce pays imaginaire où Ton mutilait les enfants camus ^ et qui a été si plaisamment décrit par Cyrano de Bergerac. (Voyez son Voyage dans la lune,) Cyrano était doué lui-même d'un appareil olfactif hors de toute proportion avec les mesures connues; aussi dîsait-il naïvement, à la feçon de M. Josse, M qu'un grand nez est le signe d'un homme spirituel , a courtois, affable, généreux, et le petit nez un signe du « contraire. » Quant à Collé, dans une de ses chansons, il recommande aux belles de choisir de préférence des amoureux au grand nez, et en oela il prêche visiblement pour sa paroisse. Du reste, il aurait pu dire hardiment avec Saint-Pavin :
J'ai le nez pointu, je l'ai long.
Je l'ai mal fait , mais je Tai bon , Kt je sens venir toutes choses De plus loin qu'on ne sentjes roses.
Enfin je puis dire , en un mot , Que je n^ai pas le nez d*im sot.
>' aTec le {^ns d' emphase les mots imposants de yertu, »• de l)îeii£n»aii€e et d'hunnanité ^ »
CoQsin de notre ciiannant poète comique Regnard^, dont il a quelquefois les vives saillies et la piquante originalité^ Charles Collé est un véritaUe enfant de Paris. Il y était né en 1709, et il y moaret le 2 novevnbre 1783. Son père étah procureur dn roi au Chàtelet et trésorier de la chancellerie du palais. .
Entré d*abord, eo qualité de clerc, chez M. Dutertre, notaire à Paris, dont il était l'allié, CoBé trouva peu de charme à Tétude des lois; il en trouva moins encore au déchiffrement de ce style barbare et de ces hiërogflyphes impossibles dont les tabellions d'alors se plaisaient à liis^orier leurs contrats, sous le fallacieux prétexte que ces contrats étant des actes publics, le public ne devait pas les lire. Abt si Collé fftt entré dans l'étude d'un notaire de nos jours, c'eût été bien différent, car ces messiemrs ont rompu avec les for-
* Mémoires de Palissot , t. IV, p. 133 de ses Œuvres corn- }f têtes; Londres et Paris, 1779.
* On sait que Voltaire a dit w qtie celtiî qui ne se plaisait M pa& avec Regnard n'était pa& digl»e d'admirer Molière, n Et lk>ileau, qui ne se déridait pas volontiers, prétendait que Regnard n'était pas médiocrement plaisant 0^ peut dire que le sanç ne mentit point chez Collé, et qu'il soutint dig^nement, dans une certaine mesure, l'honneur de sa parenté avec Regnard, ce cynique mitigé, aunrne il s'appelait luimême, lequel aimait aussi les terrains g^lissants et les pentes rapides.
mules gothiques; une noble émulation s'est emparée de leur esprit, et parmi eux c'est à qui émaillera son style de plus de fleurs de rhétorique, à qui enlacera son heureux client sous plus de festons et de rubans roses, surtout s'il s'agit d'un riche mariage ou d'un gras testament.
Malheureusement, le tabellion Dutertre n'était pas de cette école, et Collé se rebuta promptement de l'ingrate besogne dont il était chargé. Il avait d'ailleurs un goût prononcé pour la poésie, surtout pom' le théâtre. Il n'avait pas encore dix ans que son père le menait à la Comédie française, et « pendant plusieurs n années, nous dit-il, je n'entrais point dans la salle » sans qu'il me prît im frisson de plaisir, tel que celui n que je sentis au premier rendez-vous que me donna » la première honnête femme que j'eus à vingt ans, ».et dont j'étais éperdument amoureux '. »
Il raffolait donc du théâtre ; il y rêvait nuit et jour; et , en attendant qu'il pût secouer la poussière des cartons, en cachette et en soupirant, entre une minute et une grosse, il s'amusait, suivant le joU mot de Piron, à « scander des syllabes françaises pour ') lés ourler de rimes *. « Enfin il se lia avec ce dernier, ainsi qu'avec Gallet, Panard et Crébillon fils,
* Voyez la Notice placée en tête du Journal historique de* Collé, jp. I. . -
' Préface de la Métromanie,
INTRODUCTIOÎS. 9
en UQ mot, avec les principaux membres de ce Caveau célèbre dont chaque convive était un homme d'esprit, et où Collé enti'a d'emblée par di'oit de IvDurgeoisie '. •
Notons, afin de ne rien omettre, qu'après avoir quitté M. Dutertre, Collé fut admis, en quahté de secrétaire, chez M. de Meulan, receveur général des finances ; mais il ne conserva pas longtemps ce second emploi, qui lui convenait aussi, peu que le premier. Dès lors n'en parlerons-nous que pour mémoire.
Retenu par une certaine défiance de lui-même, Collé se borna, pendant quelque temps, à faire des amphigouris, genre de poésie qu'il appela plus tard méprisable y et auquel l'arracha Crébillon fils, pour « lui faire faire sa première chanson raisonnable » . Mais avant d'abandonner sans retour ses chers amphigouris, il voulut se moquer un peu d'une manie qui florissait alors et qui n'est pas morte encore aujourd'hui, laquelle consiste à se donner l'air de dire quelque chose alors qu'on ne dit rien du tout. A cet effet, il 'fit malicieusement le couplet suivant, qu'il chanta
* Voyez ]a description intéressante que Ri(joley de Juvigny a faite de la société de ce Caveau, dans la Vie de Piron^ mise en tête des Œuvres complètes de ce poëte. Paris, 1776; 7 vol. in-8<^, et les détails plus piquants encore fournis par Laujon, sur le même sujet, daiis le quatrième volume de ses Œuvres choisies, p. 225 et suiv.; Paris, 1811, Léopold Gollin, 4 vol. in-8».
dans le salon de madame de Tencin , en présence dé Fwiteiftelle :
Qu'il est heureux de se défendre
Quand le cœur ne s'est pas rendu ! •
Mais qu'il est heuseax de se rendre
Quand le bonheur est suspendu !
Souvent, par un malentendu,
L'amant adroit se fait entendre.
Ce couplet est un amphigouri de la plus belle venue, une descellante mystification; maïs il a telle-^ menl T apparence de sig^nifier quelque chose, que Fontenelle, croyant y saisir vm sens délicat, pria Collé de recommencer.
— Eh ! ma grosse bête * y dit madame de Tendn à Fontenelle^ ne vois-tn pas que ce couplet n'est que du galimatias?
— Ma foi, il ressemble si fort à tout oc que j'entends lire ou chanter ici^ reprit malignenotent le bel esprit, qu'il n'est pas étonnant que je m'y sois mépris.
Admis dans la société du duc d'Orléans, qui le
* Madame de Tencin appelait ses bêtes les gens de lettres à qui elle donnait à dîner tous les mardis et deux aunes de velours au jour de Fan : ce qui a fait dire à Piron, en lui envoyant un chapeau de paille pour la (garantir du soleil :
• Veu» RCHI9 courrez le do» Tliiver :
>» L'été, nous vous couvrons la têtç. n
OEuvres complètes y t. IX,. p. 137.
INTRODUCTION. Il
nomma sou lecteoi^ et sou secrétaire, CoUé défraya pendant vio^ ans les goûts de ce prmce pour le théâtre. On a pu dire avec raison qu'il devint alors le fournisseur breveté de Son Altesse ^ et le ministi^ de ses plaisirs littéraires ^. Dans ce but^ il a composé un grand nombre de parodies et de parades, dont quelcjuesrHines seulement ont été imprimées, de même que toutes les pièces qui forment son Théâtre de société ^. Au premier rang de ces dernières comédies, on doit placer la Partie de chasse de Henri IF et Dupuis et des Ronais.
Collé a consigné dans son Journal le nom des nobles personnages qui^ le 6 janvier 1763, jouèrent, à la maison de plaisance du duc d'Orléans, à Bagno** let, la Partie de chasse de Henri IV. C'étaient : le
* M. Arsène Houssaye. Voyez, dans sa Galerie du dix^huitiême siècle , Tarticle Collé, une des notices le» plus gaies et les mieux réussies du très-spirituel auteur du Quarante et unième fauteuil et de tant d'autres productions éblouissantes de verve et d'originalité.
' tt La fureur incroyable de jouer la comédie, lisons-nous dans Bachaumont (Mém, secr., 17 nov. 1770), gagne journellement, et, malgré le ridicule dont l'immortel auteur de la Métromanie a couvert tous les histrions bourgeois , il n'est pas de procureur qui dans sa bastide ne veuille avoir des tréteaux et une troupe. » Le nombre dés théâtres de société était en effet considérable à cette époque, et, k cet égard, nous renvoyons le lecteur aux Curiosités théâtrales publiées par M. Vic- Jor Foumel; Paris, 1^9, Delahaye, p. 57 et suiv.
3 3 vol. in-12; Paris, 1777, Gueffier.
vicomte de la Tour du Pin, M. de Barbantane, le marquis de Villeroy, le duc d'Orléans, M. Danezan, mademoiselle Marquise * , Laujon , le vicomte de Polignac et madame Drouin. Il paraît que les trois premiers acteurs jouèrent d"*une façon noblement pitoyable, tandis que les autres remplirent supérieurement leurs rôles, surtout le duc d'Orléans, chargé de représenter le meunier Michaut.
Voici d'ailleurs le jugement que la Harpe a porté sur cette comédie , écrite en prose , ainsi que sur celle de Dupuis et des Ronais, qui est en vers :
« Parmi les comédies de la seconde classe, nous « en avons peu d'aussi suivies et d'aussi intéressantes " que Dupuis et des Ronais, et la Partie de chasse.
* Nous sommes détenteur d'une correspondance inédite, extrêmement curieuse, entre la duchesse de Bourbon, princesse de Gondé, et les deux jumeaux que le duc d'Orléans, son père, avait eus de cette demoiselle Marquise, ou plutôt le Marquis (elle signait ainsi), laquelle était danseuse à la Comédie italienne. Ces deux jumeaux, connus dans le monde sous le nom des abbés Saint-Albin et Saint-Farre, vivaient encore sous la Restauration ; ce sont des figures très-originales , surtout l'abbé de Saint-Farre, dont les dettes et les folles dépenses ont fait dire au roi Louis-Philippe, dans une lettre en notre possession , « qu'elles ressemblaient aux montagnes de la » Suisse dont on ne décotivre jamais les cimes que par degrés, » et où, après avoir bien travaillé et bien monté pendant >î plusieurs heures pour atteindre ce qu'on croit être le som- » met, on découvre, en y arrivant, qu'on n'est pas même w encore à moitié chemin. »
)» Le nom de Henri IV est sans doute pour cette der- » nière un relief très-précieux, mais l'ouvrage en lui- ' n même, quoique assez irrégulier, a beaucoup de
n mérite Dupuis et des Ronais, tiré du roman des
» Illustres Françaises *, est une pièce de caractère. " Celui de Dupuis est bien soutenu, et s'il n'est pas » dans l'ordre commun, il n'est pas non plus hors de M la nature. La versification est la partie faible de » l'ouvrage, mais tous les sentiments sont liatui^ls: » rien de faux, rien de recherché. »
En outre, Collé a rendu un service au théâtre en rajeunissant plusieurs anciennes comédies pour les adapter aux convenances modernes. Ces comédies sont : le Menteur, de Pierre Corneille ; la Mère coquette, de Quinault; l'Andrienne, de Baron; l'Esprit follet, de HauWoche; le Jaloux honteux, de Dufresny *.
Dans la plupart de ses compositions dramatiques, . Collé s'est attaché à peindre les mœurs de son temps, et il y a mis autant de relief que de fidélité, d'où il suit que son pinceau est souvent aussi libre que les mœurs mêmes qu'il avait à décrire, et ce n'est pas
* Les illustres Fxançaises, histoires véritables, par Challcs ou Chasles; Ja Haye, 1723 et 1748, 2 vol. in-12, et 4 vol. même format.
* Voir, à la fin de ce volume, la liste chronologique des ouvrages de Collé, et l'analyse de quelques-uns d'entre eux.
peu dire, en vérité. On hii reprochait un jour de ne pas draper assez ses portraits : « Comment voudriezvous reconnaître une vieille édentée, » répondît-il, « si on lui donnait la figure d'une nymphe de quinze ans? »
C'est surtout dans se* Chansons qu'on pourrait désirer un peu plus de respect pour la décence. Sa gaieté y est franche et communicative, mais souvent licencieuse. Il ne marchande pas sur les mots; il a tout le libertinage d'esprit néces*saîre à l'emploi, tout le dévergondage raffiné cpie comportait l'époque, et l'on peut dire hardiment de certains de ses couplets ce que madame de Se vigne disait de ceux du baron de Blot , le fameux^ satirique de la Fronde , savoir, .qu'ils ont le diable au corps \ Après tout, nous préférons le diable qui s'était logé dans les couplets de Collé et s'y joue, à celui qui commandait en maître chez Blot. Ce dernier était un grand vilain diable tapageur, soufflant la haine et la discorde, tandis que l'autre était un aimable petit démon couleui* de rose, un vrai lutin, ami du vin et des belles, qui avait dû prendre pour devise Plaisir et charité.
Du reste , Collé ne faisait en cela que se mettre au diapason du ton qui régnait autour de lui; il suivait la mode , il ne l'inventait pas , et les enconragements
* Recueil complet des chansons de Collé; Hambourç et Paris, 1S07, 2 vol. in* 18. Nous défions le turco le plus aguerri de lire, sans sourciller, oe Recueil jusqu'au bout.
eo haut lieu ne lui faisaient pan plus faute que les exemples : on chantait ses eocq^lets à la conr, dans les salons, dans les antichambres, au sein de ces soupers fins et philosophiques où Ton discourait sur toutes choses entre la poire et le fromage, ininuigi^ nobles orgies de conversation^ comme les appelle un de nos plus célèbres critiques , à propos des réunions de mademmselle Quinault ^. Ce n^est pas tout, Collé trouva un approbateur officiel dans le correspondant de quelques souverains d'Allemagne, dans le favori de Catherine de Russie, enfin dans le baron de Orimm. Les paroles de ce spirituel étranger, dont la critique littéraire est devenue parmi iumks iHie autorité toute firançaise ^, contiennent un trop curieiu: enaeignement pour qu'on ne ndus sache pas gré de les rapporter in extenso :
a M. Collé a fait un grand nombre de couplets » et de chansons qui sont presque tous des che&- » d' œuvre. Vous en avez vu quelquefois à la suite de n ces feuilles; mais la plupart, non moins excellents 5î et précieux au?: gens de goût, ne sauraient vous être >} présentés à cause de leur excessive liberté. Cette » licence , enfant de la verve et de la folie , ne marque » ni un cœur dépravé ni des mœurs corrompues; elle
' M. Sainte-Beuve. Causeries du lundi , t. II, p. 152. ^ M De quoi s'avise donc ce Bohémien, d'avoir plug d'esprit que nous? n disait Voltaire en parlant de Grimm.
» éprouvera toujoui^ Findulgence des honnêtes gens , n qui savent que la vertu consiste en autre chose que n dans le langage emphatique et pédantesque d'une » morale alambiquée et austère. Qu'un homme se w mette de sang-froid à composer des ouvrages licen- » cieux , je prendrai aussi mauvaise opinion de son n cœur que de son esprit; mais, que Tivresse du mon ment, qu'une saillie involontaire, lui fassent échap- » per, malgré lui , un couplet trop libre , je me gar- » derai bien de le condamner; et lorsque ce couplet » est plein de talent, de feu, de goût et d'élégance, il » me rappellera Anacréon et Horace, et je me sou— n viendrai que les plus beaux esprits de tous les siè- » clés ont toujours un peu donné dans le péché de la » gaillardise. Que, pour ce, ils soient damnés dans n l'autre monde, à la bonne heure; mais dans celuin ci, ils seront toujours bien aimables, et je crois que n le préfet de l'enfer même ne pourra jamais les con- » fondre avec cette foule de méchants , de fripons , n d'hypocrites , de cœurs durs et féroces dont son >» séminaire doit être garni.
n Je ne suis pas aussi indulgent pour les parodies n de M. Collé, et le péché contre le bon sens et le bon n goût ne ti'ouve pas grâce devant moi comme celui n de gaillardise '. »
* Correspondance littéraire, philosophique et critique de Grimm, t. III, l** partie, février 1763, p. 288 et suiv.
On le voit, le vent soufflait à la gaudriole; on la respii*ait dans l'air, elle était partout, et Ton pouvait dire son fait à la pudeur, la malmener, la fourrager, la traiter à la dragonne, et être sûr d'avance des acclamations de la galerie. Assurément, notre société actuelle est plus polie, mieux élevée, nous sommes tous de petits saints qu'un rien effarouche, qu'un rien fait rougir; mais, de bonne foi, si le mot nous effraie, respectons-nous plus la chose?
Collé ne célébra pas uniquement le vin et Tamour dans ses couplets. Après avoir chatouillé le vice et soufifleté la morale, le tout en badinant, il voulut fustiger tout de bon les ennemis de la France. Dans ce but, il rima avec un sérieux des plus amusants "une chanson sur un fait historique , la prise de Port-- Mahon, et cette composition lui valut du roi Louis XV une pension de six cents livres. Une pension, entendezvous? La chanson a trois couplets, ce qui fait deux cents livres de rente pour chacun.
Certes, voilà une chanson bien payée! Cela rappelle la gratification de six cents livres que le car^ dinal de Richelieu accorda à CoUetet, pour avoir fait six vers où cet auteur peignait des canards barbotant dans l'eau.
0 âge d'or des poètes !
Toutefois, la couronne de Colletet eut ses épines,
car le cardinal insista pour qu'il modifiât un des vers en question. Au lîeu de
u La cane s' humectant dans la bourbe de l'eau , n
Son Éminence voulait qu'il mit barbotant. Mais Colletet tiut bon, et sa résistance est encore citée avec orgueil par les nobles fils d'Apollon comme un acte de courage et de mâle indépendance.
Les vers de Collé n'eurent pas à subir une pai'eille iajure; ils passèrent tout de go y selon une de ses expressions, bien qu'il y am^ait eu fort à reprendre pour un ministre métmmane. Le lecteur va en juger, car une chanson qui a valu une pension de six cents livres à son auteur est une pièce rare, qui mérite detre connue, à titre d'encouragement, pour les chansonniers présents et futurs \
La voici, copiée sur l'autographe original que
* Piron obtint aussi une pension àe mille frasM» de $« M. Louis XV. Pourquoi pas? 11 y avait des droits comme Collé, en sa qualité de poëte licencieux. Et ce qui donne un charme attendrissant à la peiMion accordée à maître Alexis, «'est qu'elle lui fat octroyée à Ja sollicitation personaelle de madame dç Poinpadour. La favorite considérait probablement les services qu'elle rendait dans ces circonstances, à son corps défendant, comme des œuvres pies, comme des victoires rem'* portées dans l'intérêt de la morale; et c'est sans doute pour cela qu'elle s'écriait de temps à autre en soupirant : « Ah ! n ma vie est oomme celle du chrétien, un combat perpétuel. » La femme est un abîme.
possède un de nos amis, qui a bien voulu nous la commutiiquer :