‹ Correspondance inédite de Collé faisant suite à son journal, accompagnée de fragments également inédits de ses œuvres posthumesChapitre 3 sur 110 · IV · texte numérisé non relu

IV

Plein d'une noble audace Richelieu presse, attaque une place.

Et d'abord il terrasse

Ses ennemis jaloux Sous 9(es coups, sous ses coups, sous ses coups, sous ses coups.

Ni portes ni verrous

Ne préviennent ses coups.

Sans se servir d'échelles L'honneur, l'amour lui prêtent des ailes.

Bastions et ruelles

Il emporte d'assaut.

De plein saut, de pleiii saut, de plein saut, de plein saut.

Collé.

Une communauté habituelle de penchants et de plaisirs rapprocha Collé de Piron et les lia d'une étroite intimité ; mais les deux amis différaient entre eux beaucoup plus qu'on ne le suppose généralement,

* Ce quatrième couplet a été biffé par Collé, qui a écrit au bas les mots suivants : a Ce dernier couplet n'est pas de n moi; il est sans doute du g^arçon imprimeur qui a fait gra- » ver cette chanson. Il ne me serait jamais tombé dans l'esprit » de louer le maréchal de Richelieu. Je ne loue'nine satirise. n Il ne loue ni ne satirise L,, Quel aplomb! On ne saurait trop le répéter, la mobilité de l'imagination de Collé le rendait merveilleusement propre à recevoir toutes les impressions, à la condition dé n'en garder aucune.

et — pour nous servir d'une expression triviale mais énergique et pittoresque — on croit mal à propos que .les deux faisaient la paire.

C'était bien la même muse aux jupons courts, aux cheveux flottant sur une gorge à demi nue , le même entrain, le même épanouissement de verve leste et délurée , mais chacun gardait son cachet et sa physionomie. Piron avait plus d'éclat, pins de profondeur, plus de force ; Collé plus d'insouciance et de légèreté. Sous les dehors d'une gaieté folle , Piron cachait une incurable mélancolie, née de l'impuissance de ses efforts et de sa pauvreté. CoUé était franchement enjoué, dégagé des préoccupations de Fa venir, et tout entier au présent, qui lui avait souri de bonne heure , et qui lui souriait de plus en plus en avançant dans la vie.

On peut dire que Piron montait un vaisseau de haut bord armé en guerre, avec lequel il affrontait la tempête^ et Collé une barque légère qui côtoyait le rivage et naviguait sous un ciel azuré.

Lîttus ama. ...

Àltum alii teneant.

Pour parler sans figure , Piron , âgé de vingt ans de phis que son ami , travailla à peu près sans fruit pendant les deux tiers de sa vie, et ce n'est qu*en se mariant — il avait alors plus d'un demi-siècle — qu'il

INTRODUCTIOM. »

parvint à se créer un semblant d'indépenckince. GoUé, au contraire , dès Tàçe de vingts-cinq à trente ans, vit son existence assurée par les bieiifaits dn dnc d'Orléans, qui, ïHm content de se YèUre attaché à titre de lecteur et de secrétaire, comme nous Tavons dit, Ini donna plus tard dan» ses 80us--fermes un intérêt qqi le mit dans une wtnation de fortune voisine de Topuleace. Dès lors, tandis que le navire de Pircm,- mâts rompus, voiles déchirées , regagnait péniblement le port pour s'y faire radouber^ Collé abandonnak tranquillement sa barque au gré de Teau, sans s'inquiéter du vent ou des étoiles, sûr que le vent continuerait de souffler et que les étofles brilleraient toujours.

De là le cri de détresse et de désespoir amer que Péron laisse échapper de temps en temps et malgré lui de sa poîlrine oppressée ^ De là aussi le ton égal

^ Voif , dans les Œuvres inédites de Ptron , Voue intitulée A jeun i de même que plusieurs de ses lettres adressées à l'abbé Legendre {Mélanges des btèrtiopfdies, t. IV), et aussi quelque»» unes de ses Préfaces^ entre autres celle de la Métrotncmie, etc» ^enr bien coomaHre le caractère moral de Piron, il finit lire la très-remarqiMrMe étude que M. Cuvillier^Fleury a ootisaerée à ce poète, et qui, insérée d'abord d«m ]e»D^fmU des 15 et 29 mai 1859, fait actuellement partie dutcmie premtor des HisêÊrienSy poëtes et romancier»; Mîcbel Lévy, 1863, 2:v€d* în*f8. Tout ce qu'on peut dire sur le dernievr^irésentawt de l'esprit gsakiis parmi mus se fronve dans celte étude, eè, avec Fautonté d'une parole justement écimtée, l'éminent cri^ tique a su introduire autant de profondeur q«e d'édat. Sauf - M . Edouard Fonrnicr^ q vi a iait sor Piion un eaceileni tra> ail«

et constamment joyeux du lutli de Collé, dont aucune circonstance extérieure, pas même la vieillesse, n'est venue déranger l'accord.

Pour finir en deux mots, nous dirons que le rire de Piron a quelque chose de violent et de saccadé ; celui de Collé est doux et plein de mièvrerie.

Ce n'est donc pas avec Piron que Collé a partagé le sceptre de la chanson ; ce n'est pas non plus avec Gallet ', qui en a composé un trop petit nombre et de trop peu marquantes pour être une individualité. Collé partagea ce sceptre avec un autre poëtc, avec

les autres blog^raphes ont généralement dépassé le but, soit en outrant le blâme, soit en surfaisant l'éloçe. M. Cuvillier- Fleury s'est préservé de tout entraînement, de toute passion, et il nous a laissé un Piron pris dans le vif de sa nature. M. Jules Janin (Indépendance belge du 8 mars 1859) a aussi consacré à maître Alexis une de ces pages comme il çn sait écrire, c'est-à-dire une page délicieuse où le bon sens le dispute à la verve, l'esprit à l'impartialité. Quant à nous, nous saisissons avec bonheur Toccasion qui nous est offerte ici pour exprimer aux deux futurs académiciens notre vive et profonde gratitude. L'indulgence aimable avec laquelle ils ont daigné parler du travail que nous avons £ait nou»-même sur le poëte bourguignon, a été pour nous la plus douce comme la plus inattendue des récompenses. Nous tâcherons d'y puiser un fécond stimulant.

* Chose singulière, de même qu'on n*a pu découvrir aucune lettre autographe. de Molière, de même on ne possède aucune ligne de la main de Gallet. Peut-être cet épicier-poëte faisait-il des cornets dé ses manuscrits. C'eût été d'un épicier homme d'esprit. Dans tous les cas, il a dû mourir content : il a eu la gloire d'avoir un trait de ressemblance avec Molière.

Panard, et, biea entendu, il gai'da pour lui la meilleure part de cette royauté souriante et légère. Panard', dont la muse un peu prude, un peu pincée^ est moins court-vêtue que celle de Collé , prit le gouvernement du vaudeville moral \ dont on a dit qu'il était le père : — belle paternité vraiment et bien enviable ! — mais Collé en a préféré une autre, et il a retenu pour son lot le gouvernement du vaudeville grivois. Aussi est-il passé maître à ce jeu, et le considéronsHQOus définitivement, pour notre part, comme le grand prêtre'de la gaudriole et an flonflon.

Ne lui demandez ni Télévation, ni la distinction, encore moins Y idéal. Mais quelle science du rhythme ! comme il assouplit, comme il brise le mot rebelle et la césure réfractaire ! C'est bien à lui vraiment que la rime obéit en esclave. La plupart de ses cbants sont des tours de force par la témérité de la coupe et la

difficulté vaincue. Collé est Tacrobate du nombre et

de la mesure. Ses vers font le grand écart; ils dansent sur la corde roide , sans que la raison ou le sens

' On ne nommait pas alors vaudeville, comme on le fait aujourd'hui, une petite pièce de théâtre mêlée de couplets, mais bien les couplets eux-mêmes. Le vaudeville consistait en une chanson plus ou moins licencieuse, plus ou moins malig^ne; bref, c'était encore le vaudeville tel que l'avait créé, au quinzième siècle, Olivier Basselin. Voyez les Vaux de vire de ce poëte«chansonnier et de Jean le Houx, publiés parle bibliophile Jacob; Delahaye, Paris, 1858, 1 vol. in-18.

perdent un instant Téquilibre. Il n'y a que la décence qui y fasse des culbutes. Mais où trouver une fraîcheur de coloris phis franche, pins naturelle, une vivacité plus leste, plus pimpante, plus rieuse? Et puis, par--ci parJà , un éclair de sentiment et de grâce. En un mot, CoUé est le vrai chantre du plaisir, et nous comprenons à merveille que ses contemporains l'aient surnommé Y À nacréon français.

Et cependant un littérateur de nos jours, un écrivain de talent, mais que sa verve facile entraine parfois au delà d'une juste mesure, a fort maltraité Collé, de même qu'il avait fort peu ménagé Pîron ^ Selon lui, le premier est « un hargneux rhéteur de la >' chanson, un être boursouflé, malveillant et jaloux, » une sorte de Piron raccourci et glacé. » Quant au second, ce serait « une espèce de Job gaulois, un » vulgaire sceptique, un vulgaire rimeur, un bouffon yy qu'on doit laisser dans sa nullité, etc. f

Évidemment, ce jugement est enfreint d'une sévérité excessive. D comportait tout au moins des nuances, des réserves, et, tel qu'il est formulé, il nous parait aussi peu exact, aussi peu rationnel que eehii que le même écrivain a porté ailleurs ', mais dans un'

^* M. Hippolyte Babon. Yoyez' les articles Piron et Collé, dans le tome III des Poëê^/rançéûs; P^^pis, Gide, 1861.

' Voyez les Amoureux de madame de Sém^né; I86â, Didier, 1 vol. iii-8».

sens opposé, sur madame de MaintenoQ, quil nous présente comme devant être mise au raiig de» femmes vertueuses du dix-septième siècle \

A ce compte, ce serait le cas de dire avec un refrain connu : a Faut (fla,vertUy pas trop n en faut. »

Revenons. En 1757, CoUé se maria, et ce fut un mariag;e d'inclination qu'il fit^. Dans son Journal y et dans quelques-unes des lettres que nous publions

* Quant à nous, Collé nous parait réunir les diverses qualités que Ycitaire exige pour la chanson, lorsqu'il dit : « Pour "bien réussir à ces petits ouvrages, il faut, dans l'esprit, de la Bncsse et du sentiment, avoir de l'harmonie dans la tête, ne point trop s'élever, ne point trop s'abaisser, et savoir n'être pas tr«^ lonç. yv N'oublions pas, au^ surplus, que Béranger à dit que Collé était u le preiuier de nos chansonniers, et qu'en fait d'héritiers il n'avait laissé que des collatéraux. » Préface y de 1815, des chansons de Béranger. Un autre juge souverain, M. Sainte-Beuve, trouve que « CoUé est de la bonne race (^u* loise; qu'il a la gjaieté vive, franche, amusante et délicieuse. » Causeries du lundi, t. VI et IX, p. 181 et 249. De son côté, un ingénieux érudit, que ses Causeries dun curieux ont placé d'emblée au rang des premiers écrivains de ce temps-ci , nous disait récemmeht, dans une de ces lettres adorables qui échappent si souvent à sa plume comme à son insu : « que Collé était une figure aimable... >t On le ^o\\ : sans sortir de notre siècle , nous ne serions pas embarrassé de troaver des lettres de noblesse et de hauts répondants ponv notre ami Collé.

^ u Depuis l'âge de dix-Jiuît ans, '^sk toujours vécu chez les » autres, dit Collé dans son Jowmal {mai 1757); je n'ai pas , » encore goûté le plaisir d'être chez moi , d'être moù maître. » J'en vais jouir avec celle que' j'ai épousée secrètement il y a )î longtemps , et qui est en même temps ma femme , mon amie n et ma maîtresse, n

plus loin , il exalte les qualités aimables de sa femme , sou caractère droit et élevé. On voit qu'A avait pour elle un vif et profond attachement, une espèce de culte. Elle était son conseil, son Égérie, la confidente de son cœur et de son esprit. Il concentrait sur elle toutes ses aifections. Aussi, lorsque sur ses vieux jours il vint à la perdre (1781), tout lui manqua-t-il à la fois ; il ne fit plus que végéter dès lors, et tomba dans une mélancolie profonde qui accéléra sa fin. Il mourut le 3 novepibre 1783 , deux ans et demi après sa femme.

A l'occasion de sa moit, le chansonnier Piis composa une espèce de complainte sm* Tair de la romance de Henri IV : Charmante GabrieUcy et il la fit imprimer dans les Etrennes lyriques de. 1784. Elle a onze couplets, et nous en extradons le premier, qui, le genre admis, ne manque ni de couleur ni de caractère :

Amour, dans THippocrène Renverse ton flambeau!

Thalie à Melpomène Emprunte son manteau :

Les Jeux dans leur demeure

Rentrent perclus ; L'ombre de Henri pleure :

Ck>llé n'est plus.

De son côté, Désaugiers a voulu payer aussi au défunt son tribut fraternel dans les vers suivants.

qui peuvent à la fois servir d'épitaphe à Collé et à Désaugiers lui-même :

u Enfant joyeux de la. folie, » Peintre du sentiment et chansonnier divin ,

» Il fit couler pendant sa vie » Des larmes de plaisir, de tendresse et de vin. »

On a dit et imprimé que le chagrin d'avoir perdu sa femme avait conduit GoUé au suicide ^ . Pour se convaincre qu'il n'a pas dû, qu'il n'a pas pu porter sur lui une main criminelle, il suffira fl^ voir, plus loin, dans sa Correspondance, les sentiments purs, élevés et chrétiens qu'il exprime à diverses reprises. Cette imputation ne nous paraît pas plus fondée que celle de Bachaumont, qui, dans ses Mémoires secrets (3 novembre 1783), constate en ces termes la mort de notre chansonnier :

« M. Collé, lecteur du duc d'Orléans, et l'un de y> ses secrétaires ordinaires , dont on avait annoncé , » l'année dernière, l'état triste et languissant, vient ry d'y succomber, abandonné presque généralement, à V raison de l'humeur détestable dont il était tourn mente, et qu'il faisait rejaillir sur les autres. '>

La Correspondance qui suit nous apprend, au contraire, qu'après la mort de sa femme Collé ne vécut

' Au(yer. Voyez Particle CSollé dans la Biographie Michaud.

point dans Tisolement, encore moins dans Y abandon.

Il alla passer à la campagne, à Saint«*Cloud, où il

avait loué un appartement meublé \ les deux étés qui

suivirent ce triste événement ; il revint à Paris aux

approches de chaque hiyer, et toujours il continua de

voir ses amis. Sans doute, le coup afireux qui Favait

frappé, à plus de soixante-douze ans, avait altéré sou

humeur native ; le cours ordinaire de ses idées en avait

été profondément ébranlé ; il le dit lui-même dans une

lettre du 25 septembre 1782*^ mais il ajoute : « Je

n goûte pourtant quelque satisfaction lorsque mes

w vrais amis s'intéressent encore à moi et me le témoi-

» gnent, etc. » Donc il ne fuit pas ses amis, et aucun

d'eux ne Tabandonne. Il cherche d'ailleurs à s'égayer,

. à donner le change à aa douleur ; il compose encore

des couplets , des vers qu'il veut rendre plaisants , une

longue satire contre la vieillesse^; et ces dernières

confidences d'une muse qu'il s'efforce, hélas! de

rajeunir, nous les communiquons au lecteur, qui

pourra juger ainsi des dispositions d'alx>rs de son

esprit.

Mais il est temps de parler spécialement du livre que nous présentons aujourd'hui à la publicité, et des documents entièrement inédits qui le composent.

* Voyez la lettre L.

^ Voyez la lettre LI.

• Voyez a la fin <lu Tohiine.

Il s'agît, en premier lieu, d'une cinquautaine cle lettres adressées par GoUé à 1 un de ses jeunes pd«rents, M. de V***, qui occupait alors en province un emploi dans les fennes.

Cette correspondance embrasse une période de huit ans (1775 à 1783), c'est-à-dire qu'elle se rattache aux huit dernières années de la vie de Collé. Il y prend le jeune homme au moment où il est surnuméraiiie , et il le suit dans toutes les résidences où, çn qualité de contrôleur ^aéral des fermes, il est successivement appelé.

Tout ce que le langage de Collé a de délicat, de teudre , de pasw>nné même , à l'égard de son pupille^ de son élève^ de son fils (c'est ainsi qu'il nomme tour à tour le jeune homme), est véritablement quelque ' chose d'incroyable, et fait le plus grand honueur à la raison et à la sensibilité de notre chansonnier. Il n'avait point d'enfuits^ et l'on voit que c'était là un ▼ide cruel qu'il cherchait à combler à l'aide d'une illusion, c'est-à-dire en traitant M. de V*** comme s'il eût été son propre fils. L'affection et le dévouement d'un père ne sauraient aller plus loin. Vie privée, vie publique^ instruction classique, tenue dans le monde, choix d'une épouse «^ etc., etc., la soUici-^ tude active et ingénieuse de CdJé s'étend à tous ces points essentiels; elle embrasse, elle prévient, elle prévoit chaque chose , et tout cela est dit et touché

avec un charme, un bon sens, un tact inimaginables. Ce sont des pages émues et vivantes ; c'est une chaleur de sentiment qui & élève parfois jusqu'à l'éloquence la plus vraie, l'éloquence du cœur. Notez, d'ailleurs, que Collé — si frivole en apparence et si positif en réalité — possédait à un haut point la science de la vie et la pratique des hommes. Doué d'un esprit finement observateur^ il avait beaucoup vu et beaucoup retenu, en traversant un siècle où la tête et le cœur mûrissaient vite — quand la tète avait à mûrir et quand le cœur nç se gâtait pas ; — et il entendait que tous ces trésors si laborieusement amassés , que tous ces fniits précieux de son expérience et de ses méditations , ne fussent pas perdus pour tout le monde.

« Si j'eusse rencontré dans ma jeunesse — dit-ir » quelque part à son élève * — quelqu'un qui eût )) voulu me donner les conseils que je vous donne , » j'aurais fait moins de faux pas et dit moins de choses » déplacées. Mais pressez-vous d'en profiter. Je ne » suis pas loin des radotages , je vous en avertis , et » lorsque je les mêlerai avec les bonnes idées qui » pourront encore venir s'y glisser, reste à savoir si " votre bon esprit aura la patience de distinguer le » bon grain de l'ivraie. Peut-être suis-je déjà dans ce

* Voyez la lettre VII.

n cas*là sans m'en apercevoir. Mais prenez ce qui est » bon : rejetez les rêveries. »

Et là-dessus, il vide, comme on dit, le fond du sac, il règle ses comptes avec le passé, avec le présent, et aussi avec l'avenir. A toute force il veut faire de son élève un homme instruit et disthigué , et il y a réussi. Il a voulu également en faire un bon père de famille, un mari paisible et heureux, recevant et rendant les douces joies du foyer, et, à cet égard, nous ignorons si ses efforts ont été couronnés d'un plein succès . Mais ce que nous savons, c'çst que la tâche qu'il s'était volontairement imposée a été noble et be]le, et que ses lettres resteront comme un monument pour attester l'honnêteté et la candeur de son âme, de même que l'élévation et la rare culture de son esprit.

Cette précieuse correspondance est extraite du cabinet de M. Le Serurier, Conseiller à la Cour de Cassation, qui a bien voulu détacher de son riche écrin cette perle bibhographique et nous confier le soin de la mettre en œuvre *, afin que nous fissions la toilette de Collé, comme on prétend que nous avons déjà fait celle de Piron*.

* Cette Correspondance de Collé provient originairement de M. de Baudreuil, ancien colonel d'artillerie, proche parent de M. de V***.

> M. £ug;ène Pelletan. Presse du 25 mars 1859.

Une pareille confiance nous flatte et nous honore ; elle nous pénètre de la plus profonde reconnaissance^ et nous impose un grand deroir : celai de la justifier. Et comme si ce n'était pas assez, d'ailleurs^ de cette distinction non méritée dont nous sommes. Fobjet, on a Maig^né y ajouter une gràce nouvelle et nous donner carte blanche , c'est-à-dire nous laisser, pour cette publication, toute notre liberté d'appré-^ dations, toute l'indépendance de nos allures, A la vérité , on y a mis une resliiction, et nous n'avons pas carte blanche pour vous entretenir personnellement de M. le Conseiller Le Serurier. Aussi bien, nous ' sommes dans l'antichambre de Collé, et il siérait mal de parler de chose si haute et si grave. Nous devons donc nous borner à remercier, en notre nom et au nom des érudits comme des curieux^ l'auteur de la libéralité gracieuse qui nous permet d'ajouter aux archives littéraires du siècle dernier cette piquante collection des lettres iivédites de Collé.

C'est là, sans contredit, un régial déhcat et fi*iand^ une vraie bonne fortune qui prendra rang parmi les découvertes bibliographiques de notre époque, si riche déjà en révélations de l'espèce; en un mot, si nous osons nous servir d'une expression que M. Sainte- Beuve a bien voulu appliquer aux OEuvres inédites de Piron, c'est là « une publication qui comptera et

» restera dans 1* histoire littéraire de cet aimable et » maudit dix-huitième siècle. »

La Correspondance de notre chansonnier nous prépare, en effet, un spectacle aussi nouveau qu'impréru. Collé, le très-mondain Collé, l'apôtre des plaisirs défendus , va nous faire un cours de morale ; et il y apportera une franchise d'accent , une vigueur de foi et une sincérité d'onction à humilier le curé de sa paroisse.

Autrefois, nous avons présenté Piron repentant; ^ aujourd'hui , nous allons montrer Collé converti et régénéré.

Saint Piron et saint Collé , priez pour nous !

Cependant, entendons-nous. Ne croyez pas que Collé va nous psalmodier des sermons laborieusement divisés en trois points , ou des homélies dans le goût de celles de l'archevêque de Grenade. Dieul'en garde, et nous aussi ! Ce n'est point un endormeur d'auditoire que le prédicateur Collé. Son texte est varié et gai ; il y répand l'agrément de son esprit et les finesses de son sourire ; la malice y coudoie la bonhomie , et les réminiscences égrillardes la componction. Naturellement, il n'emprunte pas un mot aux Pères de l'Église; en revanche, il cite beaucoup les auteurs profanes, surtout Horace, cet apôtre de la raison aimable, de la philosophie facile et enjouée, qui a su faire du plaisir le code et la consolation de l'huma-

nité '. C'eist dire, en d'autres termes, que, dans ses lettres. Collé n'a point dépouillé le vieil homme :,on l'y retrouve , au contraire , de place en place , et sous deux aspects différents.

Ici, c'est le vif chansonnier qui reparaît avec ses velléités de gaillardise, ses saillies joviales et risquées, dont le goût ne faisait que sommeiller dans son cœur. Il exhorte avec bonne foi son fils d'adoption à la sagesse, à la vertu (le mot y est); mais en cherchant à le prémunir contre les dangers de la route , en lui signalant les écueils où l'inexpérience fait si souvent

* On sera surpris du nombre et du choix des citations que, chemin faisant et comme sans y song^er, Collé a répandues dans sa Correspondance^ Son érudition classique est aussi sure que variée. 11 est bourré de latin. Horace, Virgile, Ovide, Plante, Térence, Juvénal, etc., il met tour à tour ces auteurs à contribution ; mais il ne leur emprunte le plus souvent que quelques mots détachés , un hémistiche , un frag^ment de pensée, qu'il arrangée ensuite et complète à sa manière. 11 s'ensuit que l'indication des sources où il a puisé eût été pour nous chose long^ue et difficile. Aussi n'avons-nous pas pris à, tâche cette espèce de course au clocher. Nous n'avons pas jugé à propos non plus de mettre successivement, au bas de chaque page, la traduction française des citations dont il s'agit. Il nous a semblé que cette manière de procéder ne convenait qu'aux ouvrages à prétentions didactiques , et que la légèreté aimable du style de Collé s'accommoderait mal de ces sortes de compléments, souvent sententieux et lourds. Nous aurions craint d'être comparé à ces agents du fisc dont parle Voltaire, qui attachent des plombs à de fines dentelles. Bien heureux encore si le lecteur ne trouve pas que nos propres commentaires sont de ces plombs-là !

naufrage, il passe et repasse ainsi par les cbemias verts et fleuris de sa jeunesse , par ces sentiers perdus où, sur la brune, il s'est attardé tant de fois lui-même pour courir le guilledou ; et alors les souvenirs de ces folles étapes de sa vie lui reviennent en foule. Il cherche à les écarter, à garder le sérieux qui convient à son rôle improvisé; mais leur image est là, devant ses yeux , souriante et brûlante. Elle lui cause des distractions, des éblouissements , des vertiges. Il souffre, il trépigne , il en met de travers son bonnet de docteur, et volontiers il couperait court au prêche , pour entonner une chanson à boire ou Tun de ces couplets à faire trembler les vitres , tels qu'il en composait autrefois entre deux vins et deux amours.

Par bonheur, la philosophie reprend peu à peu le dessus; d'un revers de main majestueux, il rajuste tant bien que mal son bonnet incliné sur l'oreille, et il poursuit la leçon commencée avec le calme de de l'innocence, ou mieux avec l'innocence d'un vieux juge, pour parler comme Beaumarchais.

Au surplus, ce n'est que dans la première partie de sa Correspondance y c'est-à-dire pendant que son jeune élève a besoin d^être surveillé et dirigé, que Collé a ainsi des luttes à soutenir contre lui-même , et qu'il retient le plus qu'il peut la bride aux retours de sa gaillarde humeur; mais plus tard, quand son Emile est à peu près parvenu à l'âge de raison, quand

il a jrompu ses }isières et qu'il lui suppose F estomac assez robuste pour digérer des aliments solides, il lui lance à brûle-pourpoint le mot à double entente et la plaisanterie au gros sel. Le jeune homme en est charmé ; il croit à une méprise : il ne peut en dissimuler son étonnement, sa joie ; et Collé de lui répoudre « qu'en effet^ il a totalement changé son style... » Je pédagogisais quand vous étiez jeune ; je badine » aujourd'hui que vous êtes un homme fait... U ne }) serait pas juste que votre ancien pédai^t cpntrefit « encore le Gaton, Ijii qui ne l'a été de sa vie, etc.. » Je vous ghsserai parfois dans mes lettres quelques- » unes de mes courtes et anciennes folies , ajoute-t-il )) ailleurs : cela égaiera pour vous mes épîtres, et j'y « trouverai, moi, le plaisir du meminisse juvat^ etc. * . » A la bonne heure ! voilà qui promet , voilà ce qui s'appelle parler ! Et là-dessus, il lui lâche de nouvelles gausseries rabelaisiennes , entremêlées d'aveux ingénus, de détails intimes et de traits piquants sm^ l'époque. On ne .saurait être un plus aimable, un plus accommodant précepteur. Il va même parfois un peu trop loin dans ses complaisances. Aussi n'avons-nous pas hésité à retrancher quelques mots obscènes semés çà et là, en petit nombre d'ailleurs. Nous voulons Irien voir Collé en robe de chambre et en bonnet de

* Voyez les lettres XXXIX et XLVIII.

nuit ; mais il nous a semblé que le déshabillé devait s'arrêter là ' .

Mais passons au second aspect sous lequel reparait notre chansonnier dans la Correspondance dont nous nous occupons.

Maintenant, c'est le caustique auteur du Journal qui remonte à la suHace et surnage.

Nous le retrouvons frondeur et taquin comme autrefois, armé de ses lanières classiques et fustigeant sans pitié les écrivains dont le nom vient se placer sous sa plume. Et il faut voir comme il se redresse sur ses petits ergots de coq en colère , lorsqu'il veut atteindre jusqu'à J. J. Rousseau ou à Voltaire! Certes, si la mode n'était passée de défendre ces grands hommes,

— qui se défendent tout seuls du haut de leur génie,

— Collé nous offrirait ime belle occasion de rompre une lance en leur faveur; mais nous ne nous donnerons ni cet orgueil ni ce ridicule.

Du reste. Collé est parfaitement dans son rôle lorsqu'il s'élève contre les novateurs en général, sur-

*■ Même vêtu comme nous le présentons, CoUé eût ibrt effin rouché les familiers de Thôtel de Rambouillet, où les bonnets de nuit étaient en grande aversion. Afin de ne pas se brouiller avec les précieuses du lieu, le grave Montausîer fut obli(jé d'abandonner l'usage de ce genre de coiffure qu'il affection» nait; et, sans ce divorce plus ou moins volontaire de sa part, la belle Julie l'aurait peut-être affublé d'une façon plus ridicule encore. Tallemant des Réaux, t. III, p. 222-323.

tout quand il dit que Voltaire « a corrompu la France par ses écrits, etc. *. En effet, les gens à privilèges et à blason n'étaient pas les seuls qui se plaignissent alors des entreprises hardies tentées par Voltaire et ses disciples , en vue de régénérer une société agonisante ; les épicuriens se plaignaient aussi, -^ les épicuriens ! pauvres diables qui avaient cependant tout à gagner à une rénovation ! — Mais la vie molle et paresseuse que ces aimables vauriens s'étaient arrangée s'accommodait mal des discussions philosophiques qui éclataient de toutes parts. Les pensées graves et austères,, les préoccupations profondes que les doctrines nouvelles entraînaient à leur suite étaient comme un pli imprimé à la feuille de rose de qes sybarites , dont la gaieté s'était épanouie à l'ombre de l'insouciance et allait s' éteignant peu à peu aux rayons de la liberté. Assurément, nous regrettons autant que qui que ce soit cette vieille gaieté gauloise , héritage charmant et glorieux de nos pères , auxquels elle apporta si souvent, hélas! la consolation et l'oubli. Mais nos pèresont fait. selon leur temps, et nous,- nous faisons selon le nôtre. Ils jouaient avec l'idée : nous jouons avec le fait; leur âge était celui du doute et de l'adolescence : le nôtre est celui de l'affirmation et de la virilité. Et certes, cela vaut bien les fabliaux grivois, les

* Voyez la lettre XXIII.

IINTRODLCTION. iJ

légendes merveilleuses et les refrains bachiques dont on berçait le premier sommeil de nos aïeux; mais voilà justement ce que ne comprenaient ni les Piron, ni les Collé, ni les Panard, ni les Vadé , etc., etc., tous ces enfants prodigues de la vie et du plaisir. Au surplus, s'ils avaient su lire dans le caractère national, ils se seraient consolés. Ils auraient vu que leurs, neveux ne répudieraient pas tout à fait leur héritage , et qu'à défaut de la gaieté, la frivolité nous resterait à jamais comme signe distinctif de notre race, — ce qui devait faire dire plus tard à un autre chansonnier, leur confrère, — un véritable philosophe celui-là !

u On ne rit plus aujourd'hui ; n Est-on moins frivole? n

En définitive, si Ton envisage à un point de vue philosophique le caractère des deux époques et les différences radicales qu'elles présentent entre elles, on est amené à reconnaître que le travail , autrefois , était considéré comme une espèce de peine afflictive imposée à l'homme en punition de sa chute. C'était un acte servile , entaché de honte ; le noble seul en était affranchi , et la classe bourgeoise , obéissant au même préjugé, tendait aussi à s'y soustraire. Il existait' donc alors des hommes privilégiés , dont toute l'existence se composait de loisirs que chacun dépensait suivant Ses goûts, ses aspirations et les aptitudes

de son esprit. De là cet essaim de poètes voluptueux, légers et aimables, continuateurs de la gaie science, qui ne songeaient qu'à jouir, sans souci du lendemain.

Aujourd'hui, au contraire, le travail est la loi commune, acceptée de tous. C'est par lui que l'homme s'honore et s'élève à l'indépendance et à la dignité; il n'est plus V expiation, il est la régénération. Dans cette situation nouvelle, la pensée humaine va de progrès en progrès, et, sans dédaigner les amusements de l'esprit , elle s'y Uvre à son heure, et ne leur accorde plus que ce qu elle peut dérober à ses devoirs.

En un mot, à Y immobilité égoïste qui isolait nos pères, a succédé le mouvement , qui nous réunit tpus dans une commune soUdarité.

La seconde et dernière partie de ce volume contient sept lettres écrites par Collé à différentes dates (1756, 1772, 1778) et à diverses personnes (à Favart, Préville, etc.). Ces lettres, dont quelques-unes nous montrent Collé à une époque antérieure à celle où. il entreprit l'éducation du jeune de Y***, roulent uniquement sur des choses de httérature et de théâtre : c'est dire qu'elles rentrent essentiellement dans notre sujet, auquel, pour ainsi parler, elles servent agréablement de bordure et de cadre. Nous en devons la commmuH cation à l'obligeance spontanée de quelques-uns de nos honorables confrères de la Société des amateurs d'autographes : MM. Boilly, Boutrop, Chambry,

Chauveau, Gautier delà Chapelle, ainsi qu'à M. Dumouchel , Fami intime de Béranger, un de ces rares vieillards, dont la santé du corps égale celle de l'esprit , et qui, jeunes de pensée et de cœur, font aimer le passé et sourire à Favenir ^ .

Que ces Messieurs veuillent bien en recevoir ici nos sincères remerciments.

Il est juste aussi- d'exprimer notre gratitude à M. Gabriel Gharavay, pour l'aimable empressement qu'il a mis à ouvrir les colonnes de son intéressant journal {VAtnateur iV autographes) à l'appel que nous avons fait aux détentem^s des lettres de Collé.

* M. D 11 mouche] , (|ui a quatre-vingt-deux ans révolus, a connu Bérançer alors qu'ils étaient jeunes tous les deux (I800-I815). Expéditionnaires l'un et l'autre dans les bureaux de Wnhoersitéy ils y travaillaient côte à côte, et quand Béran(jer perdit son emploi , les deux amis continuèrent de se voir dans le monde. Aussi , que de traits piquants et familiers , que de curieuses anecdotes le survivant^ a pu recueillir sur le g;lorieux mort! Et comme il sait les raconter! Quelle sensibilité! quelle gaieté aimable dans cette voix douce et communicative qui évoque tout un monde déjà loin de nous ! En l'écoutant, on croit voir Bérang^er revivre et l'ombre souriante de Lisette se ranimer. Et l'on se demande si, en composant sa chanson du Bon vieillard, le g^rand poëte n'a paç eu en vue son vieil ami, dont if a d'ailleurs, dans maint endroit de sa Correspondance, vanté la modestie et le digne caractère. Au surplus, M. Dumouchel a fourni une honorable carrière au ministère de l'instruction publique, où, après certaines fluctuations dues aux orages politiques, il est parvenu à l'emploi de chef de bureau.

A rimitation de son frère , dont rexpérienoe éclairée en matière autographique fait depuis longtemps autorité , M. Gabriel Charavay rendra de fructueux services à la littérature contemporaine. Déjà son journal, qui éveille de plus en plus.de justes sympathies, tant par la manière ingénieuse dont il est rédigé que par le caractère instructif des documents qu'il renferme , a levé plus d'un doute et porté la lumière sur des points restés obscurs jusqu'ici. Nous ne doutons pas que ce recueil piquant ne soit bientôt entre les mains, non-seulement des collectionneurs d'autographes, mais encore des curieux et de tous les amoureux de Y inédit y qui s'occupent de fouiller dans le passé.

Honoré Bonhomme.

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