SCÈNE I
ALZIRE, seule.
Mânes de mon^ amant, j'ai donc trahi ma foi !
C'en est fait! et Gusman règne à jamais sur moi.
L'Océan, qui s élève entre nos hémisphères,
A donc mis entre nous d'impuissantes barrières !
Je suis à lui : l'autel a donc reçu nos vœux,
Et déjà nos serments sont écrits dans les cieux.
O toi, qui me poursuis, ombre chère et sanglante,
A mes sens désolés ombre à jamais présente.
Cher amant, si mes pleurs, mon trouble, mes remords.
Peuvent percer ta tombe et passer chez les morts ;
ai le pouvoir d'un Dieu fait survivre à sa cendre
Cet esprit d'un héros, ce cœur fidèle et tendre.
Cette âme qui m'aima jusqu'au dernier soupir.
Pardonne à cet hymen où j'ai pu consentir!
Il fallait m'immoler aux volontés d'un père.
Au bien de mes sujets dont je me sens la mère,
A tant de malheureux, aux larmes des vaincus,
Au soin de l'univers, — hélas ! où tu n'es plus * ! — Zamore, laisse en paix mon âme déchirée Suivre l'affreux devoir où les cieux m'ont livrée. Souffre un joug imposé par la nécessité, Permets ces nœuds cruels. Ils m'ont assez coûté !
Il faut coramencer par admirer ce monolog^ue, qui est rempli de tendresse et de sentiment ; dire que ni l'éloquence du cœur ni l'élégance de l'expression ne peuvent aller plus loin.
Mais aussi, excepté les fanatiques de M. de Voltaire, tous les gens sensés et les connaisseurs doivent convenir que toute vraisemblance manque ici. Par quel hasard est-il possible qu'Alzire puisse se trouver seule, exactement seule, le jour de ses noces, au moment précis où elle sort de la cathédrale? Où sont donc son mari, son père, son beau-père? sa cour espagnole et sa cour américaine? ses dames d'honneur, ses duègnes?
Il faut être aussi consommé dans son art que M. de Voltaire pour avoir su ménager ce miracle des monologues. Jamais on n'eii a vu un semblable. Voilà du neuf. Vous en chercheriez en vain des exemples dans Corneille et dans Racine. Ce monologue est à lui.
On pourrait encore lui demander dans quel endroit Alzire débite ce soliloque inouï , où est le lieu de la scène?
Au soin de l'univers, hélas! où tu n'es plus. Cet hémistiche est un beau trait de passion. C'est une imitation de Virgile.