DE ZAÏRE
TRAGÉDIE
Quelque attention que je mette pour ne pas m'appe- ' santir dans ces Examens, je crains toujours qu'ils ne soient pas assez légers. On a une conscience.
Pour la satisfaire jusqu'au scrupule, je pense qu'il convient au moins d'avoir la politesse de conseiller aux gens du monde de ne point les lire. Je connais trop leur aversion pour l'ennui et la facilite qu'ils ont à s'ennuyer, pour ne pas leur glisser ce petit avis dès mon second Examen. Peut-être aurais-je dû m'y prendre plus tôt. Quoi qu'il en soit, voici celui de la tragédie de Zaïre.
En commentateur honnête et impartial autant que je m'efforce de l'être, je commencerai par avouer que Zaïre est de toutes les tragédies de M. de Voltaire celle qui produit les plus grands effets au théâtre.
J'admire autant, et peut-être plus qu'un autre, la peinture de l'amour tendre et passionné de Zaïre. J'admire moins qu'un autre celle de l'amour, jaloux jusqu'à la frénésie, d'Orosmane.
Le caractère de ce sultan , à cet égard seulement , y
est rendu avec des traits de feu peut-être un peu trop vifs, mais d'ailleurs avee beaucoup de vérité.
J'observe ici qu'en général l'amour, et principalement l'amour jaloux, est presque le seul caractère que M. de Voltaire ait traité avec succès et qu'il ait mis en action avec de la force et de la vérité dans ses tragédies.
Malgré la grande réputation et la réussite constatée et méritée à beaucoup d'égards qu'a eue et qu'aura toujours ce beau monstre de tragédie, nous oserons cependant en parler avec la dernière liberté. Nous tâcherons que rien n'échappe a la rigueur de notre caustique com-. mentaire. Nous la devons aux mânes du grand Corneille, en nous renfermant toujours cependant dans les bornes de l'équité la plus scrupuleuse.
Cette équité exigerait peut-être que nous n'accusassions pas M, de Voltaire de l'irrégularité du plan de cette tragédie ; nous ne devrions nous attacher qu'à sa versification , qui est la seule chose qui lui appartienne dans cette composition. Il ne faudrait sans doute s'en prendre qu'à ce damné abbé M acarti ^ Mais, si nous affections
*■ Lorsque Za^e parut, les ennemis de Voltaire répandirent le bruit que Fabbé Macarti, qui plus tard alla prendre le turban à Constantinople , lui en avait vendu le manuscrit en prose, moyennant cent pistoles. On nommait même le notaire chez lequel , pour mieux d^uiser son jeu et prévenir toute indiscrétion, Voltaire avait fait souscrire à l'abbé une obligation de cette somme. Mais ce bruit , comme on le pense bien, était une honnête petite calomnie qui n'a pu faire son chemin jusqu'à nous. — Voyez Anecdotes dramatiques^ t. II, p. 275.
d'adopter ce parti, nous aurions à craindre d'être accusé d'une crédulité trop légère sur une anecdote qui était, à la vérité , constatée de notre temps , mais dont nous ne pouvons fournir aucune preuve dans celui-ci.
Tout bien pesé, risquons d'être un peu injuste en étant l'invention de cette tragédie à œ défunt ecclésiastique musulman, et faisons l'honneur au vivant M. de Voltaire de le croire pieusement le père et la mère de Zaïre,
N'attaquons que lui seul, et laissons brûler en paix cet apostat d'abbé dans sa chaudière infernale , comme disent les capucins.
Le sujet de Zaïre est un très*beau sujet de tragédie.
Le combat de l'amour contre la religion, comme aussi l'honneur de sa naissance, doivent fournir à Zaïre des scènes remplies des plus grands mouvements , et mettre en jeu les passions de la manière la plus violente et la plus noble. M« de Voltaire, sur ce point, n'a p^s rempli, à beaucoup près, son sujet.
Pour le traiter à fond sur cet objet principal , il eût été nécessaire, je crois, et que Zaïre fût chrétienne, et qu'en apprenant qu'elle est de la race des rois de Jérusalem, elle eût déclaré au soudan sa situation.
Ce défaut radical du plan occasionne des erreurs volontaires dans lesquelles les personnages sont cramponnés et dont ils ne peuvent pas sortir. Nos notes critiques ont prouvé, de reste, les invraisemblances que ce fond vicieux a jetées dans les scènes Joù Zaïre s'obstine à ne point s'expliquer avec Orosmane, qui, d'ailleurs,
par là manque a son caractère et de jaloux et de sultan.
La jalousie forcenée de ce dernier, qui n'en a pas cependant quelquefois quand cela est nécessaire a Tauteur, cette jalousie , <liH^' ^^^^ l'objet principal de ce sujet, et n'en devrait faire tout au plus que l'accessoire.
Si Racine eût traité ce beau sujet, il eût été au fait plus directement.
Je pense qu'aussitôt que Zaïre a su le secret de sa naissance, et que ses ancêtres étaient des rois, chrétiens comme elle. Racine lui aurait fait déclarer au sultan qu'une barrière insurmontable les séparait à jamais. Sa religion eût encore augmenté ses malheurs, et par conséquent l'intérêt. Des combats cruels que l'amour de Zaïre aurait eu à livrer contre sa foi, Racine eût tiré sans doute des scènes supérieures à celles de Bérénice . L'obstacle entre Zaïre et Orosmane est, en effet, mille fois plus raisonnable et plus fort que celui qui détermine Titus à quitter sa reine.
Il me paraît évident que c'était traiter là le véritable fond du sujet.
En s'en écartant, M. de Voltaire a été forcé de faire, au troisième et au quatrième acte , deux scènes qui ont paru ridicules à tout le monde. Le silence de Zaïre dans ces deux scènes est impatientant; Ce silence est même contre le caractère de Zaïre. Elle adore Orosmane, et l'on n'eut jamais de secret pour quelqu'un que l'on adore. Il fait démentir également le caractère jaloux
d*Orosmane, et le rend un benêt. Je le demande d'ailleurs à Mahomet : sont-ce là des mœurs orientales?
Les autres défauts du plan de M. de Voltaire, et sur lesquels je dois passer légèrement pour la commodité de mes lecteurs, sont, entre autres, la reconnaissance de Lusignan. Elle n'est point préparée, et elle est maladroite. J'en ai dit assez dans mes notes pour qu'on sente tout ce que je pouvais en dire de plus.
La mort de Lusignan, si rempli de chaleur et de vie, est encore un défaut. Pourquoi ne pas faire un sage de ce héros chrétien?
Racine, ou pour mieux dire encore, le sublime Corneille, n'eût pas fait mourir subitement ce vieillard après le débit de sa brûlante homélie préchée à la musulmane Zaïre , qui ne doit y rien comprendre et qui ne saurait être touchée d'un Dieu mort sur la croix, puisqu'elle ignore le mystère de notre rédemption. Corneille eût sans doute tiré le plus grand parti de Lusignan ; il eût ménagé une scène entre ce roi chrétien et ce fier musulman. Il n'eût pas habillé ce ^ultan à la française. Quelle différence d'héroïsme et de force n'eût-il pas marquée entre ces deux personnages ! Mais ce nerf-là manque à son commentateur.
Sur les autres défauts de ce plan ,» sur ses contradictions avec lui-même, sur son peu de vraisemblance, sur les caractères des personnages qui se démentent et qui sont mal traités, je me suis. trouvé si fort du sentiment de l'auteur du livre des Causes de la décadence du goût
sur le théâtre, imprimé à Paris en 176R, chea Dufour, quai de Gesvres, que j'y renvoie les curieux *.
Je me contenterai de rapporter ici une réflexion de cet auteur, à laquelle j'ajouterai les miennes.
Voici la sienne : m Ce qu'il y a de plus fâcheux , c'est » que le succès édatant et soutenu de Zaïre semble auto- » riser le mépris de l'art et de l'économie générale, i^
Et moi, qu'on me permette d'étendre cette idée et de la pousser aussi loin que je croîs qu'elle peut aller.
Je dirai donc, en gémissant aussi sur les; causes de la décadfflioe de notre théâtre, que dans les combinaisons de leurs plans, les Corneille et les Racine ont frayé des chemins à leurs successeurs; que ce ne sont point là les modèles des caractères qu'ils ont laissés, ni les situations Traies ou du moins vraisemblables, qu'on trouve dans leurs tragédies.
a De leur esprit divin les tragiques merveilles n Satisfont la raison en flattant les oreilles. »
Ils n'inventaient rien que de possible. Us peignaient les hommes de i&as les pays et de tous les temps avec une vérité qui les ont fait revivre.
M. de Voltaire s'est écarté de ces routes battues. Il s'est égaré et a égaré son siècle , qu'il a séduit par des efifets, et qu'il a ensorcelé peur la magie de ses vers. Faire d'excellents vers ou faire d'excellentes' pièces sont deux choses bien différentes.
^ Par Louis Charpentier; S parties, in*)2:
Oh il a maoDqiié totalement d'invention, oa il a mis mie extrême négligence dans l'arrangement de ses in* Tentions. Peut-être, après tout, a-4-41 traité de puérilités tous les préceptes de l'art dramatique <fni sont fondés sur la raison ; pent-^e s'est-il cru au-dessus des règles, qui ne sont autre chose, comme on Ta dit cent fois, que des observatioiis faites sur ce qui a causé un plaisir
Pourquoi n'a-t-il cherché que des effets, sans se donner la peine de leur do<kner des emtêses qui eussent poor base la vérité ou la vraisemblance? Pownrquoi a-t-il négligé la nature et le vrai? Rkn n'est bemi, s*il nest vrai.
Est-ce impuissance ou présmnption?
Quoi que ce soit des deux, ses brillants succès, succès multipliés en dépit de la vérité et au bon goût, seront et sont déjà une des principales causes de la décadence du théâtre finançais.
Dans les commencements de sa carrière théâtrale , la beauté supérieure de son coloris^ servait a couvrir les défauts énormes de &es tableaux tragiques. Ces défauts ne forant pas ap^çus du gros public; ils n'échappèrent pas à la vue &ne àes gens du monde, mais qui sont toujours plus portés à Tindulgence qu'à la sévérité, qu'ils traitent de p&lanteriei Tous ces défauts frappèrent particidièrancnt les critiques honnêtes, qui n*ont d'autre but que de jvendre la défense du goût et de la vérité. Les gens de l'art jugèrent donc avec rigueur, mais c'était une r%uciir sensée, une rigueur équitable et qui aurait
dû tourner au profit et au maintien du goût. Ils ne furent bientôt plus écoutes. Après Zaïre y l'admiration du talent de M. de Voltaire avait si fort gagné, qu'on fit Thonneur à tous les critiques , même les plus judicieux , de les regarder comme des envieux qui desséchaient du chagrin que leur causaient les succès de ce grand poëte coloriste.
Ce ne fut rien encore. Le nom de M. de Voltaire a envahi toute l'Europe; cet homme a malheureusement donné le ton à son siècle par la multiplicité de ses autres ' talents superficiels, mais toujours brillants; et sa réputation a, depuis vingt-cinq ou trente ans, pris une consistance que rien ne put dès lors ébranler.
De là, il est arrivé que ses défauts commencent déjà à passer au plus pour des témérités y pour des élans de génie qui font franchir courageusement les règles. Ses caprices deviennent même des règles nouvelles pour notre théâtre, qu'il a perdu.
Vous entendez dire, en effet, à tous nos jeunes auteurs qui ont sa présomption sans avoir ses talents : « Que » tout l'art du théâtre, que toute sa magie, consistent » uniquement dans les effets. « Vous lisez même des préfaces, des discours et de beaux avertissements qui établissent cette poétique monstrueuse et ces principes corrupteurs du goût.
On lit et l'on écrit : « Qu'il est fort indiffèrent que les » causes qui produisent les grands effets soient vicieuses, » déraisonnables, sans vérité, sans même aucune vrai- » semblance théâtrale; qu'il n'est point nécessaire que » les personnages aient des caractères , ou, s'ils en ont.
» qu'ils soient vrais, soutenus y et ne soient point roma- 9 nesques et hors de la nature; en un mot, que ce soient » les hommes que Ton peigne ; que l'imagination peut » les créer à sa fantaisie , et qu'on doit les prendre pour » ce qu'on les donne. »
Ils pensent encore qu'il ne faut guère d'exposition du sujet; que le spectateur intelligent supplée de reste à ce qu'on ne lui expose pas; que c'est une pédanterie qu'une exposition exacte qui ne laisse rien imaginer à celui qui l'entend, etc.
Ils assurent et décident surtout que , pourvu que l'on frappe bien fort (ils ne s'embarrassent pas dn fort bien) par des coups de théâtre merveilleux, incroyables, hors de toute nature, tout est dit, si les effets réussissent. C'est là le fond de leur poétique.
Leur maître leur a dit : « Le style est la première » partie du poème dramatique. » Ils le croient; ils font de bons vers, s'ils le peuvent; mais, en attendant, ils accréditent ce système hérétique que j'ai combattu ailleurs. M. de Voltaire est devenu leur seul poëte tragique et leur seule poétique.
Les feiseurs de tragédies, de comédies et jusqu'aux reptiles dramatistes , tous ces adolescents du Parnasse imitent donc ses défauts, très-convaincus que ce sont des beautés. Rien d'étonnant en cela. L'affranchissement des règles judicieuses les met a leur aise, de même que la destruction de la religion y met les passions.
Il ne faut pas être un prophète du premier ordre pour prédire que la postérité rendra justice à M. de Voltaire,
et, qu'en admirant se& beautés, elle le mettra fort au* dessous des écriirains célèbres et des g^énies du siècle de Louis Xiy. Les ouvrages des auteurs qui Faiiront singé ne parviendront pas jusqu'à elle. Les moins maoTais ne passeront guère ce siècle. Voilà ma prédiction, qui, je crois, s'accomplira.
Il est indispensable que j'explique ici ce que j'entends par ce mot la postérité, d'autant plus que l'idée que j'attadbe à ce mot, au moment de la décadence du goût et de sa chute prochaine , n'est peut-être venue qu'à moi seul.
' En attribuant à la postérité ud goût exquis et des lumières supérieures, je déclare ici nettement que, par ce mot de postérité, je n'entends nullemmt la génération suivante, ni celles qui suivront cette dernière. Ces générations auront encore moins de goût que œlle où nous vivons; et elles en verront la ruine totale sans peut^^tre mône s'en apercevoir ni s'en douter.
La postérité que je réclame, celle que je nonuase la véritable postérité, est celle qui (à la suite d'une grande révolution de temps, et peut-être après que notre langue éteinte sera devenue une langue savante) verra l'époque d'une autre Renaissanee des lettres anéanties par l'igno* rance qui nous aura réplongés dans la barbarie où nous étions au commencement de notre monarchie.
C'est cette vraie postérité qui saura appréctar^ avec un jugement sain et une exacte impartialité, les efaefad'ceuvre de notre éloquence, de notre poésie, de notre théâtre et de tous les excdlents ouvrages oomp<»és dans
le dix'-septiàne sîède. C'est dUe qui discernera les grandes beautés de Voltaire au milieu de toutes ses grandes im«perfections, qu'elle ap^cevra de même»
C'est elle qui portera sur notre littérature les mêmes jugements que ceux, qu'ont portés, à la renaissance des lettres > nos pères sur les auteurs latins. Ils ont su trèsbien faire une différence entre Vii^e et Lucain, Cicàron et Sénèque, Horace et Âusone; en un mot, enftre les écrivains du tonps d'Auguste et ceux des empereurs du Bas-Empire «
De même, la postérité que j'entends mettra, pour l'art de la tragédie, Corneille, Racine et même Crébillon fort au-dessus de M. de Voltaire. Elle distinguera et placera dans un rang trèsrsupérieur à celui de nos écrivains spirituels seulement, les hommes de génie qui ont illusU*é le dix-s^tièm^e siède. C'est dire qu'elle réduira à sa valeur réelle le mérite de M. de Voltaire dans les différents genres où il a écrit. Elle se gardera bien de prendre la Henriadcy qui est sans action, sans caractères et sans conduite conmie sans invention, pour uh poëme épique. Elle n'y verra qu'un amas indigeste de vers nobles, élégants et harmonieu?!^ , dont très-peu sont dans le genre de l'épopée. Elle estimera la Vie de Charles XII, qu'elle pourra assimiler aux histoires écrites par Salluste. Elle fera peu de cas de VEssai sur l'histoire générale, n'y trouvera qu'une fatigante répétition d'antithèses et de l'esprit en. pure perte.
Mais dans toutes les pièces fugitives de M. de Voltaire, elle trouvera une grâce, un goût et une élégance qui lui
donnent, dans ce genre, une supériorité sur tous les auteurs anciens et modernes.
Le soi-disant poème de la PuceUe lui paraîtra un monstre , dont les commencements de chaque chant et quelques autres détails lui paraîtront aussi précieux que les pièces fugitives , avec lesquelles ils ont de l'analogie.
Ses ouvrages philosophiques seront jugés par ma postérité comme étant pleins d'esprit et de sel, mais dénués de raison et de raisonnement. Elle décidera que cet auteur est le plus mauvais logicien de son siècle et le plus infidèle des écrivains.
Ses comédies seront mises au-dessous de celles de la Chaussée, qu'on peut mettre au-dessous de rien, quand on compare ce larmoyant comique au divin Molière.
Je ne finirais pas si je voulais passer en revue tous les jugements que ma postérité portera sur les ouvrages divers de M. de Voltaire. Je veux finir. J'ai assez ennuyé. Je demande qu'on m'élague.
ALZIRE
TRAGEDIE
PERSONNAGES
ÏX)N GUSMAN, gouverneur du Pérou.
DON ALVARÈS , père de Gusman , ancien gouverneur.
ZAMORE , souverain d'une partie du Potose.
MONTÈZE , souverain d'une autre partie du Potose.
ALZIRE, fille de Montèze.