‹ Correspondance inédite de Collé faisant suite à son journal, accompagnée de fragments également inédits de ses œuvres posthumesChapitre 73 sur 110 · SUR LA COMPARAISON DU CATILINA DE M. DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

SUR LA COMPARAISON DU CATILINA DE M. DE VOLTAIRE

àYEC LES TRAGÉDIES DE CORVEILXE.

Au ^[rand Cîorneille égaler Arouët, C'est an Poussin égaler Durrouet; C'est comparer la France à l'Angleterre , L'urne de Saxe à la cruche de terre , L'or an clinquant , le ne(^ar au brouet.

Quelques Romains qu*a fait parler Voltaire, , Pour son honneur auraient bien dû se taire. Tout ce qu'il a, c'est le vers à 6<Hihait; Mais a-t-il fait aller un •caractère Au grand?

Tous ses héros ntériteraient le fouet.

Ses plans manques n'ont pas pierre sur pierre , Et l'on ira le comparer à Pierre?

Qu'au bon Fréron il serve de jouet.

« Petit garçon , dit un roi du parterre , » Rendez hommage, à deux genoux en terre, » Au grand Corneille ! »

^ Surnom du principal personnage de la Métromanie.

Les vers que Ton Tient de lire- ne caractârisent pas

aussi bien, du reste, les tragédies de M. de Voltaire

que ce qu'il dit lui-même en prose de celles de

Shakspeare. En feûsant la critique de ce dernier, il &it

la sienne.

MutcUo nomiae

Fabula narralur!

On lit, au dhapitre nxxvf de ses Œuvres, tome lY, édition de Grammer, 17 S'a :

« Le mérite de Shak^>eare a perdu le théâtre anglais. » Il y a de si belles scènes, des morceaux si grands et si » terribles répandus dans ses farces monstrueuses, que » ces pièces ont toujours été jouées avec un grand » succès. Le temps, qui seul fait la réputation des

V hommes, rend à la fin leurs défauts re^>ectable5. La » plupart des idées bizarres et gigantesques de cet » auteur ont acquis, au bout de cent cinquante ans, le » droit de passer pour sublimes. Les auteurs modernes » anglais l'ont presque tous copié. Mais ce qui réus- » sissait dans Shakspeare est sifflé chez eux; et tous » croyez bien que la vénération qu'on a pour cet auteur » augmente à mesure qu'on méprise les autres. On ne fait

V pas réflexion qu'il ne faudrait pas l'imiter; et le mau- » Tais succès des copistes fidt seulement qu'on le croit » inimitable. »

Le théâtre français a été perdu de même par M. de Voltaire.

Ses tragédies, il est Trai, ne sont point des farces monstrueuses ; mais toutes celles qui sont de son inven-

tion n'ont pas Tombre de la vraisemblance, et pèchent par beaucoup d'autres côtés. Toutefois il s'y trouve de-«c si belles scènes » et de si grands effets , qu'elles ont eu et ont encore du succès , quoique la nature et la vérité y soient souvent blessées.

Le temps commence à rendre ses défauts « respectables, » parce qu'il n'a point eu de concurrent et qu'il est le seul homme , depuis cinquante ans , qui nous ait fait voir de . grandes beautés , et surtout une magie de verve qui a couvert tous ses défauts. Son Mahomet, par exemple, a « acquis le droit de passer pour sublime, » quoique le plan n'ait point de raison, soit sans vraisemblance, et que tous les caractères, excepté celui de Séide, n'aient aucune vérité, etc., etc.

Tous les petits auteurs de notre siècle l'ont « imité ; » ils ont été honnis, et Voltaire est déjà un « inimitable. » Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'il a été plus heureux que la populace des auteurs anglais; car c'est par les imitations de Shakspeare qu'il a réussi en France , mais à la vérité dans un temps où le goût est en décadence, ainsi que le théâtre.

Si quelque homme de génie ne parait point pour le relever, la « vénération » pour les tragédies de M. de Voltaire croîtra d'âge en âge , en proportion de la corruption du goût et de la chute totale du théâtre, qui n'est pas fort éloignée. Mais il faut des siècles pour produire un homme de génie ; et d'ici là, on va voir M. de Voltaire « inimitable, » tandis qu'il faudrait croire, au contraire, qu'il ne doit pas être imité.

En commentant le trag^ique français, le trag^ique de toutes les nations et de tous les temps , en un' mot, le divin Corneille, M. de Voltaire, pour en dire tant de mal et si peu de bien, avait des raisons^que j'ai toujours eu peine à concevoir.

Il n'est point assurément susceptible d'envie. Il n'en saurait être soupçonné. Il a refait YOEdipe traité par Corneille, et, par cette seule tragédie, il s'est toujours cru :

« Trop au-dessus de lui pour en être jaloux. »

On sait que M. de Voltaire a toujours eu le juste sentiment de sa supériorité. La noble intrépidité de son amour-propre a dû sauver d'une basse jalousie une âme aussi élevée et aussi équitable que la sienne.

Que ne puis-je, hélas! en attaquant ses tragédies dans mes Commentaires y me justifier avec autant d'évidence de n'être pas moi-même un envieux, moi qui sens, au contraire, l'espace immense qu'on doit mettre entre son esprit prodigieux et universel et le peu que j'en ai. Plus j'avouerai ma vaste infériorité et le néant de mes minces talents, comparés à l'étendue des siens, plus mon humilité vraie et simple sera soupçonnée de l'envie la plus outrée.

J'aurai beau faire des protestations de la meilleure foi du monde, dire, par exemple, que je n'ai composé qu'un fort petit nombre de tragédies, et toutes en un acte, et comiques; j'aurai beau jurer que j'en crois les v,ers infiniment moins élégants, moins saillants et moins

karmomaix que les slena, je ne persuadarai personne. J'entendrai de tous côtés déclamer contre moi et à mes oreilles ce Ters de Piron :

« Le serpent de l'envie a sifflé dans son cœur*, w

Si cependant, pour n'en point paraître jaloux, il était nécessaire de m'égaler à lui en quelque chose, j'oserais dire que, comme l'amour- ^c^re ne perd jamais ses droits, je désirerais que roil^1*mît au mien de lever un moment le masque et d'assurer que je ne troquerais pas mon Tragijlasque pour ses Scythes et ma Cocatrix pour s^' Pélopides, m'offirit-on encore le Triumvirat pardessus le marché.

Et croyez que l'on serait fort injuste si l'on ne se pliait pas à l'admiration de ma modestie ! En effet, peut-on la pousser plus loin que de descendre jusqu'à ne comparer qu'à ses plus, détestables tragédies les plus excellentes que j'aie faites et qu'un auteur comique puisse jamais composer? Ne pourrais-je pas, au contraire» monter mes prétentions , avec quelque apparence de justice , jusqu'à mettre oor-dessous de mes tragédies pour rire les pleureuses rapsodies d'Ores/e, de Ttmcrède et à*Olympie? Mais je n'en ferai rien. Encore une fois^ j'ai la rage d'être modeste !

Mettons fin à ce long morceau de persiflage. Passons au véritable motif qui m'a fait entreprendre cet ouvrage peu attrayant.

Mon unique objet est la vengeance de Corneille.

* Yers de Francaleu , éans U Métrommniey acte ill , scène y.

Je voudrais la voir en de meilleures mains que les miennes. Je sens très-bien que je n'ai pas les moyens suffisants pour rendre cette vengeance complète; mais mon indignation vicrfente contre son inique commentateur me tiendra lieo de venre et suppléera à ma faiblesse.

Je me, garderai bîeii de suivre la route grammaticale qu'il a prise; je ne m'amuserai pas à relever les termes impropres et bas , les tournures de phrase vicieuses , les expressions communes ou gigantesques; à peser comme lui les syllabes , quoique je puisse , comme on le verra , trouver dans ce grand versificateur une honnête quantité de vers rëprâ^nsibles. Mais je ne m'attacherai nullement à cette menue besogne, qui ne convient qu'à M. de la Harpe. Je l'attaquerai sur l'irrégularité des plans de ses tragédies, sur leur défimt de combinaisons, sur les situations sans vraisemblance, sur l'erreur volontaire où sont souvent ses personnages; sur la disette et le$ défectuosités de ses caractères, sur ses vers épiques qui ne doivent être que tragiques, d'où il arrive souvent nécessairement que l'on entend chez lui presque tou-jours le poète et presque jamais le personnage; enfin sur nombre d'autres défauts qui, mis au grand jour, feront sa critique en même temps que l'éloge de Corneille , et tourneront à la confusion du premier et à la gloire du plus grand génie dramatique qui ait jamais existé. Je n'en excepte ni Sophocle, ni Euripide, ni Racine méme^ génie encore fort supérieur aux tragiques grecs.

a44 PRÉFACE

S'il ne me fallait, pour me faire lire, que le peu d'esprit que M. de Voltaire a mis dans ses fastidieux Commentaires^ j'en aurais de reste, et il n'y a pas là de quoi se vanter. Mais je voudrais ne me point borner là. Je désire plaire, non pas par amour-propre, mais pour mieux venger l'objet de mon culte. Il ne me suffit pas, et ce n'est point assez de comipenter, il faut amuser. Rien n'est plus solide, de meilleur goût et plus judicieux que les lettres critiques de Clément, V inclément/ sur Voltaire ' . Je défie qu'on y réponde d'une façon satisfaisante; mais son livre tombe des mains : sa monotonie endort le lecteur, qu'il faut égayer.

C'est ce que j'essaierai; mais je n'ai pas la fatuité de compter sur le succès. Aussi , comme j'écris ceci dans ma vieillesse, à laquelle il faut encore de l'occupation et de l'aliment, je ne prétends donner ce travail indigeste, et probablement caduc ^ que comme des matériaux mal disposés et peu légers. Je les abandonne après ma mbrt à quelque écrivain plus ingénieux, plus instruit et plus gai que je ne le suis actuellement, pour en composer un édifice plus régulier, plus solide et en même temps plus badin que cette esquisse informe.

S'il advenait que tout ce fatras-ci

* Surnom donné par Voltaire même à cet habile critique. Clément, né à Dijon en 1742 et mort en 1812, est connu par ses attaques contre Voltaire. C'était nn homme fort instruit et d'un jugement sûr. Observations sur les Géorgiques de Virgile, sur les Saisons de Saint-Lambert; de la Tragédie; Satires; Journal littéraire , etc.

GiVRNIEDE SES DIGRESSIONS. 345

Tombât ès-mains d'uu écrivain habile, C'est biea raison qu'il eut quelque souci De l'arranger et de soigner le style : '

D'y mêler même avec l'utile Plus de gaité que l'on n'en trouve ici.

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