‹ Correspondance inédite de Collé faisant suite à son journal, accompagnée de fragments également inédits de ses œuvres posthumesChapitre 23 sur 110 · LETTRE XX · texte numérisé non relu

LETTRE XX

A Paris, ce 11 novembre 1776.

Vous ne pourrez jamais, mon cher fils, me donner une marque d'amitié que je ne vous la rende sur-lechamp« La raison en est que c'est un plaisir que vous me procurez quand vous m'offrez l'occasion de vous

témoigner la mienne. Je vous sais donc le meilleur gré de m'avoir donné de vos nouvelles et de vous être souvenu de votre bonhomme de père. C'est de moi que je parle, au moins, monsieur, ce n'est point de celui d'Évreux, qui a pourtant des prétentions plus fondées que les miennes de prendre ce titre que l'on s'arrache : car il y a longtemps que votre cher oncle l'abbé a voulu usurper, comme moi, ce nom avec plus de droit; et l'on sait même qu'il en a rempli les fonctions avec une bonté et une tendresse qui lui font honneur, ainsi qu'à vous.

Jusqu'à présent, mon cher ami, vous méritez par votre conduite et par vos sentiments qu'on lui dispute cette qualité. Mais, nota bene, je ne la prends et je ne la garderai qu'autant que mon fils continuera de s'en rendre digne, avec des redoublements. Et je ne vous donne des éloges qu'afin que vous en méritiez davantage. Je ne vous ai fait passer, dans toutes mes lettres, ces douceurs, ces petites sucreries-là, que pour vous encou* rager et au travail et aux bonnes mœurs, et vous rendre de plus en plus aimable. Ce n'est pas, comme vous jtigez bien, mon dessein que mes louanges vous perdent. Mon amitié pour vous les doit rendre outrées à coup sûr. Aiasi, rabattez-en et ne les passez que comme de tendres encouragements. Je me défie et je dois me défier de mon faible pour vous, Gardezrvous donc curieusement de croire tout.

C'est assez, mon ami. faire le rôle de Gérante. Je reprends celui d'ancien ami et parent de monsieur votre père et de monsieur votre oncle. Je vous prie de leur

dire mille tendres^ses pour moi. Ma femme leur fait mille compliments, et à vous, qu'elle prétend que je gâte et à qui elle se propose de dire ses vérités ! Tenez-vous bien ! Vous arrivez le mercredi 20, venez dîner avec nous le vendredi 22. Je dînerai sûrement chez moi ce jour-là. Je vous embrasse de toute la tendresse de mon cœur.

LETTRE XXL

A Gri(jnon, ce 20'octobre 1777.

Petit cousin , désormais ,

Prenez pour votre devise :

u II vaut mieux tard que jamais, n

Il faudrait là un quatrième vers, j'en conviens; mais comme vqus n'avez pu faire qu'un seul vers pour ma femme, je ne crois pas que vous puissiez trouver mauvais si je ne vous en adresse que trois.

Quoi qu'il en soit, mon cher enfant, si vous avez tardé à me donner de vos nouvelles, de celles de monsieur votre père et de votre cïier oncle, par la triste raison de votre indisposition , je vous plains et ne me plains, pas. J'appelle indisposition, mon ami, ce que vous nommez fastueusement maladie. Les maux d'estomac sont faciles à {juérir, à ce que j'ai toujours entendu dire. Un régime convenable et correct les fait disparaître, et surtout à votre âge. Mais à votre âge s'astreindre à un régime,

c'est le diable. Je vois d'ici que vous chercherez un médecin qui vous guérisse du régime, que la jeunesse regarde comme la plus {][rande des maladies.

J'aime votre mot, que vos chers parents doivent trouver un très- bon mot : T espère être malade pour toute ma famille.

C'est en me donnant des nouvelles très-bonnes des santés de vos deux pères que vous me dites Ce mot, qui est du meilleur ton de plaisanterie.

Faites mes compliments très-tendres, mon cher enfant, à votre papa laïque et à votrfe papa ecclésiastique. Je suis enchanté de me rencontrer avec le dernier dans les mêmes principes de littérature. Nous n'avons pas donné dans la nouvelle cuisine. Les écrivains du siècle de Louis XIV avaient des ragoûts solides, et dont les vieux gounnands ne se lassent point. Les orateurs de ce host^ne de siècle de lumières mettent l'éloquence dans les mots ; les Bossuet, les Fléchier et les Fénelon la mettaient dans les choses; et c'est là la vraie éloquence. Partout ailleurs on nous abuse.

Je vous exhorte, mon cher fils, à continuer de cultiver les lettres; elles font F^musement et la consolation de ma vieillesse. Autant vous en pendra au nez dans quarante ans.

Vos exemplarîa grseca

Noctuma versate manu , versate diurna.

Quand je dis grteca^ j'entends par ce mot tous les anciens excellents , soit grecs, soit latins, et quelques

excellents auteurs modernes qui ont surpassé les anciens : La Fontaine et Corneille , Molière et Racine , Despréaux et Quinault, Pascal et Bourdaloue^ et les trois orateurs qui sont au haut de cette page. Plus vous les lirez, plus vous admirerez. Ils sont en petit nombre. Pauci, quos œ<fuus amavit, Jupiter.

Je parie latin comme une université. Mais passez*moi d'être pédant, et je vous passerai autre chose.

Mes femmes me chargent de vous fiiire miUe amitiés, et me recommandent de vous recommander de vous ménager.

J'ouUiais. A votre retour, il faudra feire claquer un peu votre fouet auprès de M. Delahaut, sur le travail que vous faites sur le sien. Ce n'est pas assez de travailler, il faut faire valoir son travail. Je vous embrasse de toute la tendresse de mon cœur.

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