LETTRE LUI
Ce 4 juillet 1783.
Trop tendre financier, que fais-tu dans ces lieux? Tu négliges la ferme, hélas! pour deux beaux yeux. Tu ne tourmentes plus les commis et ta plume ; on ne te trouve plus aussi dur qu'une enclume. Dans tes devoirs sacrés tu portes la froideur, Et ton feu suit 1 amour, et non pas Textendeur '.
Peut-être qu'en ces vers ton père, qui te pince, Te peint-il dans le vrai ton amour de province, L'oubli de tes amis, de ta raison, de toi. Mais s'il les peint ici, c'est qu'il sait bien pourquoi.
Je ne doute pas, mon cher fils, que tu n'aies repris tes chaînes, et que tu ne sois plus tracassé que jamais par tes yelléités d'amour et tes démangeaisons d'hymen.
Tout cela est bon, mais de l'argent vaut mieux; demandez-le à Messieurs de la Ferme , et même à Messieurs de Sorbonne.
Les gens raisonnables , mon ami , n'iront pas si loin ; ils se renfermeront dans de justes bornes, et diront qu'un esprit droit ne doit point faire de mariage inégal en fortune sans les motifs les plus puissants. Un mauvais mariage influe sur le reste de la vie : j'en ai vu cent exemples. Quand on a aussi peu de patrimoine que vous en avez, il est injuste et cruel de risquer de donner le
' Extendeur, celui qui cherche à étendre une loi fiscale.
jour à des tas d'enfants indigents, si vous venez à mourir cinq ou six ans après les avoir faits.
Après un aussi long dlence, mon cher enfant , et aussi étrange, rien n'est aussi caractéristique que votre lettre. On y voit à découvert le dégoût des affaires , l'ennui de son état, l'éloignement de tout ce qu'on ainouiit. Vous prenez en guignon la finance, les financiers, leurs commis, leurs lettres tant agréables que désagréables. Passe pour ces dernières! Angù et mulcet, dites-vous, et vous ne savez ce que vous dites. Ce métier, qui est de votre choix et où vous réussissez , qui fait et qui fera davantage encore par la' suite votre considération, « est un peu M vil et un peu béte ; ce vilain esprit des affaires éteint » le peu de génie et de gaieté, etc. » Vous êtes mon plagiaire des propos que je tenais il y a cinquante ans , quand j'avais mesiaccès de folie, mes prurits d'esprit, et que j'étais titillé de prétentions poétiques. Quid furis, insane et mentis non bene compos ? '
Vous êtes devenu fou, mon garçon. Non; mais vous avez l'air d'un amant qui jette le manche après la cognée. Cette lettre a tous les caractères d'un amour mécontent : c'est de l'humeur. Si je ne vous la renvoyais pas , vous la nieriez , et vous vous donneriez ^u diable pour me soutenir qu'elle n'est pas t«lle.
Oh ! parbleu , mon irascible et humoriste amoureux , voyez si c'est moi qui vous fais dire tout cela !
Je vous ai indiqué déjà, mon ami, les secours que l'on peut employer contre une passion : les distractions de ses devoirs, les travaux de son état, les lettres, les
mathématiques mêmes, font une puissante diversion. Madame de Staal, je vous l'ai dit, l'éprouva étant à la Bastille, éperdue d'amour comaie vous'. Écrire à un ami et à un père comme moi ; lui ouvrir son cœiur au lieu d'en avoir honte, parce qu'on est faible, sont des ressources qui réussissent à la longue , ou qui consolent au moins, si elles ne sont pas curatives : ce sont des palliatifs qu'il ne faut pas dédaigner. Jeter, comme vous faites, votre bonnet par-dessus les moulins, n'est pas d'un bon esprit comme le vôtre et d'un homme qui a du nerf. Deserere seipsum iurpissimum est. Je m'arrête là.
Ma santé, mon cher ami, n'est pas trop mauvaise, mais aussi sommes-nous dans la belle saison. Mon moral déchue tous les jours, et cela doit être. Mon amitié pour vous ne diminue point, et quelqu'un qui vous aime m'a combattu et vaincu , en partie , sur mes scrupules de laisser à des parents éloignés quand le bien est d'acquêts. J'ai satisfait enfin mon cœur en vous faisant sur mon testament un petit legs honnête. Je vous en préviens, de peur que cela ne vous paraisse un coup (le foudre. Je vous aime et vous embrasse.
* Mademoiselle Delaunay (madame de Staal) était fortement éprise du marquis de Silly lorsqu'elle fut mise à la fiastille, et, pendant sa captivité, elle chercha à tromper son amour en écrivant presque chaque jour au chevalier de Ménil, prisonnier comme elle ; mais ce que Collé ne dit pas , c'est qu'elle trouva tant de charme dans cette correspondance que le chevalier de Ménil prit bientôt dans son cœur la place du marquis de Silly. Un clou chassa l'autre. Au surplus, dans la lettre suivante. Collé conseille à son élève de recourir à un c/^ma//^ analogue pour donner le change à son amour.