ZAÏRE, OROSMANE, FATIME
OROSHANE.
Paraissez ! tout est prêt. Le beau feu qui m'anime Ne souffre plus, madame, aucun retardement. Les flambeaux de l'hymen brillent pour votre amant; Les parfums de l'encens parfument la mosquée. Du Dieu de Mahomet la puissance invoquée Confirme mes serments et préside à mes feux. Mon peuple, prosterné, pour vous offre ses vœux. Tout tombe à vos genoux. Vos superbes rivales, Qui disputaient mon cœur et marchaient vos égales. Heureuses de vous suivre et de vouç obéir. Devant vos volontés vont apprendre à fléchir. Le trône, les festins et la cérémonie.
Tout «est prêt. Commencez le bonheur de ma vie.
ZAtRE.
Où suis-je, malheureuse ! ô tendresse ! o douleur !
OROSMANE
Venez...
ZAÏRE*
Où me cacher?...
^ OROSMÀNE.
Que dites-vous?
ZAÏRE
Seigneur. . .
OROSMANE
Dônnez-moi votre main. Daignez, belle Zaïre...
ZAÏRE
Dieu de mon père, hélas ! ^we pourrai-je lui dire ^?...
OROSMANE
Que j'aime à triompher de ce tendre embarras ! Qu'il redouble ma flamme et mon bonheur !
ZAÏRE
Hélas!
OROSMANE
Ce trouble à mes désirs vous rend encor plus chère, D'une vertu modeste il est le caractère. Digne et charmant objet de ma constante foi ^j Venez : ne tardez plus...
' Dieu de jnon père, hélas! que pourrai-je lui dirç?
Corneille lui eût fait tout dire, tout déclarer à Orosmane; et, en arrangeant autrement le sujet, il eût fait de Zaïre une Pauline à laquelle il aurait donné , dans le caractère 9 la force et la sublimité de celui d'Emilie et de ses autres héroïnes.
* Digne et charmant objet de ma constante foi^
Ce vers de Pradon, et quelques autres vers flasques qui rendent des idées sans tendresse et. sans chaleur et qui ouvrent cette scène, doivent paraître d'autant plus mauvais qu' Orosmane a les transports les plus vifs à faire entendre. Loin de là ! il parle de flambeaux de l'hymen , de Veneens de la mos^
ZAÏIE.
Fatime, soutièns-moi...
Seigneur...
OROSHANE.
G ciel!... Eh quoi?
ZAÏRE
Seigneur, cet hyménée Était un bien suprême à mon àme étonnée. Je n'ai point recherché le trône et la grandeur. Un sentiment plus juste occupait tout mon cœur. Hélas ! j'aurais voulu qu'a vos vertus unie, Et méprisant pour vous les trônes de TAsie, Seule, et dans un désert auprès de mon époux ^^ J'eusse pu sous mes pieds les fouler avec vous. Mais. . . seigneur. . . ces chrétiens. . .
OROSMANE
Ces chrétiens. . . Quoi ! madame, Qu'auraient donc de commun cette secte et ma flamme?
(fuéCy desfesiùis et de là cérémonie, avec de» longueurs et des redites, tandis qu'il devrait prendre pour le fond de son dis^ cours : Commencez le bonheur de ma vie , et joindre à cela les propos les plus tendres, les plus passionnés, les plus impétueux.
* De son côté, Zaïre, quoique dans un trouble extrême, à la vérité, tie sait pas assez ce qu'elle dit. On peut être troublé, mais il ne &ut pas porter cela jusqu'à la déraison. Je demandé ce que c'est que de désirer d^éire seule dans un désert, pour y fouler sous ses pieds, auprès de son époux ^ tous les trônes de tAsie, J'appelle cela un tendre amfJiigouri.
ZAÏRE
Lusignan, ce vieillard accablé de douleurs, Termine en ce moment sa vie et ses malheurs.
OROSMANE
Eh bien ! quel intérêt si pressant et si tendre
A ce vieillard chrétien votre cœur peut-il prendre?
Vous n'êtes point chrétienne^. Élevée en ces lieux,.
Vous suivez dès longtemps la foi de mes aïeux.
Un vieillard qui succombe au poids de ses années
Peut-il troubler ici vos belles destinées ?
Cette aimable pitié qu'il s'attire de vous
Doit se perdre avec moi dans des moments si doux.
ZAÏRE
Seigneur, si vous m'aimez, et si je vous suis chère...
OROSMANE
Si vous Têtes... Ah! Dieu!
ZAÏRE
Souffrez que l'on diffère. Permettez que ces nœuds, par vos mains assemblés...
OROSMANE
Que dites-vous? O ciel! est-ce vous qui parlez? Zaïre...
• Vous n'êtes point chrétienne
Excellent mot de situation. Ce qui suit est froid. Orosmane doit être dans la plus cruelle impatience. Il est contre la nature, absolument, et contre la vérité, qu'il soit aussi tranquille, et qu'il s'amuse à chercher des raisons pour excuser Zaïre. Il a pour elle une galanterie outrée et ridicule.
ZAÏRE
Je ne puis soutenir sa colère.
OROSMANE
Zaïre!...
ZAÏRE
Il m'est affreux, seigneur, de vous déplaire. Excusez ma douleur... et... J'oublie à la fois Et tout ce que je suis et tout ce que je dois. Je ne puis soutenir cet aspect qui me tue. Je ne puis... Ah ! souffrez que, loin de votre vue. Seigneur, j'aille cacher mes larmes, mes ennuis, Mes vœux, mon désespoir, et l'horreur où je suis. ^
{EUesort^.)
' Zaïre sort, et Orosmane la laisse sortir. Quel sultan à l'eau rose ! Parlons sérieusement. Est-il dans la nature qu'Oros-^ inane, amoureux jusqu'au délire, jaloux comme un tigre et soupçonneux comme un jaloux, permette de se retirer à Zaïre, qui lui a parlé confusément de chrétiens, de Lusignan, etc.? Ne doit-il pas croire, d'abord, qu'elle lui donne le change en ne hii-nommant que ce vieillard, et que c'est de Nérestan qu'elle est occupée? Cela ne doit-il pas se présenter tout de suite à la jalousie du sultan? En conséquence, ne doit-il pas, au contraire, lui ordonner de rester et la faire expliquer? Si elle persiste dans ses obscurités, ne doit-il pas tout de suite lui dire : « Vous aimez Nérestan! Vous me traj) hissez, perfide! Dès que ce chrétien a paru devant vous, }) j'ai lu dans \os regards la passion que vous ave^ pour lui , n et peut-être depuis votre enfance, etc. » En effet, dès le premier acte , Orosmane ne dit-il pas à Corasmin :
Corasmin, que veut donc cet esclave infidèle?
Il soupirait... Ses yeux se sont tournés vers elle, etc.