LETTRE LIV
À Saint-Cloud, ce 31 juillet 1783,
Petit cousin badin, à coup sûr ,^ je ne vous ai jamais dit ni écrit ce que vous me faites dire au commencement de votre lettre.
Comment, moi, le vieux serviteur.
Le clerc et le prédicateur Du dieu qu'on adore à Cythère, Puis-je être le blasphémateur De son doux et tendre mystère?
Je n'ai jamais eu Timpiété de croire « que l'amour ne » vous convenait pas encore ». C'est contre l'hymen, presque toujours son plus grand ennemi, que j'ai prêché et que je me suis élevé avec toute la force de ma faible éloquence.
Jouissez, Monsieur, mai.s ne vous mariez pas. Je ne vous dis point , dans cette seconde homélie , de séduire celle que vous aimez et qui vous aime : ce serait un trait de malhonnête homme. Au contraire, je continue a vous exhorter à la fuir, à y renoncer, et à ne pas l'épouser. Mais je vous invite à attendrir le cœur d'une autre personne pour laquelle vous pourriez vous sentir quelque goût faible. Emparez -vous d'une veuve ou d'une fille dont vous ne troubleriez pas l'établissement parce qu'elle aurait fait quelque faute assez grave pour la réduire à
la nécessité de ne pouvoir se marier ' . La fornication , suivant sainte Madeleine elle-même et Notre -Seigneur, est un péché qui peut se pardonner. Il l'a prouvé par son indulgence pour elle.
* Collé recommande à son disciple de se distraire de son amour par un autre amour. Cette recette n'est pas toujours d'une application facile. En pareille occurrence, le docte Hiiet, évêque d'Àvranches, aurait probablement ordonné les grandes sueurs 'et les copieuses saignées. Il prétendait que Tamour u n'est pas seulement utle passion de l'âme , mais que n c'est aussi une maladie du corps, et qu'on peut la traiter n méthodiquement par les règles de la médecine ». A ce compte, les deux tiers de la France seraient constamment au régime. Du reste, le bon évêque cite naïvement, à l'appui* de son système, quelques cas de guérison obtenue par les u sueurs » et les u évacuations » . (Voyez Huetiana; Paris, 1722, p. 261 , 263.) De son côté, un grave médecin du même siècle, Cureau de là Chambre , nous a dépeint en ces termes les caractères de l'amour : u Ceux du premier ordre sont les mouvements » des yeux et du front, le trémoussement de la langue, l'adou- » cisscment et les inflexions diverses de la voix, le ris et le main- » tien du corps; n mais, selon lui, u un effet dont la cause » est extrêmement cachée, c'est le mouvement de la langue » qui trémousse souvent entre les lèvres et qui semble les cfaaï) touiller. Or, cela arrive dans un grand excès d'amour, etc. » N'est-ce pas le cas de s'écrier, avec le spirituel érudit M. Emile Colombey : u O profanation ! autant vaudrait transformer ces )7 pauvres amants en chiens altérés? » (Voyez le chapitre sur V Amour y dans les Caractères des passions, par Cureau de la Chambre; Amsterdam, 1658, 4 vol. in-4^; et Tallemant des Réaux, t. I, p. 77, 78.) Nous avons emprunté la substance de la note ci-dessus aux Ruelles, salons et cabarets de M. Emile Colombey, ouvrage où l'habile et charmant écrivain, à qui les lettres étaient déjà redevables de plusieurs publications marquantes , a su réunir avec autant de choix que de méthode des trésors d'érudition, d'esprit et de go4t. C'est merveilleux.
Le Sauveur, mon fils, n'a pas eu tout à fait la même indulgence pour la femme adultère; toutefois il n'en a point trop manqué en prenant le parti (ne voulant pas la punir) de dire à rassemblée : « Que le moins cou- » pable de vous lui jette la première pierre. »
Cependant c'est une grande injustice, voire même un crime, quoiqu'il soit commun. Je ne l'ai commis qu'une fois en toute* ma vie, et malgré moi, pour, ainsi dire. Je fus presque violé; j'en eus des remords et du chagrin ^
c'est incroyable, tout ce que renferme ce petit livre, unique en son genre, et qui ser\'ira de bréviaire aux curieux comme aux fins gourmets du dix-septième siècle, dont il est le résumé littéraire et chevaleresque, pour ainsi parler.
* Se représente*t-on Collé violé ou renouvelant la scène du fils de Jacob devant madame Putiphar? Dans tous les cas, cet aveu singulier de C^llé, qui restreint ainsi à Vwiité ses braconnages dans l'endos du voisin, contraste étrangement avec ce couplet que nous empruntons à une de ses chansons :
Pourquoi nous marier.
Quand les femmes des auUe»
Ne se font pas prier
Pour devenir les nôtres?
Ne croirait-on pas, en eJEfet, que l'auteur de ce couplet est un minotaure, comme dirait Balzac, une espèce d'ogre qui va tout dévorer? Rassurez^vous^ honnêtes mari^, cai!^, ainsi que nous l'avons dit plus haut, le libertinage de tous ces aimables paresseux était plutôt dans leur imagination que dans leurs actes. Évidemment il n'y avait pas de leur faute si, après avoir érigé le plaisir en précepte, ils n'y jeûnaient pas plus £réquemment l'exemple, et, a ce sujet, la bonne volonté ne leur manquait pas, mais trop souvent les voies et moyens. L'immoralité effective venait de phis haut, elle venail des grands, qui faisaient litière de l'honneur des famille» cmnme des deniers de l'Ëtat.
Le hasard pourtant l'avait rendu moins odieux : il i/y eut point d'enfant sous mon règne, qui ne dura guère qu'une année. J'allais contre mes principes et ma conscience ; j'étais , pour cette raison , plus criminel qu'un autre. C'est un crime ^ c*est un vol que de mettre des enfants dans une famille, et d'intervertir ainsi l'ordre des successions. Les païens, comme vous le savez, regardaient l'adultère comme tel. Le divin Caton, qu'Horace fait parler dans une de ses satires , exhorte fes jeunes gens à avoir plutôt des esclaves , ou à aller même dans les niauvais lieux, quam permolere aliénas uxores.
Après ce petit prône, mon cher paroissien, je continue ma réponse à votre lettre.
J'ai toujours peur, mon cher enfant, que ce ne soit un feu très-mal éteint qui vous ait inspiré le dégoût que vous marquez pour votre état. Une passion à laquelle on est obligé de renoncer par raison répand sur la vie une langueur et un détachement de tous les autres objets, qui paraissent tous fastidieux et désagréables. Il serait plus malheureux pour vous, mon ami, que ce dégoût eût une cause moins passagère et plus sérieuse.
Votre état , quand on le remplit aussi noblement que je suis sûr que vous le faites, est honorable dans la société comme tout autre état. C'est une enfance que de croire le contraire et d'en exagérer les désagréments. Quel état n'a pas les siens? Il est de votre choix; vous • êtes au-dessus de votre besogne; vous y êtes considéré; vous parviendrez plus tôt qu'un autre aux meilleurs postes; qu'avez-vous donc tant à geindre? Je vous le ,
répète, c'est votre amour qui vous donne de l'humeur. Votre idée burlesque de voyager me confirme encore dans ce que je vous dis là.
Mon ami, vous êtes à plaindre, et je vous plains. Vous avez bien fait de barbouiller du papier et de chercher des distractions. Ce que vous avez écrit sur Rousseau fait honneur à votre âme et à votre esprit. Vos réflexions sont d'un galant homme ; on y découvre une délicatesse de probité qui n'est pas commune, et j'y trouve de la^ finesse , de la sagacité et un jugement solide , qui doit vous encourager à écrire. Mais je vous voudrais une distraction plus puissante encore. Voilà le moment d'apprejidre le grec.
Ces chaleurs m'écrasent; elles me tueront. M^a tète s'en va , et mes forces se perdent. Je vous embrasse de toute la tendresse de mon cœur * .
* Ici finit la correspondance de Collé avec M. de V***. Nous transcrivons à la page suivante le document dont il a annoncé l'envoi au jeune liomme. Voyez page 102.
ÉPANGHEKENT DE l'aKOUR-PROPRE *.
A mesure que mes ouvrages ont paru, soit au théâtre, soit à l'impression, les journalistes en ont parlé. J'ai arraché des journaux les articles qui me regardaient , et j'en ai formé un petit volume dans lequel j'ai mêlé mes propres réflexions. Je les ai mises sous divers titres. Voici celui de l'avant-propos, et l'avant-propos lui-même.
J'avoue de bonne foi , dans cet avant-propos , que je n'ai fait cette petite collection des journaux qui ont parlé de Dupuis et Des Ronais que par amour-propre.
Quelques tours que j'eusse pris pour cacher cette vérité , elle n'en aurait pas moins sauté aux yeux , et ce n'eût été qu'un ridicule de plus que mon silence à cet égard. Je n'ai point parlé de moi ni de ma comédie au public. Je me suis épargné le ridicule d'une préface imprimée : c'est bien la moindre chose que ma vanité regagne cela dans un écrit particulier.
Houdard de la Motte, dans les siens, qui sont publics,
^ En tête de la seconde édition de son Théâtre de société (3 vol. in-12; Paris, 1777, chez Gueffier), Collé a placé, sous le titre de Manière de Préface , plusieurs fragments du manuscrit que nous donnons ici in extenso. Dès lors, une partie de ce document est déjà connue; mais, outre qu'il s'y trouve des paragraphes entiers que nous n'avons vus nulle part, les fragments mis en tête du Théâtre de société présentent d'assez nombreuses variantes avec la rédaction originale que nous avons sous les yeux. C'est donc une restitution que nous avons jugé convenable de faire, en rétablissant le texte primitif.
290 COURESPO]NDAjNCE INÉDITE
a plaidé pour la vanité des gens de lettres, et il a pensé avec raison que c'était J'amoiur-propre , uniquement, qui les faisait travailler et se donner tant de peine. C'est lui seul, assiu*ait-il, qui les conduit à la gloire ; et j'ajoute, bien plus souvent encore au ridicule. Mais en£n, quoi qu'il en soit, ce ridicule (si ridicule il y a) est bieu pardonnable, quand il n'est nuisible ni incommode, et n'ennuie personne. L'on ne verra celui que je me donnerai qu'à ma mort : ce sera un ridicule post/iume. J'en fais d'avance mes excuses à ceux qui hériteront de ce manuscrit. Mais pourquoi leur en faire? Le ridicule n'ennuie pas toujours : au contraire, ils se divertiront aux dépens du pauvre défunt, et cela satisfera leur petite malice , dont alors je ne m'embarrasserai guère, suivant toutes les apparences.
Les trois journaux qui ont donné des extraits de Dupuis et Des Ronais sont la Renommée littéraire, le Mercure de France et V Année littéraire. Je n'ai pas voulu y joindre la feuille de YAvant-Coureiary parce que j'en ai trouvé les louanges trop outrées. Je n'ai point poussé la vanité jusque-là, d'autant plus que j'avais eu celle de la réfuter. Et ces sortes de réfutations , quand elles ne sont pas faites vigoureusement, ont l'air d'un consentement hypocrite; et quand elles sont faites avec force, vous êtes obligé de vous rabaisser, et l'on vous prend au mot. Je garde donc un honnête milieu en supprimant cette feuille. Je ne suis point assez fat pour consentir aux éloges exagérés que l'on y donne à ma comédie; mais je ne veux pas être assez sot pour les combattre.
A la suite de l'extrait que Frtron a donné de la Partie de chasse^ j'ai écrit le peu de lignes qui suivent ;
Je trouve de lexagération dans les louanges que Fréron donne à cette pièce , mais je les lui passe plutôt qu'une critique outrée qu'il en eût pu faire.
Je conviens, encore une fois, que cette collection des articles des journalistes sur mes ouvrages eèt un ragoût de ramour-f)ropre et d'une vanité qui peut paraître petite; mais j'ai travaillé et ne me suis donné tant de peine cjue pour en retirer quelques fumées légères de doire.
Après les extraits qu'ont donnes de mon Théâtre de société le Mercure et Fréron, j'ai écrit ce qui suit :
Je confesse avec la plus grande ingénuité , qu'il y a beaucoup à rabattre des éloges des journalistes. Quand ces Messieurs se mettent à louer , ils passent toujours le but. Mais, en continuant d'épancher ici mon amourpropre, j'avouerai avec la même simplicité que ce qui m'a flatté mille fois davantage que leurs louanges, c'est de les avoir vu confirmer par des succès de théâtre.
L'on sait qu'aussitôt après son impression, la Partie de chasse a été représentée sur tous ceux du royaume et dans toutes les soirées particulières, et l'est encore tous les jours depuis huit ans qu'elle a paru. Le roi ne veut pas qu'elle soit jouée à Paris. Il a sûrement ses raisons : Polichinelle a bien les siennes.
Depuis six ans les comédiens vont jouer, en ville, la
plus grande partie des pièces de mon Théâtre de société, quelque libres que d'abord on les ait trouvées.
Les femmes s'y sont accoutumées, et on les joue même entre soi dans beaucoup de maisons de campagne. C'est là ce que j'appelle le sceau du succès, avec quelque vérité, ou si l'on veut, avec quelque vanité.
Après les derniers extraits faits par Fréron , le Mer^ cure et \e Journal encyclopédique de mes quatre comédie^ retouchées et mises à neuf, j*ai écrit le peu de lignes qui suivent :
Il faut réduire les éloges que les journalistes ont donnés à mes comédies remises à neuf. J'en rabattrai au moins la moitié ; peut-être encore n'est-ce pas assez en rabattre. L'amour-propre se trompe toujours dans ses calculs. C'est d'ailleurs un Protée qui se reproduit sous différentes formes.
J'ai, par exemple, l'amour-propre de me flatter d'avoir vu une partie de mes défauts et la borne entière àe mon mince talent. J'ai l'amour-propre de croire avoir vu plus loin que je ne pouvais aller.
Je reconnais, avec toute la candeur et la sincérité possibles, qu'en général ma versification est trop hachée, sans harmonie , et qu'elle est rocailleuse^ si l'on peut se servir de ce terme.
Je reconnais que les plaisanteries que j'ai mises dans la bouche des valets ne sont peut-être pas assez sail-
lantes pour le théâtre public, où l'on veut que tout soit comique et piquant.
Je reconnais enfin qu'il doit se trouver sûrement un grand nombre d'autres défauts dont je ne me suis pas même douté, et que j'ignore encore.
C'est pour ces raisons aussi que, dans ma lettre imprimée dans le Mercure du mois de février 1 77 1 , j'ai déclaré que j'abandonnais les comédies retouchées aux plumes élégantes de ceux des écrivains qui voudraient se donner la peine de me corriger. Je le répète ici : je n'ai eu . d'autre vue en travaillant à refondre les anciennes bonnes comédies, que de mettre sur la voie des auteurs qui seraient plus capables que moi de nous conserver au théâtre des chefs-d'œuvre qui en disparaîtront bientôt si on ne les refond pas ' .
J'ai passé plusieurs discussions dramatiques , ennuyeuses pour ceux qui n'ont pas pratiqué l'art du théâtre, pour en venir au morceau sur l'amour-propre des auteurs, que je vous ai promis. Il est intitulé dans mon recueil :
CONCLUSION DE MON ÉPANCHEMENT d' AMOUR-PROPRE.
A la suite des deux extraits du Journal encyclopédique^ j'ai dit avec sincérité ce que je pensais de mes comé-
* Allusion aux pièces de théâtre que Collé a retouchées. Voyez V Introduction y p. 13, et la Liste chronologique des Ouvrages de Collé, placée à la fin de ce volume.
dies refondues et des éloges qui leur ont été donnés. Ceux de VAnnée littéraire à cet égard sont encore plus outrés, et conséquemment moins mérités. Les louanges que Fréron prodigue, d'un autre côté, et sans mesure, à mon faible talent pour la comédie en général, m'ont semblé plutôt faites pour révolter les lecteurs par leur exagération que pour me les concilier par quelque apparence de vérité. Il m'eût servi cent fois mieux en en disant cent foià moins.
Par exemple, quel est l'homme de lettres, quel est l'homme du monde qui, avec de l'esprit, des connaissances et du sang-froid , puisse ne pas être indispose contre moi en lisant l'hyperbole ridicule qui suit :
« Depuis Molière, jg ne connais que M. Collé qui ait » reçu de la nature un talent supérieur et décidé pour » le genre de la comédie. Il n'y a que M. Piron qui ait » fait éclater la même force comique, etc., etc. »
Et moi , je déclare ici , avec la franchise la plus gauloise , que non-seulement Piron avait reçu de la nature un génie mille fois supérieur à mon faible talent pour la comédie, mais je déclare encore, avec un cœur vraiment pénétré de ce que j'avance, que la Mère coquette, de Quinault , et que les bonnes comédies de Dufresny , de Begnard, de Destouches et de Marivaux, dessinées à grands traits, sont bien au-dessus aussi des bagatelles dramatiques que j'ai crayonnées et dont je n'ai fait que mon amusement et non pas mon métier. Je regarde très -sincèrement comme mes maîtres ces auteurs
célèbres que je viens de nommer, et d'autres encore que je ne nomme pas, pour éviter la prolixité.
Quant à Molière, après lequel on me place, je m'en crois plus éloigné dans le comique, que M. de la Harpe ne l'est dans le tragique du divin Corneille.
Tout ce que , dans ce cas-ci , je puis seulement per» mettre à mon amour-propre de dire , c'est que ces écrivains charmants que j'ai nommés ont tous eu le bonheur d'avoir pu consacrer leurs premières années à l'étude réfléchie d'un art qui, tout frivole qu'il paraît, est beaucoup plus difficile et plus étendu qu'on ne l'imagine communément. Et moi, retenu dans ma jeunesse par une prudence qui avait ses fondements dans des principes d'honneur, je n'ai pas cru qu'il me fut permis de me livrer à mon goût pour le tfiéàtre qu'après avoir auparavant arrangé ma fortune , de manière que je ne pusse être à charge à personne; que je fosse le maître de mon temps, et entièrement indépendant.
Éloigné de la scène par les affaires et par cette foçon de penser, je suis sans doute resté écolier dans cet art, pour n'en avoir pas fait assez tôt mon occupation unique et mon principal objet. Me passera-t-on de croire que c'est cette cause qui a resserré le peu de talent que j'avais pour le théâtre dans des bornes étroites que j'aL senties aussi bien que l'impossibilité de les reculer ?
Que Ton ne se figure donc pas que je suis assez simple ou assez vain aujourd'hui pour me laisser tourner la t^ en respirant trop fort l'encens suspect de tous ces messieurs les journalistes, ou pour m'enivrer sottement des
petits succès que j'ai obtenus dans la carrière dramatique.
Je pense les avoir moi-même appréciés et mis à leur juste valeur. J'oserai même assurer qu'à cet égard je me suis constamment appliqué à mettre de l'amour-propre à n'avoir qu'un amour-propre raisonnable. Celui de tous les poètes que j'ai connus, et je n'en excepte aucun, m'avait toujours paru si ridicule et si extravagant , que ce que j'en ai vu, dans les temps où' je ne pensais nullement à être auteur, m'a sauvé de l'excès de ce travers aussi incommode pour le moins dans la société qu'il y est impertinent et risible.
J'ai toujours pensé qu'aux yeux de la raison le métier du poëte était celui de tous les mérites qui devait inspirer le moins d'amour-propre. Il fout mesurer sa gloire à l'utilité dont on est à la société. Eb ! de quelle utilité peut y être même le plus grand poète ^ ?
Henri IV et Turenne, Sully et Golbert, Mathieu Mole et notre moderne Lamoignon de Malesherbes , Bossuet et Fénelon, précepteurs d'héritiers présomptifs d'un grand royaume, RoUin et Le Beau, instituteurs des citoyens , Boerhaave et Ambroise Paré , Le Normand et Gochin, Jacques Cœur et MM. Le Coulteux, Parcieux et Vaucanson , et généralement tous les hommes qui sont, par leurs actions et non par des écrits futiles, les bienfaiteurs de la société, voilà, selon moi, les mortels auxquels on peut passer un amour-propre si excessif qu'il
* Voyez la note I, p. 196, lettre XL.
puisse être ; et encore, pour leur propre bonheur, ferontils sagement de le modérer.
Mais celui des poètes ne doit pas être épargné. Pour peu qu'ils passent le but, on doit les couvrir de ridicule et les punir par le mépris. Quel bien réel, en effet, les poètes apportent-ils à la société? Platon, le plus sage des hommes , les en bannissait. Je suis encore trop fou pour 'être du sentiment de ce sage; mais, pour en revenir à Tamour-propre, j'ai taché d'être assez raisonnable pour n'en avoir à cet égard que le moins possible. J'ai toujours pensé que, même dans les états les plus faits pour en inspirer, et dont j'ai tracé ci-dessus une légère esquisse , l'homme , cet être si borné , n'avait jamais de quoi se glorifier de sa pauvre raison, quelque grande qu'elle paraisse à ses yeux et même aux yeux des autres.
C'est depuis longtemps qu'on a dit que tout ce que l'homme sait, c'est qu'il ne sait rien. Le plus grand génie, transporté hors de sa sphère , n'est qu'un sot et qu'un stupide quand il risque de passer dans une autre. Le cardinal de Richelieu fit des tragédies détestables, quand il osa s'en mêler; et Corneille, le divin Corneille,, eût été un imbécile s'il lui eût fallu inventer et suivre le vaste projet d'abaisser la maison d'Autriche, projet que le même Richelieu a combiné et accompli avec tant de génie.
L'homme, encore une fois, doit être humilié d'être homme. Dieu seul peut avoir de la gloire. Il est la gloire même. C'est par cet honunage dû à l'Être suprême que
je terminerai mon sermon sur l'amour-propre, en criant à mes chers auditeurs :
« Petits embryons de la terre, prenez cette mesure » pour votre amour-propre. Il ne nous incommodera ni » ne nous révoltera pas tant ! »