LETTRE VI
A Paris, ce 26 juin 1775.
Votre lettre, mon cher cousin, me parvient justement dans un court espace de temps que je suis oblige de rester à Paris. J'en suis charmé. Je profiterai de cette circonstance heureuse pour faire quelques démarches qui ne vous seront peut-être pas inutiles. Je verrai M. Puissant et je lirai une partie de votre lettre à M. de Saint-Amand. J'augmenterai dans l'esprit de ces deux messieurs la bonne opinion qu'ils doivent avoir de vous, si votre travail et ses effets les y confirment entièrement, ce que j'espère. Tout à présent dépend de vos faits et gestes. Car ce n'est pas seulement, comme vous savez , par de belles lettres et des mots bien arrangés que vous persuaderez de vos progrès , de vos études et de votre capacité. Ils vous jugeront sur vos actions et vos opérations. N'en doutez point, Burrhus ' !
Je compte, mon cher ami, que votre probité égale celle de ce Romain, et que vous êtes la vérité même. Vous ne m'avancez sûrement rien qui ne soit vrai, et vous n'exagérez point. Je m'arrange ià-dessus pour vous louer d'entamer votre éducation financière par vous bien mettre dans la tête l'ordonnance, son commentaire
* Britannicus y tragédie de Racine, acte il, scène i".
et tous les principes de votre métier. Quand on en a choisi un , il faut y primer, et ce n'est qu'en fouillant dans les principes » ce n'est qu'en les discutant , en les approfondissant et en recherchant les motifs et les causes, que l'on se rend supérieur à sa matière. L'on n'a point à rougir alors devant ses inférieurs de ses ignorances. Le travail ensuite devient un jeu, et Ton vit toujours bien avec soi-même qnand on s'est mis en état d'être au-dessus de son état. Yous serez certain alors de l'estime de vos supénem^ et de la ccmsidération de tous ceux qui vous connaîtront; vous jouirez continûment ' de ce bien , qui est le plus grand des biens, qui ne fera qu'augmenter chaque jour, et qui dans la vieillesse est le s^, l'unique trésor qui puisse satisfaire, et qui contente en effet délicieuse*ment le cœur d'un galant homme.
Quant à votre timidité; mon cher pupille, je ne' vous dirai pas : Changez de caractère ,
Car on n'en change point; je ne le sais que trop. Chassez le naturel, il revient au galop*.
Mais je vous exhorterai, mon àmi, à tentar des efïbrts qui diminuent les effets de votre caractère. A force de le contredire, vous affaiblirez ce qui s'y trouve de vicieux à cet égard. En affaires sérieuses que vous aurez à trai-* ter, et dans les circonstances critiques , prenez des pré* cautions contre votre timidité. Suivez le procédé des
. ^ Pour continuellement.
2 Destouches, le GlorietiXy comédie, acte III, scène V-
aTocats qui vont plaider. Ils ont un papier sur lequel ils jettent les premiers mots de leurs moyens ; ik établissent Tordre et la dhnâoD de leur plaidoyer. Vous avouerai-)e qn'ëtant né sinon timide, du moins sans mémoire, Je me suis servi avec succès de cet expédient, quand j'avais à parler de choses importantes à M{jr le duc d'Orléans^ ou à quelques ministres? La timidité fait perdre la mémoire, et il ne vous arrivera plus alors, mon cher Nicole, de ne pas réfuter Pascal *.
 l'égfard de la timidité dans la société, on pourrait venir à bout de la diminuer considérablement si Ton voulait faire le sacrifice plus ou moins de son amour-propre , s'oublier le plus qu'on le peut soi-même et se souvenir perpétuellement des autres. Suivez et commentez, pour ainsi dire, les idées des personnes 4vec lesquelles vous causez , vous serez sûr de réussir.
* On sait que Collé devait sa fortune au duc d^Orléans.
* Ce n'esÉ pas la mémoire qui manquait au savant Nicole; 11 en avait une prodigieuse, au contraire, puisque dès l'âge de quatorze ans il possédait à fond le grec et le latin, mais il n'avait aucune facilité pour la conversation : souvent il y restait court, et, à cet égard, c'était un second la Fontaine. Aussi disait-il au sujet de Tréville, homme d'esprit et qui parlait bien : u II me bat dans la chambre , mais il n'est pas -n plus tôt an bas de l'escalier que je l'ai Ibndroyé par mes 1) arguments, n J. J. Rousseau disait à peu près la même chose, dans une circonstance analogue. Quant à la Fontaine, on sait qu'il avait un ami nommé Gâches, qui était chaîné de répondre pour lui; et quand cet ami était absent et que le bonhomme était poussé à bout par quelque interlocuteur indiscret : » Ah! s'écriait-îl en soupirant, que Gâches n'est-il ici! comme il vous répondrait, lui! »
On plait immanquablement davantage aux hommes et encore plus aux femmes en faisant valoir Fesprit ou la raison des autres , qu'en faisant briller le sien , ou qu'en montrant son jufj^ement. C'est une vérité que je n'ai reconnue qu'à l'âge de trente-cinq ans , et que je vous fais passer à vous beaucoup plus tôt, mon cher enfant. Il ne tient qu'à vous de vous prouver à cet égard ce que l'expérience m'a démontré.
Vous voyez d'ailleurs que, par cet expédient, qui est bien simple, le fond de la conversation n'est pas autrement difficile à trouver, puisque ce sont les idées qu'on vous présente qui en fournissent la matière ; il ne reste de votre part à y mettre que de la complaisance , de la politesse et de l'aménité.
Vous avez raison de dire aussi que votre timidité est un effet de votre amour -propre; mais ce que vous ne devinez pas peut-être, c'est qu'en général celui des jeunes gens est devenu mille fois plus fort qu'il ne Tétait du* temps de la jeunesse de Monticourt' et de la mienne. La naissance de la philosophie moderne vous a tourné^ la tête à tous. Vous vous êtes tous flattés d'être des
' Laujon nous apprend que ce Monticourt, dont Collé annonce la mort subite plus loin (lettre XXV), était u un con- » vive aimable, joignant au jugement le plus sain Tesprit le » plus délicat, le plus fertile en saillies, et une gaieté naturelle }) qui souvent allait, jusqu'au persiflage. Aussi son adresse à )) donner des coups de patte sans trop égratigner Tavait-elle n fait nommer le chat de la société. » Tome IV, page 231 des Œuvres choisies de Laujon; Paris, Léopold CoUin, 1811, 4 vol. in-8».
personnages raisonnables parce que vous êtes des raîio^ cinateurs ' .
Vous avouez vous-même que vous êtes entré dans le monde tout plein, tout enthousiasme de Jean-Jacques^ et vous n'imaginez pas à quel point il a dû porter et exalter votre amour-propre, à vous personnellement. Revenez à cet égard de votre erreur : connaissez Rousseau. C'est un sophiste; c'est un homme qui se joue sciemment de la raison et de ses lecteurs. Apprenez que c'est un charlatan de philosophie , et l'homme le plus faux que la nature ait jamais produit. Sans avoir de caractère à lui, il s'est fait celui d'homme singulier. Il ne l'est pas fondèrement. Feu M. de Marivaux, qui l'avait connu quinze ans auparavant qu'il eût pris le parti d'être extraordinaire, paradoxal, et de débiter son orviétan philosophique, M. de Marivaux, dis-je, m'a assuré qu'il l'avait vu l'homme du monde le plus simple, le plus uni et le moins enthousiaste. Ce que j'ai vu, moi, ainsi que Montîcourt, c'est qu'il n'a écrit que par fausseté contre la musique française. Son amour-propre infernal avait été humilié par Rameau, lequel lui avait prouvé, chez M. de la Popelinière *, que celui qui avait composé un de ses airs du Devin du village n'en avait
* RaUocùiation, ratiociner, raisonner, exercer ss. dialectique; Radocinari, Montaigne, Rabelais.
• * Très-riche financier, célèbre par son goût pour la musique, pour la magnificence, et surtout par ses mésaventures conjugales, dont Richelieu fut un des héros. Madame de la Popelinière était fille de Mimi Dancourt.