‹ Correspondance inédite de Collé faisant suite à son journal, accompagnée de fragments également inédits de ses œuvres posthumesChapitre 82 sur 110 · INTRODUCTION A LA LECTURE DE MES MANUSCRITS · texte numérisé non relu

INTRODUCTION A LA LECTURE DE MES MANUSCRITS

a Dans cette préface générale, ainsi que dans toutes » les autres préfaces particulières que je mettrai à la tète » de chaque nature d'ouvrages , sous quelque nom qu'il » me prendra fantaisie de leur donner, l'amour-propre' » et Tégoïsme auront leurs coudées franches. Il est bon » d'en prévenir le lecteur pour qu'il ne pense pas qu'on » ne l'a pas senti. »

Préface ou axnouivpropre, c est jus vert ou vert jus. Ne la fît-on même servir qu'à la. critique de ses ouvrages , la critique en fût-elle même la plus franche et la plus consciencieuse, c'est toujours amour-propre; c'est toujours dire tout au moins : « Je suis au-dessus de ce que j'écris ; « je vois plus loin que mon talent; j'y suis supérieur. » C'est d'ailleurs parler de soi, c'est prétendre en occuper les autres.

Vous avez beau masquer votre amour-propre en vous traitant avec rigueur; faire étalage d'une candeur peut-

* Cette Préface ouvre le second volume des manuscrits de Collé. A l'exception de quelques paragraphes que nous indiquons plus loin, page 360, elle n'a été imprimée nulle part.

être jouée', ou, si vous voulez, très-sincère, le lecteur n'en est pas moins fondé, raisonnablement, à trouver du ridicule à la peine adroite que vous prenez pour voiler cette faiblesse, et votre mascarade devient inutile.

Il faut avouer pourtant que ce ridicule n'est pas aussi révoltant que celui d'une présomption grossière et qui a tout le faste et la morgue d'un orgueil à visage découvert.

Cette arrogante et insolente présomption des auteurs à préfaces, imprimées depuis trente ans, m'aurait fait mourir d'indignation, tant je suis né violent, si je n'eusse pris bien vite le parti d'en mourir de rire, tant, d'un autre côté, je suis né gaillard.

En général , leurs superbes pièces d'éloquence qui annoncent si intrépidenxent ce qu'ils ont la bonté de donner au public , ne roulent que sur deux objets : dire du bien d'eux-méipes et du mal des autres.

Il est vrai que par humanité (mot a la mode aujourd'hui), ces scribes inhumains ont la complaisance de joindre à cela, pour le progrès des lettres, de fort belles instructions qui n'instruisent de rien ; des nouveautés qui ne sont pas neuves ou qui ne le sont que par leur extravagance ; des opinions singulières qui détruisent ou qui ne demandent pas mieux que de détruire les principes vrais et reçus ; des règles enfin cjui , en s'efforçant de tout renverser, ne peuvent être utiles à personne, quand par hasard elles ne sont pas nuisibles à tout le monde. Elles ne peuvent servir qu'à eux, et c'est par elles qu'ils cherchent à justifier la bizarrerie de leurs pro-

ductions. Lisez, pour vous en convaincre, et si vous en avez le courage, les poétiques des Marmontel, des Diderot, des Le Mercier, etc.

Admirez surtout dans ces morceaux précieux et modestes , dans ces Discours préliminaires , Avertissements, Lettres à Madame la marquise, à M. le comte, Essais, Avapt- propos, et telles autres denrées dont M. Dorât a commencé depuis lon^emps à nous fati{pier ; admirez, dis-je, le goût exquis autant que sûr de ces grands modernes, la hauteur de leurs décisions et la vaste sublimité de leurs prétentions. Ils sont tous des génies dans ce siècle , qui n'en produit point. En cette qualité, ils s'élèvent au-dessus des préceptes des anciens, ne font nul cas de ces grands maîtres, établissent de nouvelles lois 'et regardent d'un œil de pitié la réputation usurpée des écrivains des beaux siècles d'Athènes et de Rome, sur lesquels se sont lâchement modelés les auteurs célèbres du siècle de Louis XIV, au lieu de voler, comme ces messieurs le font, de leurs propres ailes et dé servir, comme ils croient le faire, de modèle à la postérité, qui ne les connaîtra pas.

Voilà les préfaciers qui sont vraiment dignes de nos respects , si je ne me trompe et si leur verve philosophique ne m'en a pas imposé dans leurs écrits pleins de feu.

Mais laissons là l'ironie; laissons aussi ces grands hommes et leurs ridicules.

Revenons à celui que je me donne ici , et que je veux m'y donner. Que voulez-vous ? Je n'ai rien de mieux à

faire. Dans ma jeunesse et dans Tâge où je pouvais composer, je ne perdais pas mon temps à parier de moi et de mes compositions. Mais aujourd'hui que je suis vieux et que mon imagination ne peut plus rien produire, il faut bien que je m'amuse de quelque chose. L'habitude d'écrire est trop forte pour qu'il me soit possible de n'y pas céder. Je serai ferme dans la résolution que j'ai prise de ne rien faire imprimer; mais je ne puis me tenir âe barbouiller du papier, et d'y jeter mes idées , bonnes ou mauvaises. J'observe d'ailleurs si religieusement la loi que je me suis prescrite de ne rien faire paraître que, dans un roman assez singulier que j'ai broché en 1774, j'ai pris quelques précautions contre moi-même. Je veux dire que je m'y suis donné exprès des licences si furieuse» que je ne pourrais ni les ôter ni leè adoucir, si la tentation me prenait de le faire imprimer.

Ce roman est une débauche de rimagination (s'il m'e» reste encore) et une peinture feite et modelée si fort d'après le nu, qu'il serait impraticable de draper mes figures sans gâter mon tableau ^. J'ai répandu dans cet ouvrage des traits de satire contre les gens que j'y nomme. La plupart de ces traits sont controuvés ; quelques-uns sont vrais, et les autres sont si vraisemblable^ que l'impression de ces gaietés serait odieuse et même criminelle. Aussi ce roman est-il fait pour rester éternellement manuscrit, ou pour être brûlé à ma mort. Je ne le lis même actuellement qu'à des amis ou à des gens sûrs

* Voyez page 251 , où il parle de ce roman à son élève. >

que je prévieqs de la fausseté de ses satires et de leur caricature.

Il n'en est pas de même et je pourrais faire usage des autres bagatelles qui rempliront ces volumes et que je m'amuse à corriger et à copier.

Le soin de ma petite réputation seul m'empêche de les livrer à mon imprimeur. J'ai même exigé de ceux à qui je les lègue par mon testament , de ne point risquer d'en barbouiller ma mémoire littéraire , qui est d'ailleurs suffisamment maculée par des gaillardises aux yeux des gens d'une certaine sévérité.

J'ai fait paraître dans ma dernière édition (1777) tout ce que j'ai jugé pouvoir décemment me perinettre vis-àvis*des honnêtes gens du monde; de ceux qui ne portent pas la sagesse jusqu'à la rigidité austère des vrais et bons sacristains.

Quant à la valeur et au mérite de ce que j'ai fait imprimer, je répète que je crains d'avoir encore trop donné. Inàium sapieniïœ publicorum judiciorum timor. Je ne me suis jamais assis, moi, sur le haut-banc de nos présidents du Parnasse moderne. Ils ont bravé le public que j'ai toujours, au contraire infiniment respecté.

Moins touché de ma fluette réputation littéraire que de celle de bon homme et de galant homme, l'estime générale m'a toujours été plus, précieuse. J'ai mis ma principale et ma première gloire à la mériter par mes actions et comme citoyen, malgré mes ouvrages gaillards et mes propos très-Ubres qu'on trouvait même libertins à la rigueur. Ces deux articles pourraient très-bien

influer sur le jugement de mes mœurs, au dire des sots, dont Solomon nous assure qu'il y a toujours un trèsgrand nombre.

Après cette digression, de laquelle je ne cherche pourtant pas à m'excuser, — car cette préface n'est qu'une divagation et un bavardage qui n'a ni ordre ni méthode, — je dirai que dans cette copie de mes manuscrits je suivrai, autant que je le pourrai, leur ordre chronologique. Je les ferai quelquefois précéder, suivant qu'il m'en prendra fantaisie, de préliminaires et de radotages auxquels je donnerai les dénominations qui me passeront par la tête.

Par exemple , il y passe actuellement , — avant de donner ici cet ordre chronologique, — la pensée de présenter un précis historique de mon avènement au Parnasse, et de la naissance de ma petite Muse, qui, j'ose bien le dire, s'est établie chez moi sans que je m'en doutasse d'abord le moins du monde.

Le lecteur voit que je ne me gène pas ; qu'il ne se contraigne en rien de son côté. Qu'il passe cet article s'il craint d'y trouver de l'ennui. Je le préviens d'amitié qu'il n'est nullement nécessaire à l'intelligence de mes manuscrits.

En attendant qu'il se décide, je commence.

Dès mes plus tendres années, même dès mes premières classes, j'ai toujours senti un attrait invincible pour la poésie, surtout pour celle du théâtre.

^ Je n'avais pas encore dix ans que mon père, que je

' Ce paragraphe et les neuf autres qui suivent immédiate-

perdis à quatorze , me menait assez souvent aux Français; et y pendant plusieurs années, je n'entrais point dans leur salle qu'il ne me prît un frisson de plaisir , tel que celui que je sentis au premier rendez-vous que me donna la première honnête femme que j'eus à vingt ans et dont j'étais éperdùment açaoureux.

J'avais commencé par idolâtrer Corneille, et par adorer Racine, dès que j'eus un peu le goût ouvert.

J'idolâtrais pareillement Molière et La Fontaine, que, dans un autre genre , je trouvais aussi des hommes du plus grand génie, égalant ou surpassant même celui qu'on appelait, à si juste titre : le 'divin, le grand! Du moins, Molière et La Fontaine me paraissaient-ils et me paraissent-ils encore davantage aujourd'hui, les hommes les plus rares et les plus sublimes peintres de la nature. Us n'ont point de modèles chez les Grecs ni chez les Romains; et les modernes, dans aucune nation, n'en approchent pas plus que les anciens.

La gaieté inépuisable avec laquelle j'ai eu le bonheur de naître, est peut-être la cause de mon idolâtrie presque exclusive pour eux.

Ce fut sans <ioute cette même gaieté qui me fit me passionner, dans mon adolescence, pour le genre du vaudeville, si fort analogue à mon caractère.

ment se trouvent dans là Notice placée en tète du Journal de Collé. L'éditeur les y a mis par suite de la communication que lui en avait faite M. Després, alors détenteur des manuscrits de notre chansonnier. Voyez la note placée au bas de la page 330.

La Fontaine et Marot, Chapelle et Rabelais, qui tiennent quelque chose de ce genre nalif et gaillard, ne sortaient point de mes mains. Je les lisais, je les relisais, et les rehsais encore. Leur naturel, leur simphcitë et leur franche gaieté m'enivraient. Ils avaient avec mon esprit et mon âme l'analogie la plus attractive. J'avais un peu de voix : je chantais continuellement, et je jouais assez comiquement les chansons d'Haguenier, que je connus, comme çà, à quinze ou seize ans, chez mon oncle Roussel.

A dix-sept ans, je connus plus particulièrement Gallet * ,

* Gallet, né vers 1700, mort en 1757, était épicier à la pointe Saint-Eustache , si l'on s'en tient à la tradition, et rue des Lombards, si l'on croit ce que dit Marmontel dans ses Mémoires. Le commerce des Muses lui ayant fait négliger celui des denrées coloniales, il fit banqueroute en 1751, et alors il se réfugia au Temple, qui, à cette époque, était un lieu de franchise pour les débiteurs insolvables, auxquels toutefois les créanciers avaient le droit d'adresser leurs mémoires. Or, Gallet en recevait beaucoup, ce qui lui fit dire « qu'il était au Temple des Mémjoires. n Devenu hydropique et croyant à une mort prochaine, il écrivit à Collé trois couplets où respire une grande liberté d'esprit, mêlée d'une gaieté aimable. Voici le dernier de ces couplets, où il s'excuse de n'en avoir fait que trois :

Autrefois, presque au même instant J'en aurais pu rimer autant Que nous reconnaissons d'apôtres.

Aujourd'hui j'abrège , d'autant Qu'à l'église un prêtre m'attend , Accompagné de plusieurs autres.

Il mourut, et il parait que le lieu qu'on choisit pour sa

avec lequel je fus lie pendant plusieurs années. J'aimais à la folie ses coaplets natfs et piquants. Je les trou* vais, — un peu machinalement sans doute, — et moins compassés et moins froids que ceux d'Haguenier ', qui passait, dans ce temps-là, pour le premier homme du monde. Mais ce fut chez Gallet que je rencontrai Panard, suivant moi le dieu du Vaudeville. C'est ainsi que je l'ai baptisé.

Gallet, et surtout Panard, — auquel il n'a manqué que de voir meilleure compagnie' qui eût étendu le cercle de ses idées ; — - ces deux chansonniers excellents m'inspirèrent le plus violent désir de barbouiller quelques couplets. Mais né avec une extrême défiance de moi* même, leurs talents supérieurs me jetèrent tellement dans le désespoir de pouvoir jamais les atteindre, même de loin, que je me réduisis à composer des chansons, des

sépulture ne convint pas à son ami Panard, qui un jour, rencontrant Marmontel, lui dit tout affligé : « Ah! monsieur, I) je viens de pleurer sur la tombe de ce pauvre Gallet; mais » quelle tombe! Ils me l'ont mis sous une gouttière, lui qui, » depuis Tâçe de raison, n'avait pas bu un verre d'eau. »

' Hagfuenier (Jean), né en Bourgog^ne, mort en 1738, à l'âge de soixante ans. Il faut moins le regarder comme un poëte que comme un homme aimable qui versifiait le verre .à la main et faisait les délices d'un repas. On a plusieurs chansons de lui; mais Voltaire, qui l'avait vu dans sa jeunesse, disait, pour exprimer la froideur de ses compositions, que u c'étaient des chansons à boire.,, de F eau. n Celles qui commencent ainsi : u Nous autres y bons villageois... Je rCai pour toute maison qu'une pauvre et simple chaumière y etc., ont encore quelque agrément.

parodies d*airs, des odes, des vers et même une tragédie boufFonne (Cocatrix), en pur galimatias, auquel on donnait alors le nom à' amphigouris . Ce fut et la bonne foi et la sincérité avec lesquelles je me jugeai moi-même^ qui me persuadèrent que je n'étais pas capable d'autre chose que de poésies folles, qui n'eussent ni suite ni sens , et qui fussent seulement une espèce de parodie de toutes les poésies. Mon extravagance et le délire de ma gaieté se contentaient de cet amusement.

Ce fut longtemps après que je fus tiré de cet aveuglement, en partie par feu Grébillon le fils, dont j'avais fait la connaissance aussi à l'âge de dix-sept ans, ainsi que celle de Gallet.

Quelques années après» Grébillon me fit une sortie amicale sur mes amphigouris qui couraient la ville, et qui m'avaient déjà fait une cruelle réputation, mais qui m'en avaient fait une. Ge fut lui qui me força à m'essayer, et qui me fit composer ma première chanson raisonnable : Agnès qu'auparavant Von prenait pour sainte. Ce fut enfin lui qui m'apprit que j'avais quelque talent.

Pour éviter les redites, qui ne sont ou ne seront peutêtre que trop fréquentes dans ces manuscrits, je renvoie le lecteur à la préface manuscrite que j'ai mise à la tête de Dupuis et des Ronais, dans l'exemplaire de la seconde édition de mon Théâtre de Société. C'est là qu'il verra en détail' jusqu'où je portais la défiance de moi-même. Ce fut elle aussi qui me fit préférer le genre des parades à celui de la comédie, parce que je ne me croyais nullement la force de traiter ce dernier, et que je pen-

sais réellement qu'il y aurait eu de la fatuité d'esprit h moi de l'entreprendre.

J'avais cependant, en 1737, tourné en tragédie Alphonse l'impuissant, parade du feu prédicateur La Chaussée; et je me réserve de bavarder sur cette misère dans le discours qui la précédera ' , et que je donnerai ici, d'abord, avec quelques légères corrections que j'ai faites et qui ne sont pas assez bonnes et assez fondamentales pour la faire réimprimer.

Après cette tragédie badine, qui n'est ni assez gaie ni assez sérieuse, suivront mes Parades, dont la première est de 1740. Je ne puis encore savoir si elles fourniront deux volumes ou seulement un.

Le volume qui viendra après ne sera point écrit de ma main. Il est d'avance écrit de la main d'un homme que je nommerai et dont je dirai quelques mots. Ce volume est intitulé : Grosse Gaieté *, et contient des annonces y des compliments, des discours, des parades, avec un très-court recueil de mes poésies diverses.

Les volumes qui marcheront ensuite contiendront la Vérité dans le vin, avec le personnage de l'évéque d'AvrancheS ; Tragiflasque , tragédie en vers et en trois scènes ; la Rivale à Lesbos; une scène de ma façon contre les philosophes modernes. Mais tranchons sur cette énumération, que je m'aperçois être fort inutile, puisque je

' Voir la pièce suivante.

' Ce volume, de même que les autres dont il est parlé plus bas et qui devaient le suivre', n'a pu être retrouvé. On ne possède que les deux volumes dont M. Génie est détenteur.

366 PRÉFACE GËNËRALE.

vais finir ce présent radotage par l'ordre chronologique de tous mes ouvrages * .

* Afin de ne pas interrompre la transcription du texte, nous renvoyons à la fin du présent livre, la Liste chronologique des ouvragées de CoHé ; et nous y ajoutons l'analyse de quelques-uns de ces mêmes ouvrages, ainsi que des anecdotes se rattachant à plusieurs d'entre eux.

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