LETTRE XVI
À Paris, le 18 mai 1776.
Quoique mon catarrhe ne soit pas encore tout à fait fini, mon cher fils, et que je n'écrive pas encore avec facilité, je meurs d'impatience d'avoir le plaisir de causer arrec vous, et j'y cède. Je parcourrai quelques endroits
124 CORRESPO]\DANCE IIVÉDITE
de votre lettre pour y faire les observations les plus indispensables ; à peine en convalescence , je ne pourrai encore vous satisfaire sur tous les points.
Je vous dirai d'abord, comme chose qui vous importe davantage, que ni vous, mon ami, ni principalement monsieur votre père (car je le vois d'ici), ne devez jeter les hauts cris en apprenant que vous allez pour trois ou quatre mois à Aubenton ; qu'il se trouve encore quatorze surnuméraires à passer avant vous ; que vous avez, dans les probabilités, encore deux ans à attendre pour être placé, et que cette règle d'équité qui vous parait dure pourrait tourner de même contre vous, si messieurs les fermiers généraux ne l'observaient pas. Si monsieur votre père faisait à ce sujet le petit démon, renvoyez-lemoi; je lui parlerais, ou plutôt j'écrirais à monsieur votre oncle, pour faire passer des choses plus fortes à monsieur votre père.
Vous avez gagné, notre cher enfant, notre estime entière à ma femme et à moi , et vous pouvez compter sur notre plus tendre amitié, si vous agissez comme vous écrivez, je veux dire si vos actions répondent exactement et constamment à vos principes et à vos sentiments. Nous serions injustes si nous en doutions, ou, du moins, si nous n'en concevions pas l'espérance la plus apparente. On ûe peut pas être plus content que nous le sommes de vos lettres, surtout de vos deux dernières, dans lesquelles vous vous êtes découvert jusqu'au fond de l'àme. Vous nous y avez fait voir vos principes de religion, d'honneur, de probité, d'humanité, des mœurs
pures et simples , une raison au-<lessus de votre âge et de l'esprit. '
Soyez très-convaincu, mon cher fils, que de toutes ces bonnes qualités, que je crois que vous aurez toujours, c'est l'esprit dont je fais le moins de cas ; bien éloigné de penser sur cet article comme mes confrères les beaux esprits, il n'est rien que je méprise autant, pour le personnel, qu'un homme d'esprit malhonnête homme ; c'est ce qui m'a fait toujours haïr Voltaire avec passion, c'est ce qui m'a empêché souvent de goûter autant de plaisir que j'en aurais pris à ses ouvrages, s'il eût joint la probité à la supériorité de ses talents. Idem de Jean- Jacques Rousseau. Je ne m'étonne pas si, en le lisant et le quittant de temps en temps, vous vous trouvez mâcher à vide. Tout auteur, si éloquent soit-il, qui n'écrit pas de l'âme, fait cet effet-là. Ce rhéteur, le plus disert de son siècle, n'a que du sentiment contrefait par son esprit supérieur. Vero non pectore manat.
Vous n'éprouverez jamais ce vide à la lecture de Télémaque et de celle de V Histoire ancienne de M. Rollin. Ces écrits, pleins de sentiments véritables, vous remplissent le cœur, et l'on ne peut les quitter. Mais revenons à vous, mon cher fils. Les expressions tendres et senties de votre amitié pour nous, répandues dans plusieurs endroits de votre lettre dernière, nous ont, en vérité, attendris jusqu'aux larmes. C'est qu'on aime à être aimé de quelqu'un qui mérite de l'être; et puis, il entre peutêtre quelque peu de prévention en votre faveur en vous jugeant exactement tel que vous vous montrez. Rabattez
donc, monsieur, non pas des sentiments que nous vous apurons avoir pour vous , mais rabattez de mes éloges , que j'ai peur qui ne vous perdent. Ce n'est sûrement pas dans cette intention que je vous les donne, mais dans la vue de vous voir justifier par vos actions et par votre travail tout ce que vous m'écrivez; de vous voir devenir encore plus vertueux, plus sociable et plus aimable. Si votre conduite venait, par la suite, à démentir vos paroles, soyez sûr et qu'il vous soit démontré que nous vous retirerions l'un et l'autre notre amitié, qui n'est solidement fondée que sur l'estimée que vous nous inspirez. Pour finir cet article de sentiment, je vous dirai que rien n'est plus sage que ce que. vous me répondez sur le petit de V***. Je n'ai aucune réplique à vous faire. Aimez-le tel qu'il vous aime. S'il pense et sent aussi bien que vous, vous êtes dignes et heureux d'être amis.
J'aime tout à fait la tournure agréable que vous avesK prise pour en venir à m 'avouer que « vous ne vous connaissiez pas vous-même ». Je le crois bien. Rien n'est plus difficile que la connaissance de soi-même. L'expérience seule la donne. Je n'entends pas seulement l'expérience qui nous vient des lectures, de ce que nous voyous et de ce qu'on nous apprend, même celle que nous acquérons par le plus grand nombre de réflexions que nous occasionne tout ce qui nous entouré ; mais je veux parler de l'expérience que donne une passion vive. Ce n'est que dans l'effervescence de cette passion que nous nous démêlons, que nous nous apercevons nous-
mêmes, que nous j^uvons conuaitre véritablement qui nous sommes.
Mais cessez là-dessus d'avoir des terreurs paniques. Les passions y à la vérité, développent notre caractère entièrement , mais elle$ le suivent ' . ^ Vous m'avez peut-être entendu parler d'un M. de Segonsac, qui était mon intime ami dans ma jeunesse. C'était un trèshonnéte homme, très-sensible, très-gai, et aimant le plaisir à la fureur. U se grisait de vin de Champagne quelquefois, et même souvent, du moins le plus souvent qu'il pouvait; eh bien, plus il était gris, plus il devenait tendre, plus il disait de choses polies et obligeantes à tout ce qui l'environnait. Un soir, à souper, il voulut nous forcer de partager avec lui le peu d'argent qu'il avait. On le refusa, comme bien vous croyez; mais nou^ en rimes beaucoup. -
Je vais vous donner un autre exemple, mais sur la colère. En causant avec mes amis quelques jours aupa* ravant le fait que je vais vous raconter, nous avions raisonné par hasard siu* le malheur d'être obligé de tuer un homme» et le résultat de notre conversation avait été qu'il se trouvait très-peu de cas où ce ne fut seulement qu'un malheur; que presque toujours c'était un crime, et que le plus grand des crimes était, comme on sait, l'homicide, puisqu'il est irréparable. Je n'avais pas alors vingt ans, j'étais bouillant et impétueux, plus même qu'on ne Test ordinairement à cet âge. Je passais dans
* C'est-à-dire que nos passions sont subordonnées à nôtre caractère, qu'elles en prennent la teinte.
la rue du Roule, un charretier derrière lequel je me trouvais m'atteignit de son fouet près de l'œil; il me causa une douleur cuisante; je lui dis avec colère : « Comment, f. — ! tu ne peux pas regarder derrière toi avant de lever ton fouet! — Eh, f..... ! me répondit-il brutalement, est-ce à moi à m'embarrasser de ce qui est derrière moi! » Transporté de fureur de cette réplique féroce, et sentant encore la douleur, je mets la main sur la garde de mon épée pour lui en couper le visage. Je m'arrête tout de suite. L'idée d'être exposé à tuer cet homme se présente rapidement à mon âme plutôt qu'à mon esprit. Je lui dis en m'éloignant de lui très-vite (il venait à moi) : « Va, misérable, tu es bien heureux que j'aie fait des réflexions avant-hier. » . Ainsi, vous voyez, mon ami, que ma passion prit l'empreinte de mon caractère, que des observations et des principes avaient d'ailleurs fortifié. Il en sera de même de vous. Vous êtes bien né; vous parlez d'idées de religion, d'équité, d'honneur et de vertu; votre esprit est mille fois plus porté à la réflexion que ne l'était le mien ; ainsi les passions ne vous feront jamais faire de bassesses et d'injusticeis ; elles pourront vous faire faire des sottises, mais des sottises de galant homme. Rassurez-vous donc, mon cher fils; la seule que je craigne pour vous , c'est celle de l'çimour. Vous êtes né tendre , et je ne vois qu'un mariage inégal ou sans fortune que vous ayez à redouter. L'un ou l'autre sont des malheurs cruels pour nous et pour notre postérité.
Quant au désir de plaire dans la société, j'avoue avec
vous que ce n'est pas là le point essentiel. Auparavant d'être aimable, mettons beaucoup au-dessus les devoirs, utiles à nous et aux autres, que nous avons à remplir dans la société. Ne nous bornons pas à les remplir tout juste; allons par delà. Ne nous contentons pas de fuir le mal, élevons notre âme, ingénions-nous pour faire le bien. C'est à cela qu'il faut porter tout notre esprit et toutes nos facultés sensibles. C'est là que commence la vertu. Passionnons- nous pour elle. Si dans la jeunesse on n'en est pas fanatique, on se relâche petit à petit, et, dans un âge plus avancé, on se retrouve vicieux comme les autres hommes. La corruption même dû siècle doit nous exciter à être vertueux. Nous semblerons des prodiges aux yeux du peu d'âmes honnêtes qu'on y trouve encore. Eh! quelle gloire, quel plaisir plus flatteur que d'être loué et honoré par les geos d'honneur! Rendez-vous donc d'abord estimable; rarement Test-on sans être aimable. Mais enfin , si vous ne pouvez acquérir une qualité si désirable, vous vous en passerez, et Ton s'en passera. Rien n'y oblige; mais il faut cependant faire des efforts , et ne pas négliger une acquisition aussi précieuse. Est modus in rébus, sunt certi denique fines y quos ultra citraque nequit consistere rectum.
Se borner à une société choisie n'est point un extrême; se livrer à la solitude, c'en est un. Combattez votre hunieur mélancolique : c'est votre plus grand ennemi , tant au physique qu'au moral. Ce que vous dites de notre société nous a été très-sensible à ma femme et à
moi, et redouble notre amitié pour vous. Ce que tous y ajoutez : « Voilà les sentiments d'un jeune homme qui regrette de n'être pas né plus tôt, » est plein d'àme, et a pénétré la nôtre.
Nous venons de perdre le chef, pour ainsi dire , de notre société. M. l'abbé de Gouffier est mort dans le mois de mars dernier, âgé de soixante^dix-buit ans. Ainsi , depuis quarante ans de la famille de ma femme , il lui a donné la preuve de ses sentiments tendres. Il a laissé à ma belle-sœur et à ma femme , en usufruit seulement, sa maison de campagne de Grignon, et les meubles qui Y sont. Cette marque d'amitié de sa part augmente encore nos regrets. Il laisse un furieux vide dans notre société. Heureusement que nous savons tous nous suffire à nous-mêmes.
Je ne quitte point prise sur la taciturnité. Travaillezvous vous-même sans découragement. Emportez aujourd'hui une pierre, faites-en demain tomber une autre. Minez vos défauts. Je vous renvoie à la sape stir cet article important. Je ne sais si je vous ai dit que dans vos moments de taciturnité il vous échappe involontairement un rire ou sourire que je vous préviens avoir trouvé tout à fait sardonique.
Je crois que vous ne voulez point affecter la singularité, et je ne vous dirai plus rien àce sujet, parce que vous m'aveaj persuadé par de bonnes et dignes raisons. Vous me voyez, mon cher fils, avec une loupe qui vous grossit finalement les objets à mon avantage. Je ne vous dirai pas que vous me flattez, parce que je sens que toot
ce que vous me dites d'obirgfeant et de tendre part de votre amitié , qui vous aveugle , ou qui au moins vous surfait prodigieusement mes bonnes qualités et mon esprit. Je ne sais, mon cher fils, si je mets de Téio-*quence dans ce que je vous écris; ce que je sais bien, c'est que je n'y tâche pas, et que je ne diercbe point à y en mettre. C'est mon corar qui parle avec efiusion. Je n'y entends pas d'autre finesse.
Adieu, noon fils. Cette lettre m'a un peu fetigué, car je ne sois encore qu'un demi-convalescent.