‹ Correspondance inédite de Collé faisant suite à son journal, accompagnée de fragments également inédits de ses œuvres posthumesChapitre 18 sur 110 · LETTRE XV · texte numérisé non relu

LETTRE XV

A Paris, ce 5 mars 1776, et jours suivants.

Mon fils , je suis content de ton noble courage !

Vous avez résolu d'avoir celui de travailler sur vousmême : vous en recueillerez les fruits, mon cher enfant. Vous vivrez bien avec vous : c'est une des sources les plus sûres de bonheur dans ce bas monde. Des acci*dents étrangers, quelque cruels qu'ils soient, ne peuvent vous en priver que pour un temps. Quand nous vivons bien avec nous, on les supporte avec plus de force et de dignité; l'on s'en console plus facilement, on les oublie plus vite. Quand l'on n'a pas été par sa faute la cause de ces infortunes, quelles qu'elles soient, et que l'on n'a rien à se reprocher, c'est alors que l'homme juste s'ap-

plique le : Si fractus illabatur orbis, impavidum ferient ruinœ !

Ce qui me plaît beaucoup, parce que vous derez réussir par cela mémey c'est que vous ayez pris votre résolution en conséquence des réflexions que vous ont occasionnées mes deux idées sur Tamour-propre : Tune, que r amour-propre, bien ou mal dirigé, fait le bonheur ou le malheur de la vie ; l'autre , qui n'en est que la conséquence, qu'il s'agissait donc de tourner son amourpropre du côté du bien et des choses honnêtes. Vous me , marquez, mon cher fils, que cette vérité a été pour vous un trait de lumière; que vous vous en êtes pénétré, et que cela fait germer chez vous une foule de réflexions que vous m'avez très-bien développées, du moins en partie.

Vous n'imaginez pas à quel point je suis content de vous voir vous décider par vos propres réflexions. Premièrement, cela est d'un homme qui a de l'àme et du caractère; en second lieu, cela est d'un homme d'esprit qui ne suit point en aveugle les préceptes d'un autre. NulUus addictus jurare in verba magistri.

On ne saurait mettre plus de raison et même de sagacité qu'il y en a dans plusieurs endroits de votre lettre. Mais ce qui m'en a plu encore davantage, c'est que je vois que tout ce que vous y dites part de l'âme; c'est que vos sentiments sont honnêtes, c'est que j'y aperçois le fond de la plus tendre sensibilité ; c'e^ là ce que je mets presque au-dessus de la raison , mais qu'à coup s&r je prise et préférerai toujours plus que l'esprit et ses

DE COLLÉ. m

saillies et tous ses pompons. La sensibilité que vous m'y faites voir et qui ne regarde que moi , m'a fait la plus douce et la plus forte impression. Celle que vous montrez pour monsieur votre père , monsieur votre oncle et feu madame votre mère, que vous n'avez point connue, est d'un prix aussi inestimable que les bonnes mœurs qu'on découvre dans ce que vous # écrivez, et qui vous peignent à votre avantage.

C'est par ces côtés, mon cher fils, que mon amitié pour vous prend encore de nouveaux accroissements. Mais une chose singulière qui vous est arrivée dans votre dernière réponse : « Un homme né colère , etc. » , c'est que vous ayez pris pour un reproche personnel que je vous faisais ce qui n'était qu'un exemple présenté au hasard d'une iippression quelconque. J'aurais pu citer de même l'ambition, l'avarice ou l'amour, etc. Cette méprise de votre part m'a fait rire d'autant plus que vous employez un long article pour m'assiu*er, de la meilleure foi du monde, que Vous vpus êtes corrigé de ce péché, dont moi , votre confesseur, ne vous ai jamais , mais jamais soupçonné, et sur lequel j'étais bien éloigné de vous donner la question.

Comme personne, mon cher fils, n'est plus sensible que moi à l'amitié d'un homme né vertueux et qui veut l'être encore davantage, je vous prouverai la mienne par des conseils fondés sur l'expérience autant <jue sur mes propres réflexions. Je vous dirai toujours ce que je croirai être la vérité : car rien n'est plus probable que je me tromperai quelquefois; mais rien aussi de plus certain

que je ne vous tromperai jamais. Erreurs d'hommes ou radotage de vieillard , c'est ce qu'il vous faudra distinguer. Je ne veux point que vous adoptiez tous mes sentiments; je veux que vous les jugiez. Ce n'est même qu'en vous les rendant propres que vous pourrez profiter de mes réflexions qui auront quelque justesse. Pour cet effet, il est nécessaire que vous les méditiez, les discutiez, les approfondissiez et les jugiez.

Je ne mets point tl' amour-propre au métier de pédagogue que vous me faites exercer pour vous. J'y mets la plus tendre amitié, en dirigeant cet amour-propre à vous rendre et meilleur et plus heureux.

Je vais parcourir les endroits de votre lettre où nous ne nous trouverons pas d'accord; j'ajouterai du mien à quelques autres; je ne parlerai point de ceux où nous sommes du même avis.

J'avoue d'abord avec vous, mon cher ami, que peu de gens laissent éclater leurs passions dans la société. Grossièrement, concedo; mais si l'on vit avec des gens éclairés et qui aient intérêt à nous connaître, soyez sûr que, par des traits qui nous échapperont, ils démêleront et devineront toujours la passion que nous voulons cacher. Il n'est personne au monde, quand on le voit souvent, que l'on ne connaisse à la fin très-parfaitement. A la longue, le public lui-même ne se trompe pas sur les jugements qu'en général il porte des hommes. C'est ce qui doit vous engager à vous appliquer à gagner à être connu. Ce que vous dites d'ailleurs sur « le bal masqué de la société » est gentiment imaginé et ingénieuse-

ment tourné. Mais il faut y ajouter : quon est démasqué dès la troisième contredanse.

Je veux bien croire , et je suis même persuadé que ce n'est point « le mépris des autres qui vous rend taci^ turne. » Mais croyez et soyez convaincu aussi que les autres n'en attribuent pas moins votre silence à cette cause révoltante. Ainsi, que cela soit ou que cela ne soit pas, ils n'en doivent pas être moins choqués. Je vous conseillerai donc de vous rompre sur ce petit d^ut qui produit en eux un si grand effet, l'effet de Vous faire détester; car on pardonne la haine, mais, comme je l'ai déjà dit, on ne pardonne pas le mépris. Je ne vous dirai pas de devenir bavard , mais de lâcher quelques mots dans la conversation, de paraître écouter, vous intéresser à ce qu'on dit. Ce sont même là les premiers éléments de la politesse la plus commune. Occupez-vous des autres et oubliez-vous vous-même. Je vous le répète encore : voilà la loi et les prophètes dans la société civile. D'ailleurs (mettez la main sur la conscience), cette taciturnité vous est- elle naturelle? Si elle l'est, ne la poussez-vous pas encore plus loin qu'elle n'irait toute seule? N'y a-t-il nulle affectation? Par là, n'imagineriez-vous pas ajouter à votre caractère le piquant de la singularité ?

Prenez-y garde, mon cher fils; rien n'est aussi ridicule et sitôt découvert que l'affectation de la singularité. Jean-Jacques Rousseau n'était point né singulier, je le répète : il a joué et joue encore ce rôle. Il a bien autant d'esprit que vous, n'est-ce pas? Eh bien, il ne reste

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plus que quelques sots dans la société qui soieot aujour^d'hui les dupes de son caractère factice. Il 0 a pu tromper les giens d esprit du monde et les gens de lettI^es• Ses eoatradictions dans ce oaractèreyou^ l'ont d'abord décelé.

Quant à votre timidité ^ mon très -aimé pupille, je ne saurais la nier, et je fus fort étonné quand celui qui me donna des renseignements sur vous, au mois d'octobre ', m'assura que vous l'aviez perdue. Je ne l'en crus pas sur sa parole, et je crois que j'eus raison. Pour cette maladieJà, je vous ai bien donné quelques anodins dans mes dernières lettres; mais j'avoue que ce ne sont que des palliatifs qui ne peuvent pas vous guérir ; toutefois ils vous soulageront.

Je conclus de tout cela que vous avex à réprimer, dans le commerce, et cette timidité et cette taciturnité. Le seul moyen que vous en ayez, c'est, comme je vieD3 de vous le dire, d'être où de paraître attentif, dans la société, à toutes les conversations, d'y prendre ou d'y sembler prendre part. La moindre distraction, vu oçs deux premiers défauts, devient pour vous nécessairement un crime dé lèse-^société , attendu que Ton prendra immanquablement vos distractions et votre silence pour du mépris.

Votre sortie sur la nécessité d'être aimable me plaît jusqu'à un certain point. N'outrons rien, mon ami. C'est une sottise actuelle de l'éducation de prêcher, sans aucune restriction, à ses enfants, de « se rendre aimables » . La phrase : réussir dans U monde, qui s'entend

* Voir la lettre XI.

aujourd'hui des qualités superficielles seulement , est une impertinence dans les instituteurs. Il faut d'abord le fonds des qualités solides et utiles. Mais quand on est aimdble encore avec cela, cette phrase devient excellente.

Croyez, mon cher fils, qu'il est toujours des façons d'être aimable, quelque caractère qu'on ait reçu de la nature. L'homme sérieux et à réflexions peut l'être comme l'homme gai et à saillies. Il ne sera pas aussi amusant, mais il peut être aimable. Que dis-je? il doit même se faire aimer davantage , s'il veut en prendre la peine. L'homme vif, le diseur de bons mots, d'ordinaire emporté par son extrême pétulance dont il ne petit pas se rendre maître, ne saurait faire assez attention à Tamour-propre des autres pour ne pas le blesser à tort et à travers. L'homme qui réfléchit, au contraire, et dont les mouvements sont raille fois moins impétueux, se donne le temps de faire le choix des choses qui doi*^ vent plaire, suivant les persoiuies et le temps. Son âme, presque toujours dans l'équilibre de la raison , inspire à son esprit ce qu'il faut dire et ce qu'il faut taire. Dicenda, tacendaque pollet. Tout cela, mon ami, revient toujours au rabâchage de mon principe : Occupez -vous des autres, oubliez-vous vous-même. On plaît plus aux hommes en faisant sortir leur ^prit qu'en leur montrant le sien , en les écoutant avec attention qu'en tenant le dé soi-même. L'amour-propre est la clef de l'amabilité.

A l'égard de votre esprit morose et de votre tempéra* ment mélancolique , Boileau vous a répondu :

Qu'un espiit né chagrin plait par son chagrin même*

Pourvu qu'on ne charge pas son caractère et que Ton soit bien exactement ce qu'on est, et pas davantage, on est toujours bien. C'est l'affectation uniquement, quelque légère qu'elle soit, qui fait que nous déplaisons. Soyons doux, attentifs, complaisants et pleins d'égards dans la société; dans les procédés, soyons équitables, montrons de la noblesse et de l'élévation d'âme, sacrifions de petits intérêts; soyons même dupes quelquefois, en le sachant bien; et, avec cette aménité et cette digne façon de traiter avec les hommes, il n'est pas possible de n'être pas aimables, quelque sérieux, moroses et mélancoliques que nous soyons nés. Il ne s'agit pour cela que de diriger son amour-propre^ à plaire aux hommes et à leur faire du bien, à surmonter les dégoûts qu'ils nous donnent et k mettre sa gloire à faire des ingrats. Car rien n'est plus sûr que ces dégoûts et cette ingratitude de leur part. Mais on devient un héros à ses propres yeux en se mettant au-dessus de ces misères-là. La direction de notre amour-propre vers ces deux objets nous agrandit l'àme, nous rend plus estimables à nos propres yeux , nous met au-dessus du vulgaire , nous fiait goûter les plaisirs de la vraie humanité, et nous rend heureux.

C'est cette direction de mon amour-propre qui m'engage à vous écrire des lettres volumineuses pour vous faire profiter de mon expérience et de mon peu de lumières. Si elles peuvent vous être utiles, je ne compterai pour rien la peine qu'elles me coûtent à mon âge , et mon amitié pour vous savourera cette volupté de

Tàme qu'on ne sent qu'en faisant xlu bien aux autres et en travaillant à leur bonheur.

Vous êtes bien neuf et bien enfant d'imaginer qu'on puisse lasser et ennuyer les hommes en leur parlant d'eux. Ils avalent comme l'eau les fadeurs les plus outrées 9 les louanges les plus exagérées. Vous ne connaissez pas le monde. A cet égard, vous êtes d'une simplicité qui fait pitié.

C'est par la raison inverse de cell&-ci que le moyen le plus certain de leur déplaire, c'est la causticité. Travaillezvous là-dessus. Plus vous, êtes né sérieux, moins vous devez vous la permettre. Je vous l'ai dit, et je ne saurais trop vous le répéter : on passe la causticité à un homme gai , vif et bouillant : on la prend pour de l'étourderie ; dans l'homme de sang-froid, pour du mépris. Elle est offensante. Il faut que ce dernier ne fasse de plaisanteries que celles qui peuvent faire rire celui sur lequel il les fait. Toutes les autres lui sont interdites. Ce doit être là sa mesure et sa dose. Voilà la règle qu'il doit suivre, sans s'en écarter jamais d'une ligne.

Vous avez raison de vous louer, mou ami , de n'avoir jamais pu souffrir le persiflage. Cette manière détournée de railler lès gens et de les humilier avec cruauté, est mille fois plus condamnable que la plaisanterie directe. Tous les aveux que vous faites de vos petits péchés véniels dans la société, et les résolutions que vous prenez de n'y plus retomber, m'ont plu merveilleusement, par rapport à vous. Ils me sont les garants les plus certains que vous deviendrez aimable, relativement à votre carac-

tère. Le prix que vous mettez à mes avis, et les remercîments que vous m'en faites , m'ont pénétré de la plus tendre satisfaction, et toujours par rapport à vous. C'est pour cela, mon cher ami, que je vous répéterai ici : n'adoptez pas mes conseils en aveugle; rehdez-vous-les propres; fondez-les en vous-même, afin qu'ils deviennent vos sentiments et non les miens.

Vous avez traité sagement, noblement et équitablement l'insulte d'un homme amoureux, qui avait, à coup sûr, perdu la tète; mais vous ne me marquez pas de quel genre était cette insulte.

. Je ne sais pourquoi vous m'embarrasseriez si vous m'en demandiez la raison ; mais je n'aime point à vous voir l'ami si intime de M. V*** ^ Rarement les enfants qui ont eu des père et mère peu honnêtes, et auxquels on a donné tous les mauvais exemples possibles, rarement, dis-je, ces enfants-là peuvent-ils avoir des principes, de la probité et des mœurs. Il sera élégant, il aura les belles manières et il sera charmant, je vous accorde tout cela; mais une amitié intime ne doit être fondée que sur la base de l'estime , et rien ne peut la faire naître que des principes sûrs, une morale saine et une pn^ité délicate. Votre V*** a-t-il toutes ces quahtés solides? Cela m'étonnerait prodigieusement. Il peut se faire que ses instituteurs l'aient relevé des impressions qu'ont dû lui donner les dangereux exemples de sa mère et de son père; mais cela est diablement difficile. Il faudrait qu'il fût né avec un excellent naturel , auquel les malheurs et

* Voir la note au bas de ia page 77.

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la très^mauvaise conduite de ses parents ont pu joindre de cruelles mais d'utiles leçons. Je doute très-fort de ce petit miracle. Quoi qu'il en soit, mon fils, mettez-le à l'épreuve; examinez-le, sondez-le, jetez-lui quelques propos de morale relâchée, voyez s'il mordra à la grappe ; tentez ce moyen à plusieurs reprises ; regardez dans ses yeux s'il pense ce qu'il dit, le degré de chaleur qu'il mettra à défendre la vertu; voyez si le vice le révolte, etc. K

Je tombe, mon dier enfant^ sur un endroit de votre lettre où vous parlez de l'amour-propre. » Entendons^ nous. Nous rapportons tout à nous** mêmes, et nous sommes le principe et la fin de toutes nos affections. ^ Rien n'est plus vrai, et il n'est pas dans la nature que nous puissions être autrement.

Mais vous ajoutez après cela : « Cette vérité appro«» fondie nous jetterait dans un égolsme dangereux. » Dangereux pour une àme sèche et insensible , cela n'est pas douteux. Cet égoSsme alors est la source de toutes les injustices et même des crimes. Mais ce même égoïsme, dans une àme tendre et honnête, est au contraire la source de tous ses plaisirs et de toutes ses vertus. AfFec^ tneusement pénétrée de ce principe naturel : « Fais aux autres ce que tu voudrais qu'ils fissent pour toi » , cette

* Ce paragraphe nous parait exhaler une légère odeur d'inquisition, et nous doutons que le grand Torquemada eût mieux dit. ÉTidemmeat le zèle de Collé l'emporte trop loin, et il fait jouer ici à son disciple un assez vilain rôle. Il valait mieux lui dire de rompre tout net avec le jeune V*** que de mettre les deux amis dans un tel état de gène et de suspicion.

ûme déjà trouve son bonheur dans celui des autres. A-t-on un ami, on jouit du bien qui lui arrive; une maîtresse, on se fait des délices de lui en procurer en Tépousant; des infortunés à soulager, on jouit de ce qu'on fait pour eux; est-on à portée de faire un bienfait, on jouit de même de âon bienfait, etc., et dans tous les cas possibles, cette volupté de l'âme est toujours double. Vous jouissez par vous-même et par les objets de votre amitié , de votre amour, de votre bienfaisance. Et- c'est ainsi que l'égoïsme ou l'amour-propre bien dirigé, loin d'être dangereux, devient le bien général de la société, multiplie nos plaisirs et nous rend heureux.

Vous raisonnez très -juste, mon ami, sur la^ sorte d'^mour-propre qu'on appelle la gloire. Il*peut avoir ses excès et ses mauvais côtés. Rousseau en est un exemple, ' comme vous le dites ; mais lorsqu'il est dirigé vers l'utilité ou l'agrément de la société , il devient un bien pour elle et pour l'auteur, pourvu que ce dernier le sache contenir dans des bornes raisonnables, et qu'il ne s'en serve que pour s'exciter à faire tout ce qui lui est humainement possible , et à tirer parti de son génie ou de son talent, surtout qu'il n'en excède, n'en fatigue ni n'en ennuie les autres.

A-la fin de votre morceau sur l'amour -propre que chacun apporte dans la société, vous prenez une résolution digne de votre bon naturel et de votre jugement sain. Vous ne sauriez croire combien cela me charme, parce que vous ne pouvez vous figurer avec quelle pas-

sion je désire que vous soyez heureux, et je suis sûr que c'en est le moyen infaillible.

Quant à ce que vous dites de la trop grande estime de vous-même y trop est trop, mais il faut s'estimer un peu au-dessous de ce qu'on vaut, si Ton peut. Mais, encore un coup, il faut s'estimer. Deserere seipsum, turpissimiofp, est. Je vous l'ai déjà écrit.

Le tableau, tiré sans fard, que vous faites de vousmême, me fait au moins autant de plaisir que la résolution que vous avez prise, et dont je viens de parler, qui en raccommodera quelques petits traits défectueux. Combattez votre paresse. Je pense que vous n'aurez pas actuellement beaucoup de peine à la vaincre en partie. Elle tenait beaucoup à votre mauvaise santé, à votre physique. Nous en dépendons si fort! Â présent que vous vous portez mieux , la force de votre corps doit en communiquer à votre âme , et la tirer de ce vilain état d'inertie.

Après votre tableau viennent les vœux que vous faites, et qui sont raisonnables et honnêtes. Vous les terminez par souhaiter une femme tendre et sensible comme vous l'êtes. Cet article est délicat. Il fera le bonheur ou le malheur de votre vie. Il y a pourtant beaucoup plus à présumer pour le bonheur, attendu qu'en général ce sont les maris qui font leurs femmes ce qu'elles sont. J'ai toute ma vie vu que dans tous les mariages c'étaient les hommes qui commençaient à avoir les premiers torts. L'intérêt seul ne vous décidera pas, sûrement. Vous ne serez pas homme à faire un mariage d'argent, sans que

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la personne vous convienne. Je n'appelle pas ces unions-là des mariages, mais des ventes de corps par-devant notaire. Il faut toujours plus regarder à la personne qu'au bien.

Je ne saurais vous donner assez de louanges pour votre sagesse, pour vous encourager à y persévérer. Vous n'arriverez pas à votre femme comme certains jeunes gens usés à vingt-cinq ans, qui n'apportent en ménage que des dégoûts et quelquefois les fruits de leurs infâmes débauches. Vous n'êtes ni dévot ni pédant, et quand je vous exhorte à cet égard à la plus grande retenue , je ne suis qu'un ami tendre et sensé qui voit que le parti que vous avez pris fait honneur à votre morale, à vos principes, et est le seul moyen de soutenir et de fortifier votre faible constitution.

Ma femme est contente de vos lettres , c'est-à-dire de vos sentiments et de votre sorte d'esprit. Son estime et son amitié pour vous en sont augmentées. Elle me charge de vous le dire, ainsi que de ses compliments. J'ai donné à dîner à M. Cloquet le mardi précédant le mardi gras. Depuis ce jour, nous n'en avons pas entendu parler. Est-il retourné à Soissons?

J'attends de vous vos réflexions sur mon Épanckement d'amour^propre ^ , Quand je dis que je les attends,* ce n*èst point assez dire; il faut vous expliquer encore comme je les attends. Je les veux entièrement relatives à vous, mon ami. Je vous ai adressé ce morceau, dans la vue unique que vous vous en fissiez Tapplication ; qu'il

* Voir la note 1 au bas de la pa{;e 102.

vous servît de modèle et de patron sur lequel vous tailleriez votre amour-propre, sur lequel vous pussiez prendre vos longueurs et votre mesure. Je veux qu'à mon exemple, vous vous jugiez avec rigueur sur vos bonnes qualités , sur vos défauts, vos prétentions fondées ou non fondées, vos forces, vos faiblesses, etc. ; en un mot, je veux que vous vous évaluiez vous-même au plus bas prix possible , et qu'en descendant de bonne foi en vous-même , vous vous mettiez plus bas que vous ne valez, afin de vous assurer plus positivement de votre valeur, en vous pesant au poids du sanctuaire.

C'est, mon cher fils, ce que vous avez déjà entamé dans votre longue lettre, qui m'a fait un grand plaisir. Vous ne sauriez faire trop de réflexions multipliées sur cet objet, puisque c'est de cet objet, comme vous en êtes convenu , que dépend votre bonheur ou votre malheur. Adieu, embrassez-moi. Je suis vraiment votre père par mon amitié.

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