‹ Correspondance inédite de Collé faisant suite à son journal, accompagnée de fragments également inédits de ses œuvres posthumesChapitre 12 sur 110 · LETTRE VII · texte numérisé non relu

LETTRE VII

De vendredi, 27 juillet 1776.

Votre lettre du 14, mon cher pupille, ne m'est parvenue où je suis que le 20. C'est toujours avec grand plaisir que je reçois de vos nouvelles. Il est sûr que j'ai bien de l'amitié pour vous ; qu'elle s'est fort augmentée depuis que je vous connais davantage, et qu'elle augmentera encore à proportion de l'augmentation de mon estime. Je ne doute pas des accroissements que vous y donnerez vous-même, à ce dernier égard. Je me persuade que vous allez vous instruire à fond de votre métier, que vous vous en acquitterez avec la plus exacte probité, et que la cqnsidération personnelle qui en

découlera pour vous par une suite nécessaire, vous rendra alors mille et mille fois plus cher à mon cœur. Allons, courage, mon èher enfant! c'est à ces conditions que je désire passionnément de vous aimer en père.

En attendant , je ne nég[ligerai rien de ce qui pourra vous procurer votre avancement, qui cependant, comme je vous l'ai dit , est actuellement plus entre vos mains que dans les miennes. J'ai vu M. Puissant pour vous et sans vos ordres ; je prendrai encore cette liberté au retour des campagnes.

Je suis bien aise, mon ami, que vous ayez trouvé potables les remèdes que je vous ai donnés pour votre timidité'. J'espère qu'ils vous réussiront. J'oubliais de vous relever sur une idée de votre dernière lettre. Vous vous plaigniez de ce que vous ne saviez pas être amusant dans la société. Mais on n'est point obligé de l'être quand notre caractère ne nous y appelle pas. On serait, au contraire, ridicule d'y tâcher. Ne suffit- il pas d'y être honnête, attentif, complaisant? Le sérieux plait et est en droit de plaire comme ]a gaieté, quoique par un chemin opposé. Boileau n'a-t-il pas dit : « Qu'un homme » né chagrin plait par son chqgrtn même? » Ne forçons la nature en rien ; soyons ce que nous sommes , et nous serons bien. II n'y a que l'affectation d'être ce qu'on n'est pas qui est insoutenable et choquante^ Du reste, comme je vous l'ai dit, faites usage de l'amour-propre des autres pour soutenir la conversation , et soyez bien sur que c'est un trésor qu'il est impossible d'épuiser.

• Voyez la lettre IV.

Jç suis enchanté pour vous,, mon cher pupille > qae vous goûtiez un peu les conseils que je vous donee. Si j'eusse rencontré, dans ma jeunesse» quelqu'un qui eut voulu prendre cette peine pour moi, j'am^iiia fait moins de £ftttx pas et dit moins de choses déplaeéeSi Maiâ pressez^vous d'en profiter.. Je ne sni» pas loin des rado-» tagesy je vous en avertis, et, lorsqœ je les mêlerai a^ee. les bonnes idées qui pourraient encore venir s'y giKaâer„ reste à savoir si votre bon. esprit aura ]a patience de distinguer le bon grain de l'ivrsûe. Peut*étre suis*je d^ dans ce cas^là sans m'en apercevoir. Mais prene» ce qui est bon , rejetez les rêveries.

Je vous l'ai dit, Bousseau est le plus faux des hommes* C'est un homme à qui la vérité est îttdÂfFéKente. Auteur paradoxal, il se joue de tout et n'a point de sentiment à lui ^ Ce n*est point un auteur original, excepté dana ses détails, par sa méthode, sa logicpie aaptnstiqnée et son âoquence de feu grégeois. A l'yard, du fond, il n'en a point à kii. C'est Montaigne et Locke où il a puisé son ÉmUe. Montaigne est d'ailleurs dans tous ses imtres ouvrages philosophiques. Il y a. même un livre,, imprimé depuis peu d'années, où l'on qiécifie tous ses larcins faits à notre auteur gasccnli Bien de ce qu'a écrit

* On sourît en songeant qu*à l'exemple de Rousseau , Collé avait aussi son Emile , et que s^il se déchaîne ainsi à tout propos contre le ciloyen de Genève, c'est pent*-êtKe par pure jahusiê de métier, D'un autre côté, en sa qualité d'auteur dramatique, il devait difEcilement pardonner à Jean-Jacques sa Lettre à dAlembert sur les spectacles, critique amère qui l'atteignait directement lui-même.

Bousseau ne hii appartient pour le fond. Son roman A'Héloïse n'est lui -même qu'un pillag[e <ie8 situations et des caractères des Vomandfirs qui l'ont prëcëdé. C'est Clarissey c'est Paméla, etc., etc. Il n'a rien inventa. Ses discours sophistiques sur les sciences et belles-lettres, son Traité social , ses dissertations hétéroclites et fausses sur le théâtre ,« et autres drogues de rhéteur qui a la fureur de bien dire, sont déjà presque oubliés. Son roman tiendra par la véhémence des passions et par la force de son éloquence vive et rapide ; mais à qui l'a examiné de près, la nature y est exagérée et manquée dans une infinité d'endroits. L'on a dit effectivement que llûtoire de la séduction de son ëoolière était sa propre histoire. Je n'ai rien de positif sur ce foit; en tout cas, il se serait peint là comme un grand roué. An re«te, il était oonunis de M. Ditpin, fermier général ^^ avant de s'éire fak singulier; car il n'est pas singulier

* IforI en 17^9, àmH un âge avancé. Avaii iervt avant

d'être financier. 11 travailla laborieusement à uae réfutation de VEsprk des loisy qui fut imprimée et supprimée ensuite d*après les conseils de ses amis. Il s'était proposé de faire Fapologie ds ia inanco à l'encentre de Ifontetquian, --* rien ^ue cela! ^-^ Sa «econde jfemiwe étaii fille de Sai«iix^l Beri^ardi qui, pour reconnaîtra l'accueil que lui avait fait M. Dupin, la lui donna avec une place de fermier général et une fortune immense. Il avait eu de sa première femme un ills, Dupin dé ' Fmncaeîl» célèbie par ses «aM^urs avae madame d^Épinay et ses relations avec Jean-Jacques. D|i fcate^ ce dernii^r, aJLotK qu'il était encore obscur et ig^noré , avait été secrétaire de madame Dupin, qui visait au bel esprit et qui recevait à sa table ^ tontes les semaines , les Mairan , les Bnftm , les PonteneHe, ete.

par caractère, il n*est que charlatan : il a voulu jouer le rôle de cynique.

Je vous en dirai davantage une alUtre fois. On attend ma lettre pour la porter à Paris. Ma fenune vous fait mille tendres amitiés.

LETTRE VIIL

Ce 23 septembre 1775.

Gomment donc, charmant petit bidet normand, vous commencez déjà à manéger comme un jeune cheval d'Espagne ! Vous donnez des idées nouvelles de voltes aux vieux haras des fermes générales ! J'approuve trèsfort ce que vous avez fait là, et quand votre travidl serait ou défectueux, ou idéal, ou même inutile, il doit vous faire estimer de vos supérieurs. Car, comme je crois déjà vous l'avoir dit, mon cher ami, non-seulement il faut travailler pour s'instruire, mais il faut encore que l'on soit instruit que vous travaillez. D'ailleurs , dans ce siècle charlatan , on ne saurait trop faire claquer son fouet, qui est à grand 'peine entendu de ceux qui doivent l'entendre, parce que le son en est presque étouffé par le bruit que font tous les marchands d'orviétan d'aujourd'hui.

Vous avez eu tort, mon cher enfant, d'avoir apporté de la timidité dans ce siècle impudent. Mais qu'y faire?

Je ne crois pas plus que vous que Ton s'en guérisse ; mais je vous ai compose une ordonnance de paHiatifs dont je désire vivement que vous ressentiez le succès ' .

Si j'étais à Paris » j'irais, voir M. Puissant et jaser avec lui sur vos opérations. Il me reçoit très-bien. J'irai le caponner* pour vous à la Saint-Martin.

Si M.'Domiliers approuve quelques articles de votre projet et regarde le reste comme impraticable, il faut refondre votre travail , en faire un nouveau dans 4equel vous rapprochiez ses idées et les vôtres. Vous vous en ferez honneur une seconde fois vis-à-vis de la Compagnie, mais vous ne l'adresseriez à M. Puissant que dans les premiers jours de novembre prochain , afin que huit ou dix jours après je pusse aller chez, ce dernier savoir ce qu'il pense de votre besogne et de vous, et accélérer, s'il est possible , votre avancement. Il avait , comme je vous l'ai déjà marqué , bonne idée et bonne espérance de vous. Il n'y a pas trois semaines que M, de Saint- Âmand m'a dit que vos actions étaient encore haussées auprès de ce M. Puissant. Je ne sais s'il avait vu ce travail dont vous me parlez ici, j'entends M. Puissant.

Quoi qu'il en soit, mon cher ami, voilà le moment de donner ce coup de main que je vous demande. Je trouvai M. de. Saint-Amand prévenu plus que jamais en votre faveur. Il me remit son estampe, et il me parut fort flatté que vous la lui eussiez demandée , et avec ce

* Voir la lettre IV.

* User de finesse au jeu. Dissimuler pour réussir. Du reste, c'est un verbe neutre, et Collé l'emploie ici dans un sens actif.

ton de sentiment que vous savez si bien prendre quand vous 'le voulez, monsieur le coquin, et dont je vous parlerai pour mémoire. Je né vous ai point envoyé ce portrait du Saint- Amand, parce cjaen le pliant dans une lettre on gâterait cette estampe. En novembre, vous trouverez à Paris quelque occi^oa de voyageur qui retournera à Soissons, et qui vous la remettra roulée et non pliée et chiffonnée.

Ouï, mon cher fils, j'ai écrit du bien de vous k monsieur votre père, et cela m'a fait plaisir de ne point mentir. Vous vous servez de Sénèque pour me dire des douceurs. Je ne crois pas qu'on eût encore mis Sënèque à cette sauce-là. Quoi qu'il en soit, je suis moins flatté qu'attendri des éloges que vous me donnes dans le passage que vous me citez de lui. Je veux croire, pour ma santé ^ que c'est votre cœur qui parle et qui vous fait exagérer le peu de mérite qu'ont mes con* seils, qui partent d'ailleurs plus de mon àme que de mon esprit.

Je vous fais compliment, mon ami, sur ce que vous ne négligez pas les lettre, et de ce que vous n'avez pas abandonné vos auteurs latins. Sénèque a bien de l'esprit ; c'est un excellent moraUste , un peu charlatan , vantant la pauvreté au milieu des richesses, etc., etc. La morale d'Horace est bien siq^érieuré à la sienne; c'est cdle d'un homme du monde, d'un comrtisan âéhé^ d'un philosophe profond , d'un esprit délicat et sublime et d'un goût exquis; sa morale a quelquefois même l'empreinte de la pluft^ tendre sensibilité. Lorsqu'il dit,

DEl COLLÉ. 15

par exemple, que les amants tournent en beautés les

défauts de leurs maîtresses, il conclut' avec senti*'

ment :

Yeilem, in amîcitia, sic erFaremiis! et ipsi Errori, nomen virtus posuiâ«et boncstuiQ.

C'est, mon petit ami, ce que vous avez exécuté en m'appliquant le passage de Sénèque. L'amitié vous a grossi les objets, ou plutôt vous a donné ces douces erreurs sur mon compte , et qu'il me serait bien impossible de justifier.

Adieu, mon cher enfant; je vous embrasse de tout mon cœur, et je vous supplie de continuer à bien faire , cela me consolera de vieillir. Vale, et ama.

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