‹ Correspondance inédite de Collé faisant suite à son journal, accompagnée de fragments également inédits de ses œuvres posthumesChapitre 28 sur 110 · LETTRE XXVI · texte numérisé non relu

LETTRE XXVI

Ce 26 octobre 1778.

Chrétien , je suis content de ta lettre d'excuses. Cousin, j'y vois ton cœur sans finesse çt rans ruses.

. Votre naïveté, mon cher fils, me plaît infiniment, et je ne veux point vous chicaner par quelques petites choses que j'aurais bien encore à vous dire. Je vous ferai ob*server seulement, mon ami, que lorsque je vous demande une lettre, je ne vous demande pas une pièce d'éloquence. C'est votre âme que je veux voir dans ce que vous m'écrivez, et non pas votre esprit.

Votre amour-propre, sdit dit sans vous déplaire, vous a mené par le nez comme un jeune niais, quand il vous

* Fiu'bien digne d'un épicurien! // tomba, rit et mourut, dit un auteur danois d'uii des héros de son pays. Quant à Sfonticourt, il se prouaène, il tombe, il meurt, et on l'enterre là où il a cessé de vivre.

a fait employer quinze jours ù teinter ' une lettre de cinq ou six pa(;es. Dans le genre épistolaire, il faut s'habi* tuer à écrire du premier jet. Rien n'y doit paraître écrit; tout y doit être naturel. Le négligé même sied bien aux lettres. En général, une lettre à prétentions est une sotte lettre , quoique ce ne soit point un sot qui l'écrive toujours.

Je sens comme vous, mon ami, que l'incertitude est un rigoureux tourment. Quinault, dans un opéra, l'avait dit avant moi ; mais d'un autre côté, Piron a ainsi commencé son conte de Rosine * :

Chacun trouve ^ la fin son compte.

Gens mécontents de votre état , Patientez. C'est de ce conte La morale et le résultat.

Ainsi, mon petit boudeur, vous voyez que si un poëte ^voiis afflige d'un côté, un poëte vous console de l'autre. J'estime qu'il ne faut pas de réponse plus sérieuse à vos déplorations un peu iniques. Car enfin, mon cher cousin, vous êtes bien près d'avoir le pied à l'étrier, et vous n'avez que vingt-cinq ans! C'est un bel âge, pour plaider '. Maïs sentez donc tout le prix de la jeunesse, tandis que vous la tenez, injuste dadafs que vous étes'.

Je ne vous plains pas davantage, mon fils, sur l'ennui que vous vous vantez d'éprouver et auquel je n'ajoute

* Parer, orner avec trop d'affectation.

^ Nous possédons ce joli conte, écrit de la main de Piron.

* Citation du mot de Chîcancan dans la comédie des Plaideurs.

point foi. En voici la raison : Si vous êtes occupé comme vous le dites, Tennui ne peut trouver un joint pour vous saisir. Si vous avez des vides de travail, les belles-lettres que vous aimez doivent les remplir. Demandez-le à Gicéron : « Studia adolescentiam alunt; senectutem obUc" » tant; res secundas ornant; adversitati perfugium et sola- » tiumprsebent; délectant domi; non impediunt foras ; per- » noctant nobiscum; peregrinantur; rusticantur. »

Au reste, mon cher enfant, je ne mérite aucune reconnaissance pour les services que je vous ai rendus, qui sont trè9-minces. Mais je mérite votre amitié par celle que j*ai pour vous. Sans l'amitié, votre reconnaissance ne payerait pas mon cœur des sentinients qu'il a pour vous. Si je vous ai hargne ' et si je vous tourmente encore, c'est que je vous aime. Regardez-vous comme une femme russe, qui ne croit pas être aimée de son mari si elle n'en est point battue.

Arrangez -vous comme vous pourrez, au reste, du fatras de cette lettre, que j'ai écrite en moins de quinze heures.

Je retourne à Paris samedi 31. J'espère que vous y serez bientôt aussi , et je vous verrai encore avant de mourir. Je vous embrasse de toute la tendresse de mon cœur.

Mes f<çjimies et mon frère vous font mille tendres compliments.

* Hargner : gronder, quereller.

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