INTRODUCTION
Commencée en 1770, cette Correspondance finit en 1779: elle est le miroir d'un temps qui, comme le nôtre, fut essentiellement une époque de transition.
L'omnipotence des mathématiques, née avec Newton, s'affirme avec d'Alembert, Condorcet, Laplace, Lagrange, Vandermonde ; elles vont de l'astronomie à la physique et de la physique, à travers la médecine, aux sciences sociales. La physique se dégage de plus en plus des hypothèses vagues et des systèmes. La chimie naît avec Lavoisier et les sciences naturelles prennent le merveilleux essor dont nous sommes témoins. Les applications naissent en foule : la première idée du télégraphe électrique est de 1774 et le premier essai des bateaux à vapeur, de 1775. C'est l'ère de l'athéisme avec d'Holbach; les livres de politique se comptent par centaines : la question politique s'impose à eux comme à nous la question sociale ; le socialisme est fondé par Mably et Morelly. On croit peu et le clergé lui-même croit peu. La littérature est sentimentale, bourgeoise, quelquefois naturaliste, souvent pornographique : c'est l'époque de la tragédie bourgeoise, du drame bourgeois :
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par un singulier contre-temps, on introduit Shakespeare. L'art se modèle sur la littérature : l'esthétique de Diderot a son artiste en Greuze ; les pastorales de Gessner sont traduites dans les paysages de Huet. Et il y a, à travers les allégories des Lagrenées, les marines de Vernet, les batailles de Casanova, les intérieurs de Chardin, les ruines de Robert, un mouvement vers le grave : Fragonard, le peintre des Amours et des Grâces, l'artiste chéri de Madame du Barry et de Mademoiselle Guimard, fait le portrait de Franklin. Il y a une préoccupation sérieuse du véritable Antique : Vien applique l'Encaustique que Caylus croit avoir retrouvé et c'est au concours de 1775 que le jeune David, un révolutionnaire, obtient le grand prix, Pierre étant premier peintre du roi. La Musique a son Wagner dans Gluck. Le Journal prend des développements considérables : la Brochure se multiplie en même temps que le dictionnaire : la Vulgarisation date de Voltaire. L'Esprit est une puissance, car il y a une diplomatie littéraire : Grimm et Diderot. L'Opinion est une royauté et l'on ne parle pas rien que de l'éléphant, la seule bête un peu grosse, disait Duclos, dont on puisse parler. Le Monde s'en va ou se transforme : les bureaux d'esprit deviennent des officines politiques; on déserte le monde pour les cafés et les théâtres, et bientôt on désertera le théâtre pour les trétaux de la Foire et des Boulevards. On aime l'Anglais, malgré les conditions humiliantes de la dernière paix; on le copie malgré l'imminence d'une nouvelle lutte. L'artiste devient bohème et la femme mène tout. De 1750 à 1759 la Royauté avait capitulé devant la Magistrature; de 1760 à 1770 les Parlements et
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Choiseul avaient abaissé TÉglise et la papauté ; en 1770 Choiseul tombe; en 1771 les Parlements sont détruits. Le triumvirat du duc d'Aiguillon, de Tabbé Terray et de Maupeou, présidé par Madame du Barry remplace Choiseul.
A la mort de Louis XV, le 10 mai 1774, l'État était malade, sa considération compromise, ses finances en déficit, le militaire sans prestige, la marine presque nulle. Un beau champ s'ouvrait aux réformes et l'œuvre de Maupeou, la destruction des Parlements, les permettait. Louis XVI ne sut pas en profiter. Faible, il choisit pour mentor, d'après le conseil de ses tantes, un courtisan sceptique, insouciant, spirituel, un ancien ministre de Louis XV exilé pour ses chansons, le comte de Maurepas, proche parent du duc d'Aiguillon et du duc de la Vrillière(i) : ce fut une désillusion presque générale. La jeune reine Marie-Antoinette s'emplpya avec ardeur au retour de Choiseul ; mais le roi avait hérité de son père la haine pour Choiseul. Ce fut le chevalier de Vergennes, un homme prudent, intègre et perspicace qui fut nommé le 4 juin ministre des Affaires Étrangères ; ie comte de Muy, ancien menin du Dauphin-, fils de Louis XV, caractère honnête, mais esprit étroit, devint ministre de la guerre. Le 20 juillet, on renvoyait de Boynes, et grâce aux influences de la duchesse d'Anville et de l'abbé de Véiy sur Madame de Maurepas, Turgot, était nommé ministre de la Marine.
(i) Pour le monde dont faisait partie en sa jeunesse le comte de Maurepas, voyez le Portefeuille inédit de M. de Cavlus, Moniteur du Bibliophile. 1880. * . -
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Né le 10 mai 1727, Turgot est un remarquable exemple de Tinfluence de l'hérédité. Parmi ses ancêtres, celui-ci fonde un hôpital, celui-là s'oppose à une injuste concession que le gouvernement voulait faire en 1614 au comte de Soissons, des terres vagues de la province de Normandie; un autre est proviseur au collège d'Harcourt; d'aucuns écrivent ou sont liés d'amitié avec les gens de lettres. Son père, Michel- Etienne Turgot, prévôt des marchands, membre de rAcadémie des Inscriptions et Belles-Lettres, avait été élevé par son aïeul maternel, Lepelletier de Souzy, un ami de Boileau, de Massieu, de Tourreil, des Dacier et avait fait preuve pendant toute son administration du plus grand désintéressement et de la plus parfaite intégrité.
Au Collège Louis-le-Grand, le jeune Turgot distribuait son petit pécule à ses camarades pauvres pour les aider à acheter des livres. Au Collège du Plessis, il inspirait à ses maîtres un profond respect. A la Sorbonne, il se liait de la plus tendre amitié avec les abbés de Boisgelin, de Cicé, de Brionne, de Véry : c'est des bancs de la Sorbonne qu'en 1748 il adressait à Buflfon une critique anonyme de la Théorie de la Terre et qu'il écrivait à Tabbé de Cicé une lettre sur le papier-monnaie. Sa famille le destinait à l'Église : mais il ne se sentit pas la vocation. Ses thèses de priorat sont une exposition de la théorie du progrès et une philosophie du christianisme. Il se lia avec les philosophes et écrivit bientôt pour l'Encyclopédie l'article Expansibilité et l'article jF;c/^tence. Il suivit les cours de Rouelle; malheureusement la science chimique n'existait pas encore. Il étudia les mathématiques; mais sans 'beaucoup de
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goût ni de succès, si Ton en juge par les renseignements très élémentaires qu'il demande à Condorcet.
Nommé substitut du procureur général en 1751, conseiller au Parlement de Paris en 1752, puis maître des requêtes en 1753, il élargit encore le cercle de ses études. Il traduisit l'ouvrage de Tûcker sur le commerce et les dissertations de Hume sur les partis politiques et la liberté de la presse. Ces travaux le mirent en relations avec Trudaine, avec Quesnay, le chef du parti économiste, avec Gournay, intendant du commerce, qu'il accompagna dans ses tournées. Ce fut pour lui une excellente école de théorie et de pratique que la société de ce savant administrateur. Son Éloge de Gournay qu'il publia en 1759 en fait foi. C'est de cette époque que date une erreur qui le suivra dans sa carrière d'intendant et de ministre : il crut à la possibilité d'un impôt unique levé sur les seuls revenus de la terre. En 1760, pour se consoler de la mort de son ami, il voyagea ; il parcourut la Suisse en économiste et en savant ; il vit Voltaire.
De retour à Paris, Turgot fut nommé intendant à Limoges. Cette Généralité était dans un état déplorable. Son prédécesseur, M. de Tourny, avait commencé un cadastre pour établir la taille d'après les revenus des propriétés. Mais ce cadastre ne s'étendait qu'aux deux tiers de la province et encore étaitce sur de simples brouillons que le fisc opérait : dans l'autre tiers, comme dans les autres Généralités, l'impôt était perçu sur d'anciennes déclarations des propriétaires par des collecteurs choisis parmi les habitants. On s'est plaint que dans notre société l'exercice des droits politiques impliquât un fonds
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d'intelligence et d'instruction qui souvent n'existent pas: dans l'ancien régime, la faute était encore plus grave, puisqu'on imposait des fonctions administratives à des paysans illettrés et brutaux. Calculant la somme des remises accordées aux collecteurs, Turgot vitqu'en réunissantplusieurs paroisses, ilpourraitob* tenir un salaire suffisant pour payer un fonctionnaire qui sût lire et écrire ; il opéra cette réforme.
En 1762, on lui proposa rintendance de Lyon, poste beaucoup plus lucratif et agréable ; il refusa : il voulait continuer son œuvre de bien. Il voulait remplacer la corvée par des adjudications; mais il fallait de l'argent. En demander aux privilégiés, il n'y pouvait songer. En demander aux taillables, il redoublerait leur défiance. 11 s'adressa aux curés; il sut les circonvenir et les associer à ses projets. Les paroisses furent amenées à délibérer qu'elles fe^ raient une adjudication de la corvée, qu'on payerait au moyen d'une contribution levée sur les habitants. Il faisait un total des adjudications, les ajoutait aux contributions de la Généralité entière et faisait à chaque paroisse un dégrèvement égal à la somme qu'elle s'était imposée (i).
Les lois de 1763 et de 1764 assuraient la liberté du commerce des grains à l'intérieur. Il sut les faire rigoureusement appliquer pendant les disettes de 1765 et de 1766: en 1770, il dut lutter contre une véritable famine : il taxa proportionnellement les propriétaires, obtint des secours du Ministère et
(1) M. Alphonse Jobez, La France sous Louis XVL Turgot. Paris, Didier 1877, pp. 104 et suiv.